A la racine du conflit

Les conflits israélo-palestinien et judéo-chrétien sont-ils liés ?

Depuis le XXème siècle, et plus précisément depuis 1948, le christianisme n’est plus chez lui sur la terre, il se sent en insécurité identitaire, théologique, religieuse, spirituelle. Le judaïsme ayant retrouvé sa vitalité en Israël, il met en évidence les failles du christianisme, l’ébranle jusque dans ses fondements et le déstabilise.

Aussi les chrétiens (en majorité) se sentent naturellement solidaires des Palestiniens qui vivent une situation « similaire ». Les Palestiniens savent qu’ils peuvent compter sur l’Occident de culture chrétienne encore plus que sur les pays arabes. Cela les incite à résister à Israël quelles qu’en puissent être les conséquences car ils ont conscience de pouvoir généraliser l’affrontement en le propageant dans le monde chrétien.

Cette connivence palestinienne-chrétienne (à l’exception des Protestants évangéliques, mais leur position présente des ambiguïtés problématiques) rend impossible la paix en Israël car les médias ne parlent que de l’apparence du conflit israélo-palestinien et jamais de sa partie immergée, le conflit judéo-chrétien. C’est pour cela que le malentendu israélo-palestinien ne peut pas se résoudre uniquement « en-bas » (« physiquement ») mais d’abord « en-haut » (spirituellement) : le contentieux ne se trouve pas en Palestine mais à Rome.

Si l’on compare le christianisme et le judaïsme à Esaü et Jacob, le problème semble insoluble car l’un des deux doit gagner et l’autre disparaître. En revanche, si l’on compare l’Église et Israël à une femme et un homme complémentaires, alors un chemin d’espoir apparaît dans les broussailles.

Franz Rosenzweig a aperçu ce chemin. Son livre majeur, « L’étoile de la Rédemption fait partie des chefs-d’œuvre de la pensée du XXème siècle. (…) Écrit dans le feu des tranchées de la Première Guerre mondiale (…) Emmanuel Lévinas fut l’un des premiers à en percevoir la signification. »1 Paru en 1921 il n’a été publié en français qu’en 1982 !

S’appuyant sur la pensée de Maïmonide dans le Michné Torah, Franz Rosenzweig explique que le christianisme a permis au judaïsme de diffuser dans le monde entier un intérêt -certes déformé- pour la Torah et la notion de Messie : « En effet, depuis lors, la terre entière s’est remplie de la pensée du Messie et des paroles de l’enseignement et des commandements ; cette pensée et ces paroles se sont propagées jusqu’à des îles lointaines et parmi bien des peuples dont le cœur et la chair ne sont pas circoncis ; toutes s’occupent maintenant des paroles de la Thora et s’interrogent sur leur valeur ; les uns prétendent que ces commandements nôtres sont certes vrais, mais que leur valeur n’a plus cours, tandis que d’autres affirment qu’ils renferment des secrets et qu’il ne faut pas les comprendre dans leur sens obvie ; qu’autrefois le Messie est venu et qu’il en a rendu manifeste la part secrète. » (L’étoile de la Rédemption, Éditions du Seuil, 2003, page 468)

Franz Rosenzweig résume ainsi la théologie chrétienne : « La voie de la chrétienté dans le pays qui s’appelle Dieu se divise en deux voies – une dualité qui est absolument incompréhensible pour le juif, et pourtant, sur elle repose la vie chrétienne. C’est incompréhensible pour nous. Car pour nous, la nature opposée que nous aussi connaissons en Dieu, la juxtaposition en lui du droit et de l’amour, de la Création et de la Révélation, est dans une relation ininterrompue avec soi-même ; un courant alternatif ne cesse de passer de-ci de-là, à travers les attributs de Dieu ; on ne peut pas dire qu’il est l’un ou l’autre ; il est Un précisément dans l’équilibre constant entre les différents attributs apparemment opposés. Mais pour le chrétien, la séparation en « Père » et en « Fils » signifie bien plus qu’un tri entre sévérité divine et amour divin. (…)

C’est seulement en tenant la main du Fils que le chrétien ose comparaître devant le Père : c’est seulement par le Fils qu’il croit pouvoir parvenir au Père. Si le Fils n’était pas un homme, il ne serait d’aucune utilité au chrétien. Il ne peut s’imaginer que Dieu lui-même, le Dieu saint, puisse s’abaisser jusqu’à lui, comme il le réclame, s’il ne devient lui-même homme. La part indélébile de paganisme présente au cœur de tout chrétien vient là au jour. Le païen désire être environné de dieux humains, il ne lui suffit pas d’être un homme lui-même : il faut encore que Dieu soit un homme. La vitalité que précisément le vrai Dieu a en commun avec les dieux des païens ne devient crédible aux yeux du chrétien que lorsqu’elle prend chair dans une personne spécifique, à la fois divine et humaine. Mais tenant la main de ce Dieu devenu homme, il marche ensuite à travers la vie avec la même confiance que nous et – à la différence de nous – il marche plein de force conquérante ; car la chair et le sang ne se soumettent qu’à leur semblable, à la chair et au sang, et précisément ce « paganisme » des chrétiens les rend apte à convertir les païens. » (L’étoile de la Rédemption, page 486)

Le christianisme aurait donc, dans la pensée de Rosenzweig, une caractéristique essentielle : son aspect conquérant. En effet, le judaïsme a peut-être été (dans l’Empire romain ?) une religion prosélyte mais elle ne l’est plus ; et c’est justement cela qui lui est reproché. (avec aussi un malentendu à propos de la notion de sainteté) Les chrétiens, qui par définition sont missionnaires, ne comprennent pas que les juifs ne le soient pas. Cela est perçu comme de l’égoïsme, de l’orgueil, du mépris, comme si le peuple à qui avait été offert la Révélation ne voulait pas la partager.

Par ailleurs, la dualité chrétienne Père/Fils dans le Nom divin engendre une division qui se répercute dans la vie chrétienne (et par conséquent dans le monde occidental) : « A ce qui s’indique en Dieu comme la division des personnes divines, correspondent dans le monde chrétien un redoublement de son ordonnance, et dans l’homme chrétien une dualité de forme de vie. » (page 488) Rosenzweig donne comme exemple la dualité État/l’Église et constate que cette séparation a été mal vécue (et l’est toujours aujourd’hui) : l’articulation entre la société et la religion n’est pas envisagée dans le christianisme. En revanche, dans la Torah et le Talmud, tout ce qui concerne la société est envisagé ; le Code civil y est inclus !

Le christianisme aurait-il abîmé (déchiré) le Nom divin ? Alain de Chalendar, dans « La Bible c’est la vie ! »2 répond à cette question : « Le péché est dit-on, ce qui sépare de Dieu ou des hommes, ce qui rompt ou empêche une Relation. Il me semble qu’une des plus grandes fautes (ou erreur ou péché) de notre Église ou de nos Églises chrétiennes, c’est d’avoir créé une séparation à l’intérieur même du Nom de Dieu. Pourquoi ? Pour des raisons de Pouvoir, qui s’expliquent par l’Histoire (et par la passion). Et comment ? En ayant cherché à opposer le Dieu de Tendresse et d’Amour, présenté comme le Dieu de Jésus, et le Dieu de la Rigueur et de la Vengeance, présenté comme le Dieu d’Israël. Le Dieu de l’Évangile, d’une part, et le Dieu de la Bible hébraïque d’autre part ! Or, c’est le même Dieu ! Le Dieu de Jésus-Christ, celui qu’il appelle Son Père, c’est le Dieu d’Israël, c’est le Dieu de la Torah, c’est le Dieu de Son Père et de ses pères, c’est le Dieu UN. Dieu de Tendresse et de Miséricorde mais aussi de Justice et de Rigueur. (…)

Deutéronome 6,4 dit (c’est le début de la prière quotidienne que doit réciter quotidiennement tout juif) : « Écoute Israël, l’Éternel notre Dieu est UN ». Opposer le Dieu UN à lui-même, opposer le Dieu de bonté au Dieu de justice, c’est, en quelque sorte vouloir déchirer le Nom de Dieu ; et ce n’est pas sans conséquence ! (…) Peut-être sommes-nous à une époque où, par la réconciliation avec le judaïsme qui précédera peut-être la réconciliation avec l’islam, le Nom de Dieu est voie de réparation… En hébreu cela s’appelle TIKOUN, la réparation, TIKOUN HACHEM, la réparation du Nom. »

Franz Rosenzweig exprime la complémentarité du christianisme et du judaïsme dans leur orientation vers l’extérieur ou l’intérieur (à la manière des deux messies fils de Joseph et de David) : « Dans la mesure où il disperse ses rayons au-dehors, le christianisme court le risque de se volatiliser dans des rayons particuliers, très éloignés du noyau divin de la vérité. Le judaïsme qui se consume au-dedans court le risque de rassembler sa chaleur en son propre sein, loin de la réalité païenne du monde. » (L’étoile de la Rédemption, page 565)

A vingt-sept ans, la veille de son baptême Franz Rosenzweig décide de participer à l’Office de Yom Kippour. Bouleversé et transformé jusqu’aux tréfonds de l’être il décide de rester juif et écrit le soir-même à son cousin Rudolf Erhenberg3 :

« Peut-être le christianisme, la Demeure du Fils, doit-il permettre à chaque homme d’entrer dans la Demeure du Père, et son caractère missionnaire est-il universellement justifié sauf pour le juif, car le juif n’a nul besoin du Fils pour trouver le Père ; de par sa naissance même, son histoire, son existence, il est à demeure dans la Demeure du Père. »

Comment trouver le chemin de la complémentarité juifs/chrétiens et Israéliens/Palestiniens ? J’ai envie de répondre que l’important n’est pas de le trouver mais de le chercher (ensemble).

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1 Quatrième de couverture
2 La Bible, c’est la vie ! Ouverture aux sources du christianisme, les Écritures juives (Regards bibliques) Broché, janvier 2006
à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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