À la défense de Messi et Yamal

Lionel Messi au Mur occidental lors d’une visite en Israël en 2013. L’Espagnol Lamine Yamal (R) agite un drapeau palestinien lors du défilé du championnat de Barcelone en mai. Photo par Oliver Weiken/AFP via Getty Images | Capture d’écran de Yamal via Instagram/hsmramy
Ces derniers jours, deux publications sur Facebook ont retenu mon attention. Un ami a écrit « Viva España », non par passion pour La Roja, mais parce qu’il approuve la position du gouvernement espagnol face à la guerre à Gaza et son opposition à la politique menée par le gouvernement de Benyamin Netanyahou. Pourtant, cette même Espagne est aussi l’État qui, durant la guerre du Rif dans les années 1920, a eu recours à des armes chimiques contre les populations du nord du Maroc, un épisode historique abondamment documenté : faut-il alors condamner aujourd’hui sa sélection nationale pour ce passé, ou au contraire l’applaudir pour sa politique actuelle ?
À l’inverse, un autre ami s’est réjoui des succès de Lionel Messi pour des raisons tout aussi politiques, pro-israéliennes, alors même que l’Argentine a officiellement reconnu l’État de Palestine en 2010 avant que son gouvernement actuel n’opère un rapprochement avec Israël.
La pensée critique exige avant tout la distinction des catégories, un principe qu’Aristote plaçait au fondement de toute démarche rationnelle. Confondre un État, entité juridique et institutionnelle, avec son gouvernement, organe exécutif temporaire, constitue une première erreur. Assimiler ensuite ce gouvernement à son peuple, puis ce peuple à ses représentants sportifs, relève d’une dérive logique majeure. Comme le rappelle Edgar Morin, la pensée implique de refuser les réductions simplistes.
Lorsqu’une crise internationale éclate, la tension se transfère dans l’arène sportive. Il n’est pas rare d’observer des spectateurs rejeter, huer ou insulter une équipe nationale en raison des actions du gouvernement qu’elle représente. Cette dynamique, qui consiste à condamner des athlètes pour les choix diplomatiques ou militaires de leur État, s’impose comme une évidence morale. Dans sa forme la plus extrême, ça nous donne Munich 72. Pourtant, à l’épreuve de la raison, cette posture révèle une profonde fragilité. Elle repose sur une série de confusions conceptuelles qui, loin d’éclairer le réel, l’obscurcissent.
Transférer la responsabilité politique d’un régime vers des individus autonomes contrevient à la conception de la responsabilité chez Hannah Arendt. Pour elle, la responsabilité politique incombe à ceux qui exercent le pouvoir ou y consentent activement, et non à des citoyens ou des athlètes dont la fonction première échappe à la sphère décisionnelle étatique. Exiger d’eux qu’ils endossent les fautes de leurs dirigeants revient à nier leur singularité. Face à ce dogmatisme, l’approche de Karl Popper devient nécessauire car elle nous invite à rejeter les certitudes absolues et à cultiver une pensée nuancée, capable de séparer l’action individuelle de la politique d’État.
Si cette confusion perdure, c’est qu’elle s’enracine dans nos mécanismes cognitifs puissants.
La théorie de l’identité sociale, développée par Henri Tajfel, montre comment les individus tendent à diviser le monde entre un « nous » valorisé et un « eux » déprécié. Dans un contexte de tension, ce raisonnement tribal s’accentue. Il s’accompagne souvent d’un biais d’homogénéité de l’exogroupe : nous percevons les membres de la nation adverse comme un bloc uniforme, dépourvu de nuances internes.
Cette essentialisation des groupes conduit à une erreur de catégorie, où la représentation symbolique d’un pays par un maillot est confondue avec une adhésion idéologique. La polarisation affective pousse alors à condamner tout ce qui est associé à l’adversaire, générant une culpabilité par association. Le biais de confirmation vient ensuite renforcer cette hostilité, en ne retenant que les éléments qui justifient le rejet. Ainsi, la corrélation entre la nationalité d’un sportif et la politique de son pays est transformée, à tort, en une relation de responsabilité.
Pourtant, une équipe nationale est composée d’individus autonomes. Ces sportifs possèdent leurs propres convictions, parfois en opposition frontale avec celles de leur gouvernement.
Si certains prennent publiquement position, d’autres choisissent la neutralité, que ce soit pour préserver leur carrière, protéger leurs proches ou maintenir l’unité de leur équipe. Leur mission demeure fondamentalement sportive et non diplomatique.
Historiquement, le sport a d’ailleurs fonctionné comme un espace de compétition régulée. Norbert Elias a mis en évidence cette fonction sociale et civilisatrice : le sport permet de canaliser les affrontements dans un cadre normé, substituant la violence physique par une rivalité symbolique. Bien que George Orwell ait pu critiquer avec justesse les dérives du nationalisme sportif, qu’il qualifiait de guerre sans coups de feu, il convient de rappeler que ces rencontres offrent également de rares opportunités de maintenir un dialogue visuel entre les sociétés, même lorsque les canaux diplomatiques sont rompus. Regardez, les autres existent comme nous.
Sur le terrain, des athlètes s’affrontent dans le respect des règles communes. Siffler un joueur parce que son gouvernement a pris une décision contestable revient à le réduire à une simple extension de l’appareil d’État. C’est oublier que ce joueur peut lui-même souffrir de cette politique. C ‘est nier, en somme, la reconnaissance de l’autre qui implique d’appréhender autrui dans sa complexité et non comme le simple reflet d’une entité juridique. C’est aussi tourner le dos au cosmopolitisme de nos religions abrahamiques qui nous invitent à reconnaître notre humanité commune par-delà les frontières et les affiliations nationales.
En définitive, la véritable pensée critique ne consiste pas à transférer des responsabilités d’un gouvernement vers des citoyens ou des sportifs, mais à distinguer les niveaux de responsabilité, à refuser les amalgames et à préserver la complexité des réalités humaines. Céder à la tentation de la condamnation collective, c’est abandonner la raison au profit de l’instinct.
Comments
