80 ans après Nuremberg : héritage et vigilance

Quatre-vingts ans après l’ouverture du procès de Nuremberg, celui-ci reste dans les mémoires comme l’acte de naissance du droit pénal international moderne. Les crimes contre l’humanité y furent nommés ; la responsabilité y fut affirmée par-delà les frontières. Pourtant, Nuremberg ne dérange plus. Il rassure. Comme tant de moments fondateurs, il s’est mué en héritage plutôt qu’en vigilance.

Un silence comparable entoure les quatre-vingtièmes anniversaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Au Japon, les conséquences des bombardements atomiques sont encore rapportées au quotidien. Ailleurs, elles se fondent dans des récits de nécessité et de clôture culturelle. Ce qui frappe, ce n’est pas tant l’ignorance que la normalisation, la banalisation des faits gravissimes. La loi se souvient, mais elle ne juge plus.

Cette réflexion ne consiste pas à rejeter le droit international, mais invite à méditer sur ses limites anthropologiques. Ce que Nuremberg a créé – et ce qu’il n’a pas su créer – continue de façonner notre présent.

Des normes sans structure

Nuremberg, et son pendant asiatique à Tokyo, ont accompli une avancée sans précédent : il a été possible de nommer et de définir des crimes qui offensent l’humanité en tant que telle. Pourtant, ils l’ont fait sans édifier une structure mondiale durable, capable d’absorber les chocs de l’histoire. Le droit fut articulé ; la souveraineté demeura hiérarchique. Les normes étaient universelles dans leur langage, mais sélectives dans leur application.

L’ordre d’après-guerre se cristallisa rapidement en un système de superpuissances gouvernant le monde par le biais de blocs, de protectorats et de sphères d’influence. La logique coloniale ne fut pas abolie. Elle se transforma. Les peuples ne furent plus conquis ouvertement, mais administrés, contenus, déplacés ou instrumentalisés. On les traita comme des populations ou des « tribus », et non comme des sujets juridiques à part entière.

Le procès de Tokyo rendit cette asymétrie explicite. L’empereur Hirohito fut exclu des poursuites au nom de la stabilité. L’Unité 731, responsable d’expérimentations humaines systématiques, bénéficia d’une immunité de facto en échange de données scientifiques. Hiroshima et Nagasaki ne furent jamais soumises à un examen juridique. Dès l’origine, la justice internationale porta un double silence – européen et asiatique, moral et politique.

Comment exister

Des juristes contemporains, comme Philippe Sands, ont insisté sur un élément essentiel : ce qui n’est pas reconnu comme existant ne peut véritablement entrer en jugement. Le droit juge des sujets, non des abstractions. Lorsque les peuples sont traités comme des variables, des blocs ou des populations gérées, ils restent visibles, mais juridiquement fragiles. Sans « zehout (זהות) » – identité juridique reconnue – le jugement devient procédural plutôt que transformateur.

Cela explique pourquoi le génocide peut être nommé, tout en étant un sujet de débats constant. Il semble reconnu mais il reste insuffisamment précis. Le crime existe ; le sujet reste contesté.

Une voix déplacée : Avrom Sutzkever

Un incident au cours du procès de Nuremberg révèle cette fracture avec une clarté particulière.

Avrom Sutzkever – poète, partisan, survivant du ghetto de Vilna – fut appelé à témoigner. Il avait risqué sa vie pour sauver des manuscrits en yiddish, fragments d’une civilisation vouée à l’anéantissement. Il demanda à témoigner en yiddish.

On le lui refusa.

Il parla donc en russe – la langue de l’une des superpuissances, l’une des quatre parties qui exerçaient le droit et le jugement final. Le tribunal accepta, du moins entendit son témoignage, mais pas sa voix. La Shoah n’était pas perçue de manière consciente. a peine si, alors, il fut question de juger un Holocauste que l’on découvrait comme « sujet parallèle, non fondamental ». La réalité linguistique du terme ne collait pas encore avec la véracité atroce des meurtres de l’Histoire.

Ce n’était pas un détail technique. Cela révélait une vérité plus profonde : ce à quoi on n’autorise pas d’ exister pleinement – linguistiquement, culturellement, ontologiquement – ne peut véritablement entrer en jugement. Nuremberg reconnut le crime, mais en fractura l’articulation vivante.

L’Europe après le jugement : un voyage sans écoute

En 1992, cinquante ans après la conférence de Wannsee, j’ai été invité – en tant que clerc hébraïco-chrétien – à participer à un projet radio retraçant la géographie morale de l’Europe après le Procès de Nuremberg. Le voyage eut bien lieu : de Nuremberg vers l’Est, à travers Vienne, Prague, Bratislava, Budapest, Varsovie, Cracovie, Auschwitz-Birkenau, Przemyśl, Oujhorod, Jytomyr, Kyiv, Minsk, Brest-Litovsk – et retour vers l’Ouest.

Ce qui n’eut pas lieu, ce fut l’écoute.

Les émissions furent discrètement abandonnées ou espacées de sans discernement journalistique. Le voyage fut recadré en geste de gratitude :

Profitez du voyage, quel qu’en soit le sujet.

L’information fut recueillie ; sa diffusion fut refusée ou simplement ignorée, dépassée par les scoops d’alors.

En chemin, le même schéma réapparut sans cesse. Václav Havel m’avait parlé de la vérité comme de quelque chose qui survit au pouvoir, mais permet rarement de le maîtriser. En Ruthénie subcarpathique, les Jésuites inauguraient la vie intellectuelle et spirituelle au milieu d’identités encastrées dans les chahuts de siècles informes. Un rabbin enseignait le Tanakh et le Talmud à de jeunes femmes adultes – en yiddish, en hébreu et en ukrainien -, tentant de réparer ce que l’histoire avait déchiré, selon lui. L’histoire avait été si brutale qu’il était impossible de certifier qu’elles appartenaient à des familles juives converties au christianisme au fil des âges tourmentés. À Minsk, un métropolite orthodoxe garda le silence près d’une heure avant de confesser, sotto voce et en dix mots bien pesés, qu’il était né juif et ne pouvait le dire publiquement.

Le silence n’était pas ignorance. C’était une question de survie. Le voyage eut lieu. L’écoute, non.

Fragmentation après 1989

Après 1945, l’Europe fut figée par l’équilibre chancelant, incertain, de la guerre froide. Après 1989, elle se fragmenta à nouveau. L’effondrement du communisme ne rétablit pas un ordre continental cohérent ; il exposa des couches mémorielles superposées de manière incohérente, de griefs multidimensionnels et d’identités chancelantes. La Yougoslavie se désintégra dans la violence. De nouveaux États émergèrent renonçant au partage de leurs récits historiques communs. Les frontières se multiplièrent plus vite que le droit.

Le rabbin franco-israélien, Léon Yehudah Ashkenazi (Manitou) décrivit cette période comme un processus d’hémorragie : celui du long et irréversible départ des Juifs du continent européen. Il ne s’agissait pas seulement de peur ou d’antisémitisme, mais Manitou intuitait parfaitement l’effondrement de l’Europe en tant qu’hôte juridico-civilisationnel et refuge pour l’identité judaïque. Dans le même temps, les Juifs soviétiques entamèrent leur libération – leur sortie de prison, d’un ordre impérial en décomposition vers un autre horizon incertain.

Les conflits et les migrations massives que nous observons aujourd’hui ne sont pas des anomalies. Ils sont la conséquence de normes mal articulées, de lois sans force contraignante, et de responsabilités sans incarnation durable.

L’entre-deux : un monde flou

Ce qui émerge de cette trajectoire ne constitue ni un effondrement affirmé ni un ordre stable, mais elle procède d’une condition intermédiaire – un brouillage des catégories qui structuraient jadis le droit à être jugé équitablement. Droit et pouvoir se chevauchent sans distinction ; victimes et bourreaux circulent dans le même langage moral ; la responsabilité se dissout en procédures, statistiques et récits. Rien ne disparaît tout à fait, mais rien ne tient pleinement et avec authenticité.

Ce flou est plus déstabilisant qu’un conflit ouvert. Il érode le discernement lui-même. Le jugement devient hésitant, retardé ou déplacé, tandis que l’action s’accélère. Nous vivons au milieu de références sans contours, de normes sans bords, et de commémorations qui perdent de leurs convictions ou s’instaurent en institutions figées. Le but de cette réflexion n’est pas de dénoncer cette condition, mais de la nommer – car ce qui reste innommé ne peut être jugé, et ce qui ne peut être jugé ne peut être retenu.

Liberté, Caïn et responsabilité

À ce stade, deux voix du XXe siècle éclairent pourquoi Caïn reste si vivement présent – non comme un désespoir irrépressible, mais comme une vigilance qui habite nos comportement les plus grégaires…

Le cardinal suisse Hans Urs von Balthasar insistait :

Tant que l’histoire dure, la liberté reste capable de refus ; c’est pourquoi le jugement n’est jamais redondant.

Caïn persiste parce que la liberté persiste.

Le prêtre orthodoxe russe et théologien Pavel Florensky, persécuté avant d’être tué dans les camps soviétiques, le formula avec une austérité encore plus grande :

Le mal n’est pas aboli par l’histoire ; il est démasqué par elle.

Caïn n’est pas effacé par le progrès, ni éliminé par les tribunaux. Il est exposé – et avec lui, l’exigence inéluctable de se tenir devant la vérité.

En ce sens, le jugement ne consiste pas en un mécanisme d’enfermement. Tout jugement implique l’obligation d’agir avec conscience et responsabilité.

Actes 15, Nicée et l’affinement du jugement

Cette crise n’est pas seulement politique ; elle est aussi « théologique », ce qui est rarement compris dans la vie quotidienne, mais influence nos manières de considérer le développement spirituel. Dans les Actes des Apôtres chapitre 15, le concile de Jérusalem (vers 49-52), universalisa la croissance de la foi chrétienne tout en la détachant de sa matrice mentale et juridique. Les Gentils furent inclus, mais sans structure légale d’alliance. Cette décision fut nécessaire pour l’expansion de l’Eglise naissante, mais elle eut des conséquences irréversibles, non résolues à ce jour.

Le concile de Nicée fixa une partie de la doctrine en 325, mais il ne recréa pas de corps juridique vivant capable de soutenir la responsabilité. La doctrine perdura ; la discipline juridique s’amenuisa, alors que l’Église indivise se séparait de l’Église de la Circoncision. Celle-ci disparut, suivie de l’anathème réciproque entre judaïsme et communautés chrétiennes.

Pour cette raison, la célébration contemporaine du 1700e anniversaire de Nicée apparaît profondément ambiguë. L’échec ne réside pas dans ces moments eux-mêmes, mais dans la manière dont ils sont commémorés par sélections « événementielles », la mise à l’écart « politicienne » des Slaves par exemple. Comme Nuremberg, Nicée survit comme une référence historique majeure plutôt que comme une structure opérante. Tous les colloques sur le Concile de Nicée en 325 soulignent que les formules adoptées sont acceptées dans la foi. Les lexiques alors utilisés sont plus difficiles à clarifier dans chacune des langues des congrégations diversifiées.

Le tribunal invisible

Pourtant, cette réflexion n’est ni négative ni nihiliste. Elle rappelle l’existence d’invariants tenaces au cours des millénaires.

Le Tribunal existe. Dans la compréhension chrétienne, le Juge est l’Agneau – Jésus Messie – qui revient pour juger les vivants et les morts. Mais ce Juge est invisible et non coercitif. Il n’intervient pas comme le font les pouvoirs humains. L’histoire est confiée à la responsabilité humaine sous contrainte, non sous contrôle.

Telle est la difficulté spécifique de l’Europe. Formée sous le regard d’un Juge invisible, elle a cherché, de manière récurrente, soit à le remplacer par des institutions, soit à oublier totalement la raison du droit et du jugement. Il en a résulté une culture juridique oscillant entre domination et abdication, entre inflation morale et paralysie pratique.

Le procès qui n’a jamais pris fin

Nuremberg a nommé les crimes, mais n’a pu régénérer le sens des responsabilités. Sutzkever a témoigné, mais sa langue fut exclue. Un voyage à travers l’Europe eut lieu, mais l’écoute fut estompée. Nous pouvons le ressentir dans la manière dont les différentes communautés vivent, par exemple, dans la même ville actuelle de Vilnius, Wilno, Vilno, sans pouvoir se rencontrer ni vivre un vrai dialogue, alors que la plupart des habitants et des réfugiés cohabitent dans des formes artificielles d’altérité remontant aux structures brisées de l’Histoire.

Ce n’est pas un échec au sens moral ; ici paraît la puissance d’invariants récurrents. Lorsque le droit, l’identité et la responsabilité s’éloignent, le jugement devient cérémoniel et le pouvoir se réaffirme sous d’autres formes, de manière oppressive.

En ce sens, le procès de Nuremberg n’a jamais pris fin. Est-il « en suspens » ? Il se poursuit partout où le recours au droit est invoqué sans permettre une vraie écoute des parties concernées. Ceci est vrai partout où la liberté est exercée sans la patience de placer véritablement la responsabilité sous le regard de l’Invisible.

à propos de l'auteur
Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l'évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.
Comments