75e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau en Israël

Le président israélien Reuven Rivlin prenant la parole lors du cinquième Forum mondial de l'Holocauste au musée commémoratif de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem, Israël, 23 janvier 2020. Photo de Yonatan Sindel / FLASH90
Le président israélien Reuven Rivlin prenant la parole lors du cinquième Forum mondial de l'Holocauste au musée commémoratif de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem, Israël, 23 janvier 2020. Photo de Yonatan Sindel / FLASH90

Le Jeudi 23 janvier,

Israël se prépare à une rencontre exceptionnelle réunissant les plus grandes des nations afin de commémorer le 75e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau,

Le 5e forum international sur la Shoah qui se déroulera à Yad Vashem (Jérusalem) aspire à être l’un des plus importants rassemblements jamais organisés consacrés au souvenir de la Shoah et à la lutte contre l’antisémitisme.

A l’heure où l’antisémitisme se renforce partout dans le monde et où plusieurs terroristes commettent des crimes antisémites en niant la réalité de la Shoah, ce forum montre une prise de conscience de la nécessité d’un combat global contre les fléaux de la haine. Cette rencontre, prévue à Yad Vashem, le lieu par excellence de recherche, d’éducation et de commémoration dédié à la mémoire et à l’histoire de la Shoah, vaut pour consécration.

Si cette rencontre fait naître en moi l’espoir, un sentiment de gêne l’accompagne pourtant. Je crains en effet que les crimes du présent soient oubliés. Car la transmission de la mémoire n’a pas seulement pour objectif de rendre hommage aux victimes ; elle a le devoir également d’alerter et prévenir le public en lui permettant de reconnaître les signes avant-coureurs d’un nouveau génocide. L’expérience du passé doit servir le présent.

A quelques kilomètres du lieu où se déroulera cette manifestation, perdurent depuis 9 ans les massacres en Syrie. Les preuves tangibles d’un crime de masse dans ce pays, perpétré par le dictateur Bachar el-Assad, aidé par la Russie et l’Iran, se sont pourtant accumulées. En 2019, les organisations humanitaires évoquaient le terrible chiffre de 500 000 morts et de plus de 6 millions de réfugiés syriens. Trop de temps a passé sans que rien ne vienne contrer cette guerre ; les victimes sont des hommes, des femmes et des enfants innocents qui ne rêvaient que de démocratie.

Le 12 novembre 1949 dans Le Figaro littéraire, David Rousset, survivant du camp de Buchenwald, lançait un appel aux anciens déportés en vue de former une commission d’enquête chargée de vérifier sur place la réalité de la pratique concentrationnaire en Union Soviétique. À l’époque, l’ancien déporté cherchait à dénoncer les crimes staliniens. Cet appel est devenu l’archétype d’une mémoire libératrice.

Dans son ouvrage Les Abus de la mémoire, T. Todorov parle d’une « mémoire exemplaire » Cette mémoire décrite par l’auteur comme libératrice « permet d’utiliser le passé en vue du présent, de se servir des leçons, des injustices subies pour combattre celles qui ont cours maintenant », alors qu’au contraire, une « mémoire fermée » a pour conséquence que de trop regarder le passé, on se noie face au présent.

Deux façons de gérer la mémoire s’opposent. L’une revendique une mémoire « fermée », soucieuse de rendre justice aux victimes. Ce fut le cas dans l’affaire Rousset quand ses détracteurs refusèrent d’établir une quelconque comparaison entre camps nazis et camps soviétiques.

L’autre, réfractaire au culte de la mémoire si elle enferme et limite, et considérant la première démarche comme abusive par ses restrictions mêmes, défend « une mémoire ouverte », vigilante, susceptible alors d’éclairer le présent. Cette « mémoire ouverte » n’entend évidemment pas revenir sur la spécificité du génocide des Juifs. La Shoah reste certes un cas unique dans l’Histoire, mais elle constitue pour autant une leçon universelle pour l’humanité dont on aurait grand tort de ne pas se servir dès lors qu’elle dénonce les crimes présents.

Durant le forum international où les Grandes Nations se retrouveront pour commémorer l’horreur passée, j’aimerais entendre un David Rousset. Car si certes, une « mémoire exemplaire » n’arrêtera pas les crimes du présent, elle montrera à tous ces morts innocents, notre considération et notre dégoût.

Cette cérémonie se doit de sortir de son cadre et viser plus loin que la simple conservation d’une conscience nationale d’un événement passé dramatique. On doit lui attribuer un rôle actif en considérant le temps dans son entièreté.

à propos de l'auteur
Dr. Stéphanie Courouble Share est historienne et spécialiste du négationnisme de la Shoah. Elle a été chercheuse postdoctorale à l'Institut d’histoire du temps présent/CNRS (Paris, France), puis chercheuse associée à l'Arnold and Leona Finkler Institute of Holocaust Research de l'Université Bar-Ilan et, par la suite, à l'Institut Stephen Roth for the Study of Contemporary Antisemitism and Racism de l'Université de Tel-Aviv. Elle est actuellement Research Fellow à l'Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP, New York), au London Centre for the Study of Contemporary Antisemitism (LCSCA, Londres) et au Comper Interdisciplinary Center for the Study of Antisemitism and Racism de l'Université de Haïfa. Spécialiste du négationnisme, elle a publié de nombreux articles sur le sujet dans des médias internationaux et sur son blog. Elle intervient régulièrement à l’École internationale pour l’enseignement de la Shoah à Yad Vashem et est consultante pour diverses organisations internationales sur cette thématique. Elle est l’autrice de deux ouvrages en français : Les idées fausses ne meurent jamais, Le négationnisme, histoire d’un réseau international (2021) et Le négationnisme. Histoire, concepts et enjeux internationaux (2023).
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