73 années d’israélisation

© Stocklib / Roman Sigaev
© Stocklib / Roman Sigaev

A la veille de son soixante-treizième anniversaire, l’Etat d’Israël compte 9,4 millions d’habitants ; juifs, musulmans, chrétiens, druzes et autres religions qui ont en commun leur citoyenneté israélienne.

Il peut paraître curieux qu’après tant d’années de vie commune, tous les Israéliens n’aient pas encore achevé leur processus d’« israélisation » ; certains ont toujours du mal à s’affirmer israéliens avant tout, privilégiant leur identité religieuse, ethnique ou nationale.

Le terme « israélisation » est revenu récemment à la une de l’actualité, lorsque le parti islamiste Raam a remporté quatre sièges à la dernière Knesset.

Certes, le concept n’est pas nouveau ; dans les années 1960 déjà, le sociologue Georges Friedmann analysait le processus d’israélisation qui attendait les immigrants juifs arrivant sur leur terre ancestrale.

Mais surtout, le sociologue français craignait que l’israélisation ne marque la fin du peuple juif (1) ; quelques décennies plus tard, l’Histoire lui donne tort.

Un processus inachevé

En 2021, le processus d’israélisation n’est pas achevé ; une proportion importante des habitants de ce pays a encore du mal à affirmer clairement – et avec fierté – sa citoyenneté israélienne.

Tout au long des 73 années d’existence de l’Etat juif, deux groupes de population ont éprouvé des difficultés à affirmer leur citoyenneté israélienne sans équivoque : les Juifs ultraorthodoxes et les Arabes.

Si à la création de l’Etat juif, les ultraorthodoxes ont trouvé un modus vivendi leur permettant de participer à la vie politique et d’occuper des postes ministériels dans les gouvernements israéliens, il en va différemment pour les Arabes.

Depuis plus de sept décennies, la population arabe se trouve dans une position ambivalente : la société israélienne ne l’a pas vraiment intégrée et elle reste partagée entre une israélisation forcée et une palestinisation croissante.

Aux législatives de mars dernier, un tournant s’est amorcé : après avoir longtemps hésité entre leur identité palestinienne et leur citoyenneté israélienne, les Arabes d’Israël sont de plus en plus nombreux à s’affirmer ouvertement citoyens de l’Etat d’Israël.

Désormais, le concept d’israélisation est revenu sur le devant de la scène ; il ne concerne pas les Juifs mais la communauté arabe.

Un processus complexe

La complexité de l’israélisation vient du fait qu’il est plus difficile pour un musulman de s’identifier avec un Etat juif et sioniste, que pour un Juif – laïc, religieux ou orthodoxe.

S’il fallait que les Arabes fassent le premier pas, c’est chose faite. Leur israélisation est encouragée par le parti islamiste Raam ; ce dernier se retrouve même en position de faiseurs de roi après les dernières législatives.

Si le parti Raam a créé la surprise dans l’opinion publique, c’est parce qu’il s’agit d’un parti musulman qui se réfère au Coran ; le Juif israélien aurait mieux compris si un parti arabe laïc exprimait la volonté de s’intégrer dans les rouages de la politique locale.

Paroxysme de ce paradoxe : si de nombreux dirigeants israéliens reprochaient aux citoyens arabes de s’affirmer d’abord palestiniens, beaucoup ne comprennent pas pourquoi aujourd’hui certains d’entre eux s’affirment fièrement « citoyens de l’Etat d’Israël ».

En réalité, la décision de Raam ne doit pas surprendre ; le parti islamiste Raam est sans doute le moins extrémiste des quatre partis arabes représentés à la Knesset.

Lancé en Israël dans les années 1970, le mouvement islamiste s’est scindé en deux branches aux législatives de 1996 : la branche Nord refusant de participer à la vie politique de l’Etat juif et la branche Sud, plus modérée et pragmatique.

Déclarée illégale en 2015, la branche Nord du mouvement islamiste a laissé la place libre à la branche Sud devenue le parti Raam : « ni droite, ni gauche », le leitmotiv qui revient fréquemment dans les propos de son dirigeant Mansour Abbas n’est pas innocent.

Un processus irréversible

Le pragmatisme de Raam se traduit dans ses revendications politiques axées sur les dossiers urgents de la société arabe d’Israël : la lutte contre la criminalité, l’amélioration de l’éducation, la pénurie de terrains à construire, etc.

Pour aboutir à ses fins, Raam s’est résolu à mettre de côté tous les sujets idéologiques de controverse : le conflit israélo-palestinien, la loi sur « l’Etat-nation », le procès Netanyahou, etc.

Du reste, le parti islamiste Raam est conservateur par nature – ce qui le rapproche plus de la droite que de la gauche. Il prône les valeurs traditionnelles de la religion, de l’éducation, de la liberté individuelle, et il défend les valeurs de la famille ; il s’oppose à l’octroi de droits aux LGBT et à l’évolution du statut de la femme.

En 1947, David Ben Gourion adressa aux partis juifs orthodoxes une lettre – aujourd’hui célèbre – qui constituera la base de ce qui deviendra le statu quo des relations entre Etat et religion.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Jourdain.

En 2021, il devient urgent pour les autorités israéliennes de mettre en place une « convention » avec la communauté arabe qui faciliterait une vie commune sur des bases de tolérance et de respect réciproque.

Après 73 ans d’existence, il est temps pour l’Etat d’Israël de parachever l’israélisation de ses citoyens.

(1) Georges Friedmann, Fin du peuple juif ? Gallimard, Paris, 1965.

 

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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