5782

La tradition permet de présenter les voeux de « Chana tova » jusqu’à la fin de Souccot, et avec un petit retard je le fais par ces lignes à tous ceux et celles qui suivent ce blog, et par extension, à tous ceux qui les verront d’une manière ou d’une autre. A ces voeux, j’ajouterai quelques réflexions.

1/ « Bonne santé »

Cette formule un peu mécanique prend pour la seconde fois toute sa force. Déjà à Rosh HaShana de l’an dernier, alors que l’épidémie battait son plein depuis six à sept mois, elle avait déjà pris un tout autre sens que celui des années précédentes, où elle venait dans une série de souhaits sincères, certes, mais répétitifs. Aujourd’hui, alors qu’il n’y a personne ou presque qui ne connaisse quelqu’un qui a été contaminé, hospitalisé ou même qui est malheureusement décédé de cette terrible maladie face à laquelle certains fous furieux continuent de refuser de se faire vacciner, nous mettant tous en danger sans que cela ne les préoccupe le moins du monde, on se rend compte qu’il ne faut pas être un vieillard cacochyme pour comprendre que oui, comme le disaient nos anciens, et cela nous faisait parfois sourire, « l’essentiel, c’est la santé ». Nous le réapprenons chaque jour de la manière la plus pénible qui soit.

2/ La disparition

Vous souvenez-vous de ce livre de Georges Perec, La disparition (Gallimard, 1989) ? Un tour de force spectaculaire, qui a consisté à écrire un long roman sans employer une seule fois la lettre « e », la plus utilisée dans la langue française. Perec a réalisé cet exploit intentionnellement, comme une épreuve destinée à stimuler son imagination de créateur, et le résultat, même s’il n’est pas toujours d’une lecture facile, est réellement impressionnant.

Est-ce tout aussi intentionnellement que tant d’Israéliens ne mentionnent plus le mot « paix » dans les voeux de Nouvel An ? Tout au long des années, la formule « une année de paix et de sécurité » (« shnat shalom oubita’hon ») se rencontrait dans tous les souhaits échangés en famille, entre amis, collègues etc. Depuis quelques années, elle a disparu de ces échanges. La paix avec les Palestiniens n’intéresse plus grand’monde ici, dirait-on. La théorie de la « gestion du conflit » (sous-entendu, qui est insoluble), chère à l’ancien Premier ministre Netanyahou, et la stratégie incompréhensible d’Abou Mazen, ont pénétré les esprits et instillé le découragement dans les cœurs. L’espérance de paix ou à tout le moins de progrès quelconque dans sa direction est passée à la trappe, même plus digne de mention dans ce que les Israéliens se souhaitent l’un à l’autre en début d’année juive.

Dans ce contexte, le  frémissement diplomatique auquel on assiste depuis l’arrivée du nouveau gouvernement Bennett peut constituer les signes annonciateurs d’un « dégel », aussi limité soit-il. La rencontre du ministre de la Défense Benny Gantz avec Abou Mazen le mois passé, première rencontre d’un leader israélien avec le président de l’Autorité palestinienne depuis sept ans (!) la rencontre du Premier ministre Bennett avec le président égyptien El-Sissi, en Egypte, première visite d’un leader israélien dans ce pays depuis dix ans (!!), sa rencontre à Amman avec le roi de Jordanie Abdallah II, l’intense activité du ministre des Affaires étrangères Yaïr Lapid, qui multiplie les rencontres avec ses collègues américain et européens, tout cela peut à terme « réveiller » des mécanismes et un processus pratiquement immobiles depuis de longues années. Naftali Bennett s’est certes empressé de déclarer qu’il ne rencontrerait pas Abou Mazen, et que sous son gouvernement, aucune négociation de fond ne serait menée, mais on ne peut que saluer cette activité diplomatique renouvelée en espérant que pour Rosh HaShana l’an prochain, le mot « paix » sorte du purgatoire et revienne exprimer un espoir qui fut celui d’Israël depuis sa naissance et jusqu’au gouvernement Olmert (2006-2009), avant que Benyamin Netanyahou ne le jette aux oubliettes.

3/  Le gouvernement Bennett-Lapid

La coalition au pouvoir vient de passer la date symbolique de ses premiers cent jours.

Elle peut afficher quelques succès importants : pour la première fois depuis trois ans, Israël aura un budget en novembre, après que les gouvernements Likoud de ces dernières années ont pris le budget en otage pour les manoeuvres politiciennes de leur chef; concernant les Etats-Unis, les dégâts commis par les interventions brutales, incessantes et sans précédent de Binyamin Netanyahou dans la vie politique locale, au profit des Républicains, que ce soit en faveur de Mitt Romney contre Obama en 2012, le flirt effréné entre Trump et Netanyahou entre 2016 et 2020 et le soutien à peine camouflé à Donald Trump contre Biden en 2020,  avaient suscité la crainte d’un effritement notable du soutien du parti démocrate à Israël, manifesté par l’évidente froideur de Joe Biden lors de son accession à la Maison Blanche envers l’ancien Premier ministre israélien – la visite de Bennett à Washington a ouvert une page nouvelle dans ce domaine vital pour nous ; on l’a dit, les relations avec la Jordanie, entrées en crise sous l’ancien Premier ministre, sont à nouveau sereines et l’Egypte, elle aussi, tend à nouveau publiquement la main à Israël. Franchement, ce n’est pas mal en si peu de temps.

Tout n’est pas parfait, loin de là, et l’équilibre politique audacieux qui a créé la coalition inattendue et imprévisible qui dirige aujourd’hui le pays reste fragile et connaîtra encore bien des secousses. Il peut aussi mener à un certain immobilisme, sur des sujets intérieurs importants, les partis ayant convenu de « botter en touche » les sujets principaux qui les divisent (relations religion-Etat, droits des personnes ne pouvant pas se marier religieusement, législation sociale par exemple), et de se concentrer sur les points de consensus, qui sont d’ailleurs vitaux pour le pays : la lutte contre l’épidémie, la relance économique, l’investissement massif dans les infrastructures enfin rendu possible par le vote du budget.

Et puis il y a ceci, aussi, qui n’est pas moins important : nul ne peut nier que l’on respire ici depuis quelques mois un air moins vicié, moins pollué par les appels à la haine, par la délégitimation de l’adversaire politique, par les incessantes accusations de « non-patriotisme », par l’attisement délibéré des tensions intercommunautaires entre séfarades et ashkénazes, par cette rhétorique anti-arabe qui a souvent frisé le racisme pur et simple, en un mot par tout ce dont le gouvernement précédent, le Likoud et son chef avaient fait leur fond de commerce pour se maintenir au pouvoir.

Le gouvernement actuel a assaini cette atmosphère, ses ministres travaillent, on peut être d’accord ou pas avec leur action, mais ils sont à la manoeuvre; ils ont rangé l’insulte et la démagogie au placard et veillent à ce que le débat politique ne retombe pas dans le caniveau. Des hommes et des femmes de gauche et de droite, laïques et religieux, juifs et arabes, ont choisi, pour la première fois, de travailler ensemble. Notre société déchirée retrouve un certain calme et la possibilité de débattre, de se reparler sans que des commissaires politiques mi-idéologues mi-voyous ne distribuent les bons et les mauvais points, et envoient leurs nervis agresser ceux qui ont une opinion différente de la leur.

Partons donc pour 5782 avec ce prudent optimisme au cœur, souhaitons que cette année nouvelle ne le déçoive pas, ce sera déjà très bien. Il faut savoir ne pas en demander trop.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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