50 ans

J’ai marqué le 10 novembre 2025, il y a environ deux mois, les 50 ans de mon alyah en Israël.
C’est une date que je ne risque pas d’oublier : non seulement je commençais une nouvelle vie, mais ce même jour, l’assemblée générale de l’ONU votait son infâme résolution 3379, qui assimilait le sionisme au racisme (elle sera révoquée en 1991). J’arrivais dans un pays chauffé à blanc par cette injustice ; du nord au sud, on débaptisa dans les jours et semaines suivants toutes les rues, avenues, places et autres endroits au nom des Nations-Unies, pour les renommer du nom du sionisme.
Je débarquais avec une naïveté qui me paraît avec le recul à peine croyable
Je ne crois pas être le dernier des gogos, mais j’étais sincèrement convaincu que dans l’État des Juifs tout le monde était frère, et que chaque soldat que je voyais dans la rue revenait d’Entebbe. J’ai assez vite pris la juste mesure des choses. J’avais oublié pour un moment ce à quoi j’avais toujours cru, et crois encore aujourd’hui : nous sommes un peuple comme les autres, avec les meilleurs et les pires, et entre eux une masse de gens qui vivent leurs vies et qui, contrairement au poncif antisémite, ne sont pas « tous intelligents ». En ce sens, les jeunes qui font leur alyah aujourd’hui me semblent pour la plupart bien mieux préparés que nous : ils n’ont plus ces illusions, savent en gros où ils s’installent et connaissent les réalités israéliennes bien mieux que les jeunes idéalistes déconnectés que nous étions alors.
Je rejoignis rapidement le groupe européen de l’Hashomer Hatsaïr, au sein duquel j’avais fait mon alyah, au kibboutz Sasa, sur la frontière avec le Liban. C’était, il faut le dire, une alyah de luxe. Nous tombions dans le coton, le kibboutz s’occupait de tout ; j’étais encore plus favorisé que mes amis, puisque mes parents z”l, avaient fait leur alyah près de deux ans auparavant, et je n’avais donc pas, comme certains d’entre eux, des moments de nostalgie dûs à leur éloignement et au souvenir de la maison familiale.
Ce fut une très belle expérience, mais en 1979 je décidai de quitter le kibboutz, et me fixai à Jérusalem pour compléter ma licence en histoire, que j’avais commencée à Bruxelles, dans cette ULB aujourd’hui en plein naufrage pro-islamiste, mais où à l’époque j’avais eu la chance d’avoir de grands maîtres, à qui je me sens redevable jusqu’à ce jour. La plupart des membres de mon groupe européen quittèrent aussi le kibboutz à tel ou tel moment, mais dans leur grande majorité sont restés en Israël, et y sont toujours. Sasa est resté dans nos cœurs, nous aimons y retourner (pas assez souvent), et nous nous y retrouverons très prochainement, précisément pour marquer ces 50 ans. Les amitiés forgées alors sont fidèles jusqu’à ce jour. C’est rare, précieux.
Mais ce n’est pas pour vous assommer avec mes souvenirs que j’écris cet article aujourd’hui.
Le sionisme, révolution rationnelle
Le sionisme a été une révolution. Il a enflammé nos cerveaux. Fils et filles de survivants de la Shoah, nous étions convaincus de la justesse de son analyse de la situation et de l’avenir du peuple juif (je le suis toujours).
Constatant en effet la situation dramatique du peuple juif à la fin du XIXe siècle, Herzl avait allumé la flamme de l’autodétermination nationale juive, comme il l’écrivit lui-même dans son journal, le 1er juin 1901 :
Au moment de la plus basse dégradation du peuple juif, à l’époque du plus vil antisémitisme, un pauvre journaliste juif [a] pu transformer un lambeau en drapeau et une masse avilie en une nation. [L’État juif, suivi d’Extraits du journal, Stock, Paris, 1981, p. 205]
La génération suivante, celle de Ben Gourion et du mouvement ouvrier sioniste, allait traduire sur le terrain, de façon spectaculaire, les leçons tirées de l’échec des trois grandes voies empruntées jusque là, dans leur lutte pour leur survie, par les masses juives européennes. L’option de l’assimilation avait fait faillite avec l’affaire Dreyfus et ceci sera tragiquement confirmé plus tard, avec l’abandon des Juifs entre 1939 et 1945 par les pays auxquels ils avaient tant donné ; la passivité des masses religieuses en Europe de l’Est, attendant le Messie et soumises à l’autorité moyenâgeuse de décisionnaires porteurs d’un judaïsme sclérosé, les livrait régulièrement aux pogromistes de tout poil (et le pire était encore à venir) ; l’option révolutionnaire, enfin, allait rapidement se perdre dans la nuit stalinienne.
Il ne restait donc en effet plus que l’option nationale, qui n’avait guère convaincu les Juifs au départ. Devant l’indifférence, voire l’hostilité, de très nombreux Juifs à son projet, Herzl écrit dans son journal, le 1er mai 1900 :
J’ai maintenant une bonne formule pour ma pierre tombale : « Il avait une trop bonne opinion des Juifs ».
Le petit ruisseau se transforma pourtant bientôt en une vague que plus rien ne pouvait arrêter. De 60 000 en 1918, les Juifs devinrent 720 000 en 1948, au moment de la naissance d’Israël. Ils étaient 3 millions à mon arrivée en 1975 (7,7 millions aujourd’hui, sur 10,1 millions d’Israéliens[1]).
Mais le sionisme n’était pas qu’un projet national. Il s’agissait aussi d’un véritable projet de renaissance pour l’homme juif, et de la volonté de construire une société qui serait un modèle pour l’humanité. Dans la vision d’Herzl, c’est une société libérale, imprégnée de justice sociale, ouverte au monde et parfaitement démocratique. Dans son livre Altneuland – qui paraît deux ans avant sa mort en 1902 et décrit le futur État qu’il veut créer – , un jeune ingénieur arabe, Rashid Bey, fait partie de l’équipe dirigeante (autant pour le poncif antisioniste « les sionistes n’ont pas vu la population arabe locale »), et un rabbin raciste, Geier (« vautour », en allemand), est sévèrement battu aux élections[2].
Avant tout cela, cependant, le sionisme a fondamentalement été l’expression politique de la décision historique des Juifs de prendre leur destin en mains, et de retrouver leur place, d’égal à égal, dans la société des nations.
Plus d’attente passive du Sauveur, le Messie promis et jamais arrivé alors que le sang juif coulait sans cesse un peu partout depuis des siècles ; plus d’attente anxieuse de savoir si tel roi, président ou empereur serait « bon pour nous », ou pas ; plus d’illusions que la « révolution prolétarienne » dissolve dans la « fraternité des travailleurs » le poison antisémite. Désormais, les Juifs retournent au travail productif, ressuscitent leur langue ancestrale, et se défendent, aussi incroyable que cela paraisse, sans plus attendre que quiconque ne vienne à leur secours. Ils créent du néant une littérature absolument nouvelle, des syndicats, des universités (Technion de Haïfa en 1912, Université hébraïque de Jérusalem en 1925), des structures éducatives, culturelles et sociales. Je n’aime pas les expressions grandiloquentes, mais il faut le dire : cette épopée sioniste n’a pas de précédent dans l’histoire humaine.
Un autre pays
Je saute à présent des dizaines d’années pour atterrir à nos jours, et le vertige me prend. Tout n’était certes pas parfait dans le passé, mais comment, de cette flamboyante aventure, de ces chefs d’envergure biblique que furent Herzl et Ben Gourion, en sommes-nous arrivés au désastre actuel ?
Comment un pays qui, en pleine guerre de libération nationale (1948-1949), agressé par ses voisins qui viennent le détruire, a trouvé la force et la grandeur morale de tendre la main à ceux-ci dans ce document magnifique qu’est la Déclaration d’Indépendance de mai 1948, comment donc ce même pays a-t-il sombré aujourd’hui dans le suprémacisme juif, le racisme affirmé, le rejet des valeurs démocratiques les plus élémentaires, et la haine de tout ce qui n’est pas son camp, que diffuse un gouvernement criminel mafieux, qui n’a pas hésité à abandonner des dizaines de ses citoyens en otages à Gaza pendant plus de deux ans, ceux-ci n’étant pour leur grande majorité pas de son bord politique ?
Comment, de leaders d’une droite parfois dure mais toujours respectueuse du règne de la loi, des juges et des règles du jeu des démocraties occidentales comme le furent Menahem Begin et Yitzhak Shamir, en sommes-nous arrivés à la clique qui nous gouverne aujourd’hui, assemblée de voyous violents, incapables de respecter leurs adversaires politiques, cherchant à domestiquer les médias, à museler les juges et à contrôler le monde académique, recourant à la menace et à l’insulte dès qu’on n’est pas au garde-à-vous devant leurs décisions ?
Comment, alors que, dans un entretien avec l’ambassadeur des États-Unis en Israël Samuel Lewis en juin 1980, Menahem Begin qualifiait le rabbin Kahane de fou dangereux (« C’est un fou. Il peut provoquer une catastrophe. Il est dangereux. »[3]), comment donc Benjamin Netanyahu a-t-il pu délibérément ouvrir les portes du pouvoir aux héritiers idéologiques de ce fanatique ?
La réponse est que ce n’est plus le même pays, justement, et ce n’est plus le même peuple.
Un autre peuple
La démographie galopante des orthodoxes et des sionistes religieux (les « calottes brodées ») d’une part, et la sociologie communautaire de l’autre – qui a vu les communautés orientales se renforcer au fil des années – sont passées par là. Avec tout ce qui sépare les deux groupes religieux, et tout ce qui peut séparer un Juif du Maroc d’un Juif d’Irak, il reste un axe culturel commun : la religion, ou à tout le moins, la fidélité à la « tradition », notion on ne peut plus floue, mais essentielle pour comprendre Israël depuis 1977, et certainement depuis le retour de Netanyahu au pouvoir en 2009.
C’est dans ces publics, principalement, que puise son soutien le judaïsme kahaniste, suprémaciste, raciste, misogyne et homophobe qui fait la loi aujourd’hui en Israël. Comme le disait clairement en 2020 l’un des principaux stratèges de Netanyahu, Nathan Eshel :
Ce public, que j’appelerai non-ashkénaze, qu’est-ce qui les motive ? Ils détestent tout et nous avons réussi à attiser cette haine. La haine est ce qui unit notre camp.[4].
Le sionisme politique moderne est, on l’a dit, un mouvement de libération nationale, rationnel et structuré, fils de la Haskala juive (l’équivalent, en gros, des « Lumières » dans l’histoire de France) et du « printemps des peuples » de 1848 et des décennies suivantes. C’est son caractère profondément laïc et rationnel qui éveille dès son apparition l’hostilité, le mépris et même la haine des milieux orthodoxes est-européens, là où vit alors la très grande majorité du peuple juif. Ce rejet du sionisme est toujours en vigueur dans ces milieux, jusqu’à ce jour, ce qui ne les empêche pas de profiter avec un cynisme total de tous les avantages que peut leur apporter ce pays, sans rien lui donner en retour. On peut discuter à perte de vue sur le rapport du sionisme originel à la religion et à la tradition juives – les tentatives de récupération dans ce domaine ne manquent d’ailleurs pas ces dernières années – mais on ne peut nier ceci : il se veut à l’origine un mouvement profondément rationnel, loin de tout mysticisme.
L’État des Juifs (et non « L’État juif », comme le veut ce qui est malheureusement devenu la traduction convenue de son titre, grave erreur aux lourdes conséquences), que publie Herzl en 1896, est un véritable manuel expliquant comment on construit scientifiquement un pays, à partir de rien. Il passe en revue toutes les questions de l’organisation sociale, économique, culturelle et diplomatique de la nouvelle société. Herzl connaît « ses Juifs », et il met en garde, dès le départ, contre la tentation théocratique qu’il entrevoit déjà :
Aurons-nous donc en fin de compte une théocratie ? Non ! Si notre foi crée notre unité, la science, elle, nous rend libres. Nous n’admettrons par conséquent pas que s’accentuent les velléités théocratiques de nos chefs religieux. Nous saurons maintenir ceux-ci dans leurs temples, de même que nous maintiendrons dans leurs casernes nos soldats de carrière. L’armée et les ministres du Culte ont droit aux honneurs que leur confèrent leurs nobles fonctions et leurs mérites, mais ils n’ont pas à s’immiscer dans les affaires de l’État. Car leur ingérence provoquerait des difficultés intérieures et extérieures. [L’État juif, suivi d’Extraits du journal, Stock, Paris, 1981, p. 126-7]
Sur ce plan, le prophète Herzl s’est malheureusement trompé : si Israël a réussi à tenir cet engagement pour ce qui concerne l’armée, qui a toujours accepté la prédominance du pouvoir politique et n’a jamais manifesté la moindre velléité de rébellion ni de menace sur ce même pouvoir, il en va par contre bien autrement pour ce qui est des forces religieuses. Le phénomène n’est pas nouveau, on peut le dater de l’arrivée de Begin au pouvoir en 1977, quand pour la première fois, un Premier ministre croyant fait des orthodoxes son principal partenaire de coalition, et surtout de l’émergence du Shass (orthodoxe séfarade) en 1984.
Car, il faut le dire malgré le terrorisme intellectuel qui sévit ici sur la « question communautaire » : ce retour au religieux, on l’a évoqué plus haut, est principalement dû aux communautés orientales, celles venues des pays arabes et musulmans qui, contrairement aux ashkénazes, n’ont jamais traversé de phases de laïcisation massive comme ces derniers les ont connues par deux fois, avec la Haskala et après la Shoah.
Force est de constater que ces communautés orientales refusent encore en 2025, dans une grande proportion, le modèle démocratique occidental, avec ses libertés, son libre examen, l’égalité des sexes, le respect des minorités etc. Sans généraliser le moins du monde, il est évident, pour quiconque veut bien voir les choses telles qu’elles sont, que dans leur mainstream, leur courant dominant, l’instinct de ces communautés penche souvent vers les rabbins et non vers les juges, vers la foi et non vers la connaissance et la science, vers l’Institut du Temple (qui prétend préparer les futurs prêtres du futur Troisième temple), et non vers l’Institut Weizmann, écrin de la recherche scientifique israélienne.
Le retour de l’irrationalité
Ce retour au religieux se fait, circonstance aggravante, en adoptant la version la plus sectaire, obscurantiste et même parfois raciste du judaïsme. Où est passé le souffle humaniste qui l’a longtemps caractérisé, par exemple celui qui a mis les Juifs au premier rang des combats pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis, rabbins orthodoxes en tête ? Où est passé « C’est la justice, la justice seule que tu dois rechercher » (Deutéronome / Devarim, 16, 20) ? Où a fini « Recherche la paix et la poursuis » (Psaumes 34, 15) ? Ce choix est à mes yeux l’explication principale de l’actuelle tragédie israélienne, car il entraîne forcément un basculement dans l’irrationalité.
Chez un grand nombre de Juifs d’aujourd’hui en Israël triomphe en effet une vue totalement irrationnelle de notre situation, sous-tendue par un obscur et incompréhensible, parfois pathologique, désir de revenir au ghetto physique et spirituel du passé, lequel s’exprime souvent par une troublante complaisance dans le malheur : « de toute façon, tout le monde est contre nous ». Pour eux, les lois de l’économie, de la démographie et des relations internationales ne concernent que les non-Juifs. Nous, pour notre part, avons un contrat particulier avec une puissance supérieure, qui nous protège et nous conduira de victoire en victoire. Toute l’histoire juive crie la folie de cette vision du monde, mais rien n’y fait, et l’engrenage lancé depuis une ou deux générations semble inarrêtable.
Cette même irrationalité fait le succès de Netanyahu. Cet individu, qui profane le Shabbat en public, ne respecte pas la casheroute et a confessé publiquement un adultère, sait manipuler ce sentiment comme nul autre, est vu par ces masses juives croyantes ou traditionalistes comme un « défenseur de l’identité juive » ; des Juifs religieux professant de hautes valeurs morales, un désir de paix, le respect de tout être humain et leur vision d’une société juste sont, eux, moqués, marginalisés, menacés.
Ce processus autodestructeur s’est encore accéléré depuis la mise en accusation de Netanyahu, en novembre 2019, pour corruption, fraude et abus de confiance. Depuis lors, ce crime de lèse-majesté vaut au pays la guerre que ce dernier et ses nervis lui ont déclarée. Les juges et le système juridique israéliens étaient parfaits quand ils ont envoyé l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert, archi-rival de Netanyahu, en prison en 2014 ; ils sont désormais l’ennemi numéro 1 à abattre à tout prix pour ce dernier et ses sbires.
La demande de grâce présidentielle du Grand Leader, formulée récemment, sans qu’il ne reconnaisse évidemment rien de ses fautes, a porté ce processus à son paroxysme, car c’est d’un véritable chantage mafieux qu’il s’agit, dans le style : « ou j’obtiens cette grâce et je reste au pouvoir, ou je détruis tout ce pays de l’intérieur ». L’homme qui a financé le Hamas entre 2009 et 2023 ne cache plus rien. Il est vu par ses fidèles comme un nouveau Dreyfus. Incités par ce chef de bande, des gens qui ne connaissent rien à rien se déchaînent contre les juges, les médias (sauf ceux qui servent leur idole, bien évidemment) et le monde académique, et sont souvent passés à l’agression physique, même contre les familles d’otages. Tel est le monde absurde et suicidaire d’Israël en cette fin 2025.
Questions
Dans ce contexte, pour en revenir à mes 50 ans en Israël, plusieurs grandes questions me harcèlent, sans que je leur trouve de réponse.
La première est : y a-t-il encore une place ici pour quelqu’un qui refuse cette profanation permanente du sionisme originel et cette défiguration du judaïsme des Prophètes, lesquelles s’effectuent, je le rappelle, avec un large soutien populaire ?
Ensuite : y a-t-il encore une chance de sauver ce pays avant qu’il ne devienne définitivement une « République juive d’Israël », théocratie violente et haineuse comme l’est la « République islamique d’Iran » ? La démographie et la sociologie communautaire semblent avoir tranché. Mon bonheur dans ma vie privée est-il encore suffisant pour continuer à vivre ici, sous la botte d’un tel gouvernement qu’il va devenir de plus en plus difficile, voire dangereux, de combattre ?
Enfin, je dois avouer le cœur serré que du sionisme d’alors, qui exaltait mon âme de jeune Juif, il ne reste pratiquement plus pour moi aujourd’hui que deux éléments. Le premier est la conscience qu’ici, en Israël, se trouve le seul endroit où le Juif a son sort en mains, et où il peut répondre à toute agression dans la langue que ses agresseurs comprennent. Mais même ici, il y a un problème : pour ce gouvernement et ses partisans, la force est souvent devenue une fin en soi, et non plus un moyen indispensable pour assurer notre survie, avec tout le danger que cela annonce. Second élément : pour reprendre une expression connue, Israël est le seul endroit au monde où un Juif peut être une parfaite crapule ou un escroc confirmé, sans que cela ne retombe sur tous les Juifs en général. C’est très juste et très important, mais combien de temps cela pourra-t-il encore suffire ?
Voilà pourquoi j’ai écrit au début de ce long article que j’avais « marqué » les 50 ans de mon alyah. Je ne peux malheureusement pas les « fêter ». Nous sommes à deux pas du gouffre. Jamais, dans mes pires cauchemars, je n’aurais envisagé :
- qu’un Premier ministre israélien abandonne de sang-froid des dizaines de ses compatriotes, pendant plus de deux ans, aux mains d’une organisation terroriste de matrice nazie, ni que ses partisans agresseraient verbalement et physiquement des familles de ces otages pour le « crime » d’avoir critiqué leur Grand Leader pour cette trahison ;
- que celui-ci ouvrirait les portes du pouvoir à un repris de justice kahaniste comme Itamar Ben Gvir en ferait son ministre de la Sécurité nationale, et que ce dernier réussirait à domestiquer la police israélienne qui se comporte aujourd’hui comme une milice privée à son service, agissant avec une violence sans précédent contre les manifestants antigouvernementaux ;
- que le ministre de la Justice mènerait croisade contre la Cour suprême, refusant de reconnaître son nouveau président et de travailler avec lui ;
- que carte blanche serait de facto donnée par le pouvoir et l’armée à d’incessantes agressions violentes de colons bouffés de mysticisme et de haine contre des Palestiniens dans les Territoires, et que ceci arriverait à Jaffa aussi (de bons Juifs en kippa et tsitsit agressant héroïquement à trois une femme arabe enceinte, tout récemment[5]) ;
- que les forces de l’obscurantisme religieux aient un tel pouvoir et une telle confiance dans leur impunité, un tel culot dans l’espace public ;
- et enfin, qu’on verrait maintenant apparaître le scandale des scandales : les plus proches conseillers de Netanyahu recevant en pleine guerre de l’argent du Qatar, patron du Hamas, pour améliorer son image ici et ailleurs, ceci incluant une campagne destinée à faire taire les familles des otages[6].
J’ai déjà notablement abusé du temps de toutes celles et ceux qui m’ont fait l’amitié de me lire jusqu’ici, et je m’arrête donc là, mais la liste des forfaits et forfaitures de ce gouvernement, des violences policières, des atteintes aux droits du citoyen les plus élémentaires, des pillages des deniers publics et des provocations dans les Territoires destinées à embraser la région, s’allonge de jour en jour.
La révolution sioniste aurait-elle donc échoué ? Elle ne serait pas la première à avoir suscité d’immenses espoirs, pour se renier ensuite et terminer en faillite morale. Quand cela se produit ailleurs, c’est une chose ; quand c’est de « ma révolution » qu’il s’agit, je dois accepter de voir les réalités en face, si je ne veux pas finir comme ces vieux communistes qui, jusqu’au bout, sont restés d’indécrottables staliniens.
Et pourtant, je ne veux pas encore céder.
La dernière chance
L’année 2026 sera une année électorale – si l’actuel Premier ministre et son gang ne trouvent pas un moyen de reporter ces élections, étant capables de tout. Depuis au moins une vingtaine d’années, chaque élection en Israël est annoncée comme « décisive ». Celle de 2026 le sera absolument.
Ce sera la dernière chance des tenants du sionisme des pères fondateurs, celui de Jabotinsky inclus, lequel, penseur authentiquement libéral, laïc et rationnel, ne trouverait plus sa place aujourd’hui dans un Likoud devenu largement kahaniste. Si par malheur l’opposition actuelle, par ailleurs bien mièvre, peureuse et inefficace à l’exception de Yaïr Golan, ne parvenait pas à écarter du pouvoir la dangereuse et immorale coalition en place, tout espoir serait alors perdu.
À chacun et chacune d’entre nous, comme nous le pouvons, où que nous soyons, de s’engager dès maintenant pour sauver Israël de la marée noire qui est en train de le submerger et lui donner une chance, au dernier moment, d’éviter sa perte, en reconstruisant sur les ruines actuelles un « sionisme à visage humain ».
–
[2] https://jewishreviewofbooks.com/articles/213/rereading-herzls-old-new-land/
[4] https://www.timesofisrael.com/netanyahu-aide-in-leaked-recording-hate-is-what-unites-our-camp/
