4 874 jours

C’est fait ! Samedi 20 juillet, au terme de 4 874 jours, Binyamin Netanyahou a battu le record de longévité à la tête du gouvernement détenu jusqu’à présent par David Ben Gourion. Comme le fondateur de l’Etat, qui avait dirigé le pays pendant 13 ans et 128 jours, Binyamin Netanyahou a présidé à deux reprises aux destinées d’Israël : une première fois de 1996 à 1999, puis à nouveau depuis 2009.

Dans un ouvrage au titre évocateur (Israël a déménagé, Stock, 2012), l’historienne Diana Pinto soulignait à l’envie les changements intervenus dans un pays passé du patriotisme sioniste à un nationalisme exacerbé ; d’une économie collectiviste à l’ultra-libéralisme ; d’une société solidaire à un individualisme marqué ; d’un respect de la tradition à une religiosité affirmée.

On expliquera cette évolution comme la version israélienne des changements intervenus à l’échelle de la planète, et on aura raison. Depuis la chute du mur de Berlin, et même avant, l’économie de marché s’est imposée partout ; le néo-conservatisme a supplanté le marxisme ; la rhétorique identitaire est devenue la lingua franca du discours politique.

On ajoutera que le système politique israélien fondé sur la représentation proportionnelle intégrale a largement favorisé ces mutations en permettant aux formations minoritaires d’imposer leurs vues. Le judaïsme ultra-orthodoxe a renforcé la contrainte religieuse. Le sionisme religieux a interdit toute évolution du statut des Territoires palestiniens mettant en cause son grand projet : un Etat juif sur la terre d’Israël toute entière (Eretz Israel ha schlema). La gauche a sa part de responsabilité. Au pouvoir pendant trois décennies, elle réussit l’exploit de jeter dans les bras de la droite des couches populaires – immigrés séfarades, religieux … – qui se sentaient – à tort ou à raison – exclues de la fête. Une fois dans l’opposition, le Parti travailliste et ses alliés firent entendre leur voix pour s’opposer à tel ou tel projet, mais ne réussirent jamais à forger un grand dessein qui aurait pu constituer une véritable alternative à la droite. Celle-ci n’eut aucun mal à imposer sa vision, n’hésitant pas à multiplier les attaques contre toutes les institutions – le système judiciaire et la presse en premier lieu – accusées de faire le jeu de l’ennemi au détriment de la judéité de l’Etat.

Le record battu par Bibi – il a réussi à imposer jusqu’à son surnom sur la scène internationale – ne doit donc rien au hasard. Il traduit le basculement intervenu, en Israël comme ailleurs, en faveur d’une droite conquérante confrontée à une gauche agonisante. On pourra estimer l’appréciation excessive. Mais en tout état de cause, Diana Pinto ne s’était pas trompée : en passant de l’ère de David Ben Gourion à celle de Binyamin Netanyahou, Israël a bien changé de maison.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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