24e Knesset : la personnalisation de la démocratie

Bulletins de vote restants au parlement israélien à Jérusalem, un jour après les élections générales, tôt le 4 mars 2020. Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90
Bulletins de vote restants au parlement israélien à Jérusalem, un jour après les élections générales, tôt le 4 mars 2020. Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90

Les dés sont jetés : 39 listes électorales présentent des candidats aux législatives du 23 mars prochain pour la 24e Knesset.

C’est beaucoup, mais ce chiffre a failli être plus élevé : au dernier moment, plusieurs mouvements politiques se sont regroupés alors que d’autres ont abandonné la course, faute d’argent ou d’électeurs.

Selon les expériences passées, on peut supposer qu’entre 8 et 10 listes seulement ont une chance d’obtenir au moins un siège à la Knesset, soit une liste sur quatre ; autrement dit, environ 30 listes ne franchiront pas le seuil d’éligibilité de 3,25% des voix pour entrer à la Knesset.

Les élections pour la 24e Knesset vont renforcer plusieurs tendances déjà connues de la démocratie israélienne : la « personnalisation » du pouvoir, la « miniaturisation » des partis et la « désidéologisation » des programmes électoraux.

Personnalisation du pouvoir

En ce début 2021, la démocratie israélienne se caractérise d’abord par la personnalisation croissante de la vie politique : un homme seul (la femme reste rare dans la politique israélienne) croit détenir la bonne parole et crée son propre parti, souvent autour d’une idée simple.

Par exemple : Ron Huldai a lancé un parti rassembleur (Les Israéliens), Yaron Zelekha a créé un parti économique (L’économique), Danny Yatom a voulu agir en faveur des seniors (Les Retraités), etc.

Du côté des grands partis traditionnels, la personnalisation se traduit par l’absence de « primaires » : le chef auto-déclaré choisit lui-même ses colistiers à la Knesset.

En fait, très rares sont les partis qui ont tenu des primaires pour choisir leur liste électorale pour cette 24e Knesset. Parmi les exceptions : Avoda, HaBayit HaYehoudi et la Liste arabe unifiée.

Nul doute que l’absence de primaires renforce le pouvoir des chefs de parti – qui cultivent le culte de la personnalité – au détriment de la démocratie.

Miniaturisation des partis

La personnalisation du pouvoir encourage la multiplication de partis « miniatures » : des formations minuscules se lancent dans la bataille électorale, tout en sachant qu’elles auront du mal à attirer les électeurs qui craignent de gaspiller leurs voix.

Certes, les listes miniatures défendent des causes justes, en faveur de la santé, la justice, les agriculteurs, les indépendants, l’environnement, la religion, etc. ; au mieux, elles recueilleront quelques milliers de voix…

Certains nouveaux chefs de parti ont compris qu’ils ne franchiraient par le seuil d’éligibilité : ils ont donc jeté l’éponge, comme Moshé Yaalon (Telem), Ofer Shelah (Tnoufa), Ron Huldai (Les Israéliens) et Danny Yatom (Les Retraités).

D’autres listes ont préféré se regrouper ou s’associer à des partis plus stables : les mouvements de l’extrême-droite religieuse d’Itamar Ben Gvir (Otzma Yehoudit) et de Bezalel Smotrich (Ihoud Leoumi) se sont associés sous la bannière du sionisme religieux (HaTsionout HaDatite) ; Orly Levy de Guesher a intégré la liste du Likoud ; Hagit Moshé de HaBayit HaYehoudi a apporté son soutien à la droite religieuse Yemina de Naftali Bennet, etc.

Si la droite a tendance à unifier ses forces, à gauche et au centre se serait plutôt l’inverse : Avoda et Meretz présentent chacun leur liste, tout comme Yesh Atid de Yaïr Lapid au centre gauche et Kahol Lavane de Benny Gantz au centre droite.

Chez les Arabes israéliens, même tendance à la division : la Liste arabe unifiée (Reshima Meshoutefet) s’est scindée en deux, le parti islamiste Raam de Mansour Abbas se lançant seul dans la campagne électorale. Sans compter un nouveau venu : le parti arabe Maam (Ensemble) créé par Mohammed Darawche, militant de la coexistence entre juifs et arabes.

Désidéologisation des programmes

L’affaiblissement des idéologies est un autre aspect de la personnalisation de la politique israélienne. De nombreux partis refusent la classification traditionnelle droite-gauche, préférant axer leur campagne autour du slogan « pour Bibi » ou « contre Bibi ».

La chute de Benyamin Netanyahou devient l’objectif premier de nombreuses plateformes électorales, y compris à droite ; pour la première fois sans doute, Netanyahou devra craindre davantage de sa droite que de sa gauche ou du centre.

Les slogans anti-Bibi vont dominer la campagne électorale de Yaïr Lapid (Yesh Atid), Gédéon Saar (Tikva Hadasha), Avigdor Liberman (Israel Beitenou) et Naftali Bennet (Yemina) ; la concurrence entre ces quatre leaders sera sévère pour former un gouvernement sans le Likoud et s’approprier le titre de « tombeur de Bibi ».

A gauche, les listes Avoda, Meretz et Reshima Meshoutefet préféreront mettre en avant leurs particularismes idéologiques, même si le départ de Netanyahou reste en tête de leurs priorités – ce qui pourrait donner lieu à des alliances « anti-Bibi » inattendues après les élections.

Quant aux partis juifs ultraorthodoxes (les séfarades de Shass et les ashkénazes de Yahadout Atorah), ils sont traditionnellement comptabilisés dans le bloc de la droite ; or par le passé, ces listes ont aussi soutenu des gouvernements de gauche – d’où d’éventuelles surprises au lendemain du 23 mars.

Dans ce paysage politique émietté, une chose semble sûre : les nouveaux et petits partis ont peu de chance de franchir le seuil d’éligibilité. Et une incertitude demeure : même les partis plus anciens et plus représentatifs – une douzaine au total – auront du mal à décrocher tous un siège à la 24e Knesset.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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