1,352,449 inculpés ?!

Le nouveau ministre de la Sécurité publique, Amir Ohana, assistant à une cérémonie de remplacement du ministre, tenue au ministère de la Sécurité publique à Jérusalem le 18 mai 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le nouveau ministre de la Sécurité publique, Amir Ohana, assistant à une cérémonie de remplacement du ministre, tenue au ministère de la Sécurité publique à Jérusalem le 18 mai 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Le Premier ministre israélien Binyamin Netanyahou a dû se présenter ce dimanche 24 mai devant ses juges du Tribunal de district de Jérusalem, signant une triste « première » dans l’histoire d’Israël : être le premier chef de gouvernement en exercice à être traduit en justice (Ehoud Olmert avait démissionné avant son procès).

Rappelons l’évidence : jusqu’à décision contraire du tribunal, tout accusé est innocent. Il y a plus : je ne connais aucun Israélien, aussi opposé au Premier ministre soit-il, qui se soit réjoui de le voir entrer au tribunal et prendre place sur le banc des accusés.

Chaque fois que nous avons eu à assister à une scène de ce genre, comme avec  l’ancien président Katsav, des ministres comme Arié Deri et Zvi Hirschson, l’ancien Grand-rabbin Yona Metzger et l’ancien Premier ministre Olmert, par exemple, tous finalement condamnés et incarcérés, nous avons ressenti honte et frustration devant la dégénérescence de la vie publique en Israël. La seule consolation, mais de taille, étant la fierté que dans notre pays, la loi soit égale pour tous.

Dans le cas présent, cependant, cette consolation n’est qu’un baume très superficiel, car des faits d’une extrême gravité se déroulent ici depuis l’ouverture des enquêtes contre Netanyahou en décembre 2016. Le Premier ministre et ses partisans ont tout fait pour empêcher la tenue de ce procès, multipliant manoeuvres dilatoires et menaces voilées ou ouvertes, dans une féroce campagne de discrédit menée contre la police, le conseiller juridique du gouvernement Avichaï Mandelblit (nommé par le Premier ministre lui-même !) et les services du Procureur général. La police et la justice israéliennes ont tenu bon.

Ce n’était pas couru et ne promet rien pour l’avenir, mais au moins jusqu’ici, oui, les policiers et les magistrats ont fait bloc autour de la démocratie israélienne et du principe de l’égalité de tous devant la loi. Ce principe universel, essentiel en démocratie mais si violemment contesté aujourd’hui en Israël, tient toujours. Pourvu que ça dure.

Dès avant l’ouverture du procès, le motif central de l’assaut du Likoud contre le système judiciaire de ce pays a été donné par Binyamin Netanyahou lui-même : « Des éléments de la police et du bureau du Procureur-général ont rejoint la gauche pour faire tomber la droite ». Ni plus ni moins : pour le Premier ministre et ses fidèles, nous sommes en présence d’une conspiration contre le Chef du Likoud, innocent comme Dreyfus et victime comme lui d’une abominable machination.

Le nouveau ministre de la Sécurité intérieure, Amir Ohana, proche d’entre les proches du Premier ministre, a renchéri: « C’est toute la droite qui est inculpée aujourd’hui ». J’ai fait un bref sondage autour de moi. Parmi mes amis et connaissances qui votent Likoud, aucun ne se sent aujourd’hui accusé de quoi que ce soit, et d’ailleurs par quel processus absurde devraient-ils se considérer en faute ?

Ensuite, et surtout, cette accusation hallucinante est le fruit d’un culte de la personnalité effréné, lourd de gros dangers et qui ne peut manquer d’éveiller des souvenirs historiques détestables. On rappellera ici que ni les partisans d’Itzhak Rabin, contraint de démissionner en 1977 de son poste de Premier ministre pour une affaire qui paraît aujourd’hui de tellement peu d’importance, ni les militants et électeurs du « Kadima » d’Ehoud Olmert, il y a quelques années, ne se sont pas, eux, sentis alors personnellement visés par les ennuis juridiques de leur leader, ni n’ont été incités à l’être.

Ne faut-il pas avoir définitivement perdu toute décence pour affirmer que 1,352,449 électeurs du Likoud sont inculpés aujourd’hui avec Binyamin Netanyahou ? Jusqu’à cette campagne de lèse-majesté ira-t-elle? La personne du Chef est-elle sacrée et inviolable, comme a pu l’être en son temps celle des rois de France?

L’hypocrisie de nombreux parmi ceux qui se déchaînent contre la police et les juges est criante. Ce sont les mêmes qui les encensaient quand c’est le prédécesseur de Binyamin Netanyahou, Ehoud Olmert, qui fit l’objet d’une enquête, puis fut jugé et condamné en 2014. Les mêmes encore qui ont ouvert une bonne bouteille quand le fils d’Arik Sharon, Omri, s’est retrouvé en prison en 2006. Les mêmes toujours quand l’ancien ministre de la Défense Itzhak Mordechaï, qui fut pour beaucoup dans la chute de Netanyahou en 1999, se vit condamné (avec sursis) en 2001, voyant ainsi lui aussi sa carrière politique se terminer dans le déshonneur, et on pourrait aligner de nombreux autres  exemples.

Au lieu d’accepter les règles du jeu démocratique, Binyamin Netanyahou a choisi d’allumer, en personne et par ses lieutenants interposés, des incendies porteurs d’immenses dangers pour la société israélienne. Il faut souhaiter que l’aile modérée du Likoud, et de la droite israélienne en général, prenne finalement son courage à deux mains et se fasse entendre.

Déjà, on a remarqué que plusieurs ministres importants du Likoud ne sont pas venus accompagner le Chef au tribunal et entendre son effarante charge contre le pouvoir judiciaire. Maigre encouragement, certes, mais qui n’est pas indifférent alors que la campagne contre la démocratie en Israël se fait toujours plus violente, plus déchaînée, plus dangereuse.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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