100 jours du chancelier F. Merz ou comment soutenir Israël, seul contre tous

On dit que c’est pendant cette période de grâce qu’un dirigeant nouvellement élu prend ses marques et laisse ses traces. Friedrich Merz n’a jamais été ministre avant de devenir Chancelier. Quels sont ses accomplissements ?
C’est avant tout à l’international que le Chancelier s’est fait remarquer.
- En juin, il a rencontré le président américain à Washington où il semble avoir été bien traité (tout le monde ne peut pas en dire autant).
- Il a participé aux réunions de l’UE et de l’OTAN.
Il s’est fait remarquer par son langage parfois très peu diplomatique. Il est le seul à s’être exprimé on ne peut plus clairement après l’attaque d’Israël contre l’Iran « Israël fait le sale boulot pour nous », pendant que d’autres chefs d’État européens ont eux, pris la peine de faire savoir qu’ils n’avaient en rien participé ou collaboré à l’intervention.
Sa décision le 8 août 2025, la plus inattendue et la plus critiquée par Israël, est la suspension temporaire des livraisons de certaines armes « susceptibles d’être utilisées dans la bande de Gaza ». Cette décision est un tournant dans la politique étrangère de la République fédérale et un sérieux coup porté à la Raison d’État souvent mise en avant depuis des années, alors qu’elle était la marque exceptionnelle d’un soutien indéfectible à l’État hébreu.
En clair, c’est de fait la première sanction de l’Union Européenne contre Jérusalem. Son parti, la CDU, a été surpris par cette décision qu’il semble avoir prise seul.
Pour le Chancelier :
L’amitié entre les deux pays doit pouvoir supporter un désaccord comme c’est le cas.
Plusieurs députés de son parti ont souligné que les importations allemandes d’équipements militaires israéliens tels que des drones, des systèmes de défense anti-aérienne, la cybersécurité, le renseignement, représentent aussi une relative dépendance de l’Allemagne.
Le député CDU Roderich Kiesewetter déclare sur X (ex-Twitter) :
La crédibilité de notre raison d’État se mesure précisément à la coopération en matière de sécurité et à la promesse de protéger la communauté juive et l’État d’Israël.
Le partenaire SPD de la coalition soutient le chancelier dans sa décision. Le Parti de gauche Die Linke apporte aussi son soutien et demande même des sanctions supplémentaires.
- Dans un récent sondage 66% des personnes interrogées pensent que le chancelier devrait augmenter sa pression sur l’État juif.
- Dans un autre sondage, 69% des personnes interrogées se disent insatisfaites de sa gestion sur la période.
La pression de l’opinion allemande et celle d’autres dirigeants européens est telle que F. Merz a semblé décider seul, dans l’urgence, tout en ajoutant une réserve temporaire à la mesure, qui ne semble donc pas définitive, alors que d’autres dirigeants réclament des sanctions plus radicales comme la suspension de l’accord entre l’UE et Israël, notamment la France et l’Espagne, et plus récemment le Danemark. Berlin s’y oppose.
La pression doit être extrême, car Berlin est le deuxième fournisseur d’armements de Jérusalem, après les États-Unis. Son industrie, qui souffre déjà en matière d’exportations, se verrait donc privée de nouvelles recettes, tandis que l’industrie automobile est en fort recul en Europe.
Place de l’Allemagne dans les exportations mondiales d’équipements militaires
Sur la période 2020-2024, l’Allemagne représente 5,6% des exportations. Elle est le cinquième exportateur mondiale d’armes. Les principales destinations sont :
- le Moyen-Orient : 37%,
- l’Europe : 34%,
- l’Asie et l’Océanie : 21% .
Plus spécifiquement, l’Ukraine représente 19% des destinations, l’Égypte 19% et Israël 11% (source : SIPRI). Parmi les autres destinations figurent Singapour et l’Inde.
En 2024, les exportations ont atteint 13,33 milliards d’euros, dont 8,15 vers l’Ukraine.
Comparons avec la France
2024 fut une année record avec plus de 18 milliards de commandes, dont près de 10 milliards concentrés sur les ventes d’avions Rafale et de sous-marins Black Sword (source : BFM). À titre de comparaison, les commandes n’avaient atteint que 8,2 milliards en 2023, alors qu’elles étaient de 27 milliards en 2022 (source : Zone militaire).
La France est le deuxième exportateur mondial avec 9,6%, derrière les États-Unis (43%) et devant la Russie (7,8%). Elle a fourni 65 pays :
- Asie et Océanie : 35%,
- Moyen-Orient : 28%,
- Europe : 15% (source : SIPRI).
Ce dernier chiffre témoigne de sa relativement faible présence en Europe, bien que les ventes aient triplé par rapport aux années précédentes. Les principaux clients sont l’Inde 28%, le Qatar 9,7%, l’Ukraine, la Croatie et la Grèce (source : Le Monde).
Les ventes de Rafale ayant pesé le plus lourd dans les résultats exposés, en 2025, Dassault doit en produire quatre par mois.
Dans l’ensemble de ces statistiques, il conviendra d’examiner le pourcentage et la nature des équipements fournis à des pays qu’on ne peut qualifier sans réserves de démocratie selon la définition « occidentale ». On pense par exemple à l’Égypte, au Qatar, et à l’Inde.
Il serait intéressant d’analyser à qui et surtout à quoi servent les armements fournis ; on aurait très probablement quelques surprises. Par extension, en Éthiopie, au Soudan et en Libye on retrouverait forcément les mêmes grands exportateurs, à des degrés divers, parmi les fournisseurs de ces pays. Bizarrement, on ne questionne pas l’usage qui en est fait sur le terrain.
Considérations internes à l’Allemagne
Le chancelier, dès sa prise de fonction, s’est largement projeté et investi à l’international au détriment des problèmes nationaux. Il veut donner à son pays une place reconnue dans le concert des nations. Il a déclaré à plusieurs reprises vouloir faire de l’Allemagne la première force militaire conventionnelle en Europe, ce qui vient en collision avec la France et la Grande-Bretagne qui considèrent être les deux seules armées dignes de ce nom.
Il a bénéficié d’une certaine popularité pour ce rôle qu’il veut donner à l’Allemagne, première puissance économique européenne, qui a les moyens de ses ambitions, contrairement à la France et le Royaume-Uni qui ne les ont plus, en raison de leur situation interne.
On constate une relative déconnexion des réalités internes de la République fédérale, où l’AFD a dépassé les 20% au plan national.
Le Chancelier se débat en coulisse avec :
- des réformes tièdes qui ne soulèvent pas l’enthousiasme,
- une coalition qui est loin d’être consensuelle,
- un électorat hésitant,
- et son propre parti divisé sur certaines décisions.
Un des gros sujets à venir : l’immigration
Sujet complexe par excellence, pour une Allemagne qui voit sa pyramide des âges s’effondrer. Elle a besoin d’au moins 400 000 immigrés par an, alors qu’un immigrant sur quatre repart.
Berlin renforce ses mesures aux frontières pour empêcher l’immigration clandestine et souhaite mettre en place une police d’immigration choisie, que l’UE a infiniment de mal à mettre en œuvre face à des dirigeants incapables de s’accorder.
L’industrie automobile
Elle fait face à une mutation majeure avec à l’arrivée des véhicules électriques, notamment venus de Chine, qui se traduira par des pertes importantes d’emplois.
À Berlin, on travaille à convertir certaines usines en vue de la production de matériels militaires, destinés, à terme, à remplacer la chute de l’automobile conventionnelle. Le chancelier a obtenu la levée d’un frein financier (vote de la « loi spéciale » au Bundestag), permettant ainsi au pays d’engager près de 500 milliards d’euros dans l’industrie civile et militaire, à la hauteur des ambitions affichées.
Le portrait du dirigeant allemand est mitigé au terme de cette première période.
Grand soutien de l’Ukraine, le Chancelier observe attentivement les échanges entre la Maison Blanche et le Kremlin. Le 18 août, il a participé à la délégation de l’Union européenne conduite par la présidente de la Commission U. Von der Leyen, ainsi que le président français, le Premier ministre anglais, et le secrétaire général de l’OTAN.
Il s’agit de la démonstration d’un front uni qui devra faire des propositions sur les garanties de sécurité que l’Europe – où Berlin est en première ligne – pourra et devra apporter si un processus de paix était engagé entre Ukraine et Russie.
Cette réunion a été précédée par une réunion de 31 pays à Bruxelles pour préparer celle de lundi. Peut-être y aura-t-il une lueur de paix au fond du tunnel après près de trois ans d’affrontements meurtriers – des experts parlent de 7 000 victimes par jour, auxquels s’ajoutent les blessés et les mutilés.
Ainsi va le monde…
