Tou BeAv : les femmes et les générations

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C’est la pleine lune ! Ce jeudi 14 du mois de Av elle est bien ronde, proche, si blanche ! Nous sommes dans les jours « zekher l’khurban\ זכר לחורבן = commémoration de la destruction du Temple de Jérusalem ».

Oui, la joie et la gaîté ont toujours le dessus. C’est un point tellement particulier, si inédit dans la destinée humaine qu’il est indispensable d’en souligner le trait. Chez nous, dans le domaine si vaste et tellement indéchiffrable, ineffable qu’est la communauté des enfants issus de la génération du Sinaï, il y a de la joie à vivre… et le sang est en ébullition.

Justement, question « dames et damoiselles », le 15 du mois de Av (= TU be’Av- ט »ו באב, 15/8, 2020) est leur fête. La Saint-Valentin existe en février. C’est un produit d’importation en Israël comme dans la tradition juive. D’autres insistent sur une autre réalité : la rencontre, les émotions amoureuses, les coups de coeur ou de foudre, voire des désirs de rencontrer des moitiés pour un amour à deux de toujours – parfois d’un temps plus indéfinissable. Cela a du sens à tout point de vue. Le vrai jour des amoureux, c’est le 15 Av, Yom HaAhavah\יום האהבה (Jour de l’amour) a une date sans doute inattendue pour beaucoup, pertinente et pragmatique.

Tout d’abord, c’est un jour où il est important d’agir avec réalisme. Après tous ces meurtres, assassinats, destruction des Temples, exils, pogroms – chacun complétera la liste que tous s’évertuent à vendre au mieux ou au pire de l’existence – il est indispensable de faire face à la vérité essentielle de la vie …

Il est temps de faire des bébés, donc de faire des bisous, des bisous tout plein ! Voilà un programme de confiance lorsque la pandémie de la COVID-19 fait rage. Rien à voir, en première analyse, avec la traditionnelle proposition très occidentale : “Venez ma mie, allons faire un petit chrétien”. Le Proche-Orient chrétien est resté très concret. Il est particulièrement dommage que l’on parle si peu des remarquables liturgies orientales des fiançailles, immédiatement suivies par le mariage – comme dans le judaïsme mais bien plus longues – qui rappellent sur tous les tons la beauté, la pérennité, l’exigence du premier commandement qui consiste à ce que “l’homme quitte son père et sa mère pour s’attacher / “s’acrrocher” à sa femme et ne faire qu’une chair”… mais non pas l’inverse : la femme reçoit l’homme : le mâle trouve sa génitrice et tous deux s’engagent en compagnons d’éternité (Genèse 2, 24).

Le 15 Av marque, depuis l’antique tradition juive, la fin de l’été, le début des jours de « khom\חום – de chaleur » qui conduisent à l’automne puis à l’hiver, du moins par l’inculturation reçue du Croissant Fertile, de l’hémisphère Nord.

Ailleurs, on ramassera bientôt les feuilles à la pelle, les amours d’un été seront balayées par septembre… Dans le Néguev, aux portes de Jérusalem, c’est le jour où le bois de l’autel du Temple devait être coupé, séché et brûlé pour réchauffer l’hiver (cf. Rachi sur Genèse 8, 22). Il faut apprendre à s’approcher de la nouvelle année. Dans l’Evangile, la cognée passée à la racine de l’arbre rappelait que la vie est une réalité totalement inexplicable et peut faire allusion à cette saison qui interroge sur une saison automnale perçue comme maussade ou froide (cf. Matthieu 3,10).

Bref, en saison chaude, donc au 15 Av, il est temps de compter fleurette. Là, on pourrait consulter les anthropologues. Car ce sont les jeunes filles et les femmes qui s’en vont en dansant dans les champs prêts à la moisson, attirant une gente masculine chaleureuse et prête à courir les prairies, les rues et les villages pour une rencontre et plus si affinités.

Telle est la tradition. La gente féminine a la priorité du choix : il leur appartient d’exprimer des refus ou de conduire à l’exigence de « l’accouplement ». Cela devrait êter souligné pour la consciencientisation de certains cercles féministes actuels. Evidemment, l’histoire, le buzz, les scoops, les réseaux sociaux mais aussi les histoire salaces ou, bien pire, la mémoire féminine ressassent la victimisation séculaire des femmes. Les statistiques sont aujourd’hui numérisées insistent sur les viols, les meurtres ignobles commis contre les femmes, contre les jeunes filles, les fillettes. On évoque le meurtre des bébés de sexe féminin.

Le corps de la femme s’est banalisé au cours d’un vingtième siècle hanté par la découverte mal assurée du lien indéfectible entre le corps et l’âme. Celle-ci habite le corps et non l’inverse. Puis il y eut la découverte de la psychologie, des degrés variables du “moi et du soi” encore que cela est un peu prétentieux pour les ancêtres qui avaient du bon sens et connaissaient la nature humaine. Les mythologies de toutes les cultures se rejoignent sur des intuitions invariables.

La fin de la présente décennie (2010-2020) est marquée par l’affichage virtuel, réel, sauvage, brutal, violent, bestial des désirs dont les femmes sont les victimes. Nous vivons une ère de terreur de l’être humain envers d’autres être humains au risque que l’émotion naturelle de compassion ou d’attention à l’autre s’estompe jusqu’à réduire quiconque en un jouet mécanisé ou même en sursis de la validité, du sens de son existence.

Les multiples composantes des sociétés plurielles qui composent Israël reposent sur une mémoire diachronique qui unit toutes les tentations du devenir de l’être humain dans les diasporas comme dans le temps actuel de notre génération. Si l’existence des “identités dites de genre ou de sexe ou d’orientations psychologiques et physiologiques” sont avérées, sont-elles, pour autant, le miroir d’une recherche de soi, de bonheur, d’équilibre ?

Il faut discerner davantage mais cela implique de faire face à des questions plus délicates, voire difficiles à résoudre en raison des paramètres auxquels il faut faire référence.

Ce chacun-pour-soi de l’existant s’apparente à autre chose dans un pays, une région où la survie tient de la capacité à sauter par-dessus les pièges permanents d’une mort possible et d’un oubli, de la disparition d’une identité. Non pas uniquement l’être juif, mais toute personne.

Soixante-quinze ans après les camps d’extermination, le pays semble suivre les tendances morales et culturelles qui s’exposent à loisir de par le monde. Rien que du banal quant à la sexualité et ses diverses pulsions ou égarements. En revanche, je suis persuadé que cette frénésie d’autoriser les identités les plus contrastées des personnes sexuées en tant que telles doit être mise en perspective avec une souffrance inouïe, non-résolue qui s’est exprimée dans le chaos du monde déshumanisé au temps de l’extermination concentrationnaire.

Lorsqu’une société teste l’identité de ses membres jusqu’à susciter à l’excès l’exposition de toutes sortes de licences. Lorsqu’on affiche et promeut des expériences sexuelles et mentales possibles, il est important de considérer ce qui s’est produit au cours de la période nazie. L’excès de transgressions morales procède, dans la société israélienne, de paradigmes qui ne recouvrent pas uniquement les tendances sociétales telles qu’elles s’expriment dans le temps de la post-modernité.

Les nazis ont voulu exploiter, assassiner et exterminer les handicapés, les communistes, les chrétiens, les “sous-hommes” (Untermenschen) mais aussi les Témoins de Jéhovah et… les homosexuels – hommes et femmes – ainsi que les transsexuels.

De manière inhabituelle et quelque peu transgressive, la diversité des recherches identitaires et comportementales trouve un terreau qui devrait interroger le point de non-retour, de désir irrépressible à dépasser l’effroi de l’avilissement et de l’anéantissement.

Il reste la question particulière de “Jour de l’amour” tel qu’il est fêté selon la tradition juive.

Le 15 Av « n’est pas péché » comme nous le disons familièrement en hébreu ou en yiddish. Pourquoi ? Souvenez-vous : les vilains espions avaient menti à Moïse. Aussi Dieu avait-Il fait périr les hommes dans le camp. Le 15 Av 2488, jour où leur trahison fut perçue comme pardonnée, leurs femmes, sous la conduite de Zelophehad vinrent trouver Moïse et le prêtre Eléazar. Elles leur dirent qu’elles avaient besoin d’hommes pour faire des bébés (Nombres 27, 1-11). Inutile de fantasmer sur « conscience et inconscience du sur-moi ». Elles ont parlé nature, besoins naturels d’avoir du plaisir et de mettre au monde une nouvelle génération.

A cet égard, il ne faudrait pas se méprendre : il n’était pas question de basic instinct ; c’était la pulsion puissante, celle qui pousse la femme à produire (pas uniquement ou nécessairement des bébés). Les longues barbes et les joues glâbres de toutes religions oublieraient trop volontiers que le salut vient par la femme. Il y a des évidences qui irritent jusqu’à susciter de la violence ou de la lâcheté.

Judaïsme et christianisme l’expriment trop souvent par la voie de déviances ou de méthodes de substitution/superseding. Bref, ces femmes désiraient avant tout que Moïse leur trouve des conjoints pour assurer la descendance, leur vie financière, sociale. Les femmes ont besoin de sentir cette sécurité matérielle et humaine.

Bien plus, ce jour fut « duty-free ou offshore »: les barrières tribales furent abolies, ouvrant la voie à l’exogamie. On peut parler de reconstruction, de perspectives nouvelles qui perdurent de nos jours comme une voie ouverte sur l’universalité.

Il n’est pas certain que cette autorisation à pouvoir s’unir à toute personne appartenant à toutes les tribus appartiennent à la réalité contemporaine. D’un côté, on assiste, au niveau mondial, à un métissage gigantesque et international. Mais trop souvent, la tribalité grégaire réprouve autrui comme pour exercer une vengeance envers les fruits irréversibles d’intimités inter-communautaires ou raciales.

C’est donc un jour de « flirt intense » béni par l’Eternel car il indique aussi le temps du pardon : cette même quête de « sa moitié » fut également recommandée à l’issue de Yom Kippour, le Jour du Grand Pardon. Mais alors, et l’amour ? En hébreu « Ahavah\אהבה = amour (13 selon la valeur numérique des lettres). Il y a les 13 Middot – 13 מידות/Attributs de l’amour : « Dieu, Dieu de tendresse et de miséricorde (El Rahum vehanun\אל רחום וחנון), lent à la colère et plein de compassion et de vérité » (Exode 34,6).

La véritable question de ce Jour de l’amour, Tou be’Av, est d’ouvrir au plus large de ce qui est humainement possible la dimension affective, sentimentale, physiologique, psychologique et spirituelle du prolongement des générations. Un devoir qui a incombé alors aux femmes. Il reste leur privilège – ce qui suscite beaucoup d’ambiguïtés liées à l’identité sexuelle que l’on désigne actuellement comme « genre ».

Les Dix Attributs Divins ou אהבה\AHaVaH, amour parfait ont toujours été en vogue dans le domaine de l’expression religieuse, fût-elle juive ou chrétienne et musulmane. C’est oublier que ces Attributs désignent non pas les mouvements souvent arythmiques du coeur humain, mais le dynamisme divin susceptible de trouver un écho favorable au sein de toute la communauté humaine.

En formulant leur demande à Moïse, ces veuves – restées seules en raison de la trahison de leurs maris – ont obligé le Maître à comprendre que le temps du pardon était venu. Les séparations tribales héritées d’une structure si forte diachroniquement furent abolies alors qu’elles restent très ancrées dans les réalités sociales présentes au Proche-Orient – . On peut dire qu’il s’agit, pour l’époque, d’un « devine qui vient dîner ce soir ? ».

Les autres – frères ou soeurs – issus de tribus qui se reconnaissaient liées tant par l’origine que par la Parole Divine, obtînrent, par les besoins impétueux de ces veuves et une véritable ouverture d’esprit, la possibilité de dépasser définitivement toute barrière endogamique. Or cela entre dans le schéma de l’épanouissement et de la vocation universaliste du judaïsme. A ce niveau nous sommes tous, humains de diverses croyances, en train d’essayer timidement de matérialiser ce fait. Nous le faisons lentement, parfois à contre-coeur, prolongeant le temps d’une authentique conscience d’enfants d’Adam et d’Eve. C’est pourquoi le Talmud Bava Bathra 59 insiste sur la dimension réparatrice de tout mariage ou union légitime comme rétablissement l’image du couple origine.

Le calendrier prend alors tout son sens. Le 9 du mois de Av commémore les destructions des deux Temples, au fond, leur « mise à mort » puisqu’en hébreu ils étaient « vivants/קיימים».

C’est le point le plus important : le véritable enjeu est celui de choisir la vie et de croire en l’existence humaine.

On conçoit dès lors le caractère fondamental d’une telle position et d’agir pour sauvegarder à tout prix le souffle de vie, inviter tout être qu’habite un souffle de vie dans ses narines (Mahzor de Yom Kippour) à s’élargir comme les Tentes (Sukkot, Hoshana Rabba), au-delà de toute forme de ségrégation d’origine qui n’a plus raison d’être après le 15 Av de l’année 2488… Nous sommes en 5780 selon le comput juif – et le monde entier – toutes confessions ou cultures confondues – acceptent péniblement, comme à rebrousse-poil, la décision de lever l’interdit de l’inter-tribalité.

Dans quelques jours, l’Islam passe à l’an 1442 de l’Hégire (le 1 Murraham 1442/20 août 2020) et Rosh Hashanah 5781 commencera au soir du 18 septembre 2020. Les calendriers chrétiens orientaux marquent le renouveau liturgique le 1er et 14 septembre prochains après une année placée sous le boisseau de la pandémie et et de grands incertitudes internationales.

En fait, par ces contacts rugueux et souvent difficiles où s’exprime l’âme du langage local, nous sommes incités à marcher vers une émulation pour le moins positive et même porteuse de dialogues vrais. Cela ouvre, très lentement, sur une mixité socio-culturelle qui paraît sous les masques tenaces d’exclusions prétendues majoritaires et dangereuses.

C’est une évidence. L’Orthodoxie chrétienne considère que le mariage réalise cette union humaine et mystique et ne célèbre donc plus de Liturgie (Messe) depuis le 12ème siècle. L’union charnelle entre un homme et une femme crée un acte de louange quasi eucharistique pour la vie, voire la survie. Il y  a une dimension rédemptrice et prophétique dont l’Orient chrétien a directement hérité de la fragile transmission de l’existence et de la foi si prégnante dans les sociétés sémitiques.

Il y a aussi Marie-Madeleine, la première apôtre selon l’Orient qui rencontra Jésus dans le jardin, en bas de l’Anastasis, le Lieu du Tombeau vide aujourd’hui au milieu du Saint-Sépulcre…

Il est question d’une métamorphose au sens grec tel que le mot est utilisé dans l’Eglise byzantin : « changement de la forme » donc la « Transfiguration », la fête qui est toujours célébrée dans le temps de TOU Be’Av (le 18 et 19 août 2019 selon le calendrier julien qui correspond à la date du 6 août).

Vivre ensemble ? Encore faut-il se supporter soi-même, en premier lieu. Changer est ce mouvement dynamique qui, à des moments cruciaux de la vie, imprime des pulsions fortes pour trouver le chemin de la vie, de la créativité, de la poursuite des génération et de leur accomplissement. Ce moment fugace que la Jérusalem chrétienne situe au mont Thabor, ou peut-être à Jérusalem, lorsque paraît le nuage clair qui couvre l’histoire de bénédictions inespérées.

à propos de l'auteur
Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l'évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.
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