Comme c’est bien normal et excusable, les non-spécialistes ignorent l’existence de la Fondation Pave the Way créée par le juif américain Gary Krupp, et encore davantage leur intense action militante de relations publiques, qui confine à la propagande [1]. J’en épargnerai les détails aux lecteurs de Times of Israel [2]. Je me limiterai ici à un seul cas.

Dans une section de son anthologie [3], intitulée sans complexe «Pope Pius XII policies and actions result in the establishment of the Jewish State» (La ligne de conduite et les actions du Pape Pie XII ont pour résultat la création de l’État Juif), on peut lire ce qui suit :

« Des documents de 1917 confirment une rencontre avec Nachum Sokolow [lire: Sokolov], président [en fait, membre] de l’Organisation sioniste mondiale […] Le 15 février 1925, Sokolow rencontre à nouveau Pacelli pour discuter d’un Foyer juif en Palestine. Il rappelle la rencontre de 1917 et [affirme que] Pacelli se montra enthousiaste concernant les demandes de Sokolow et le recommanda au cardinal secrétaire d’État Gasparri pour qu’il lui fasse rencontrer le pape Benoît XV. »

Version légèrement différente et plus détaillée dans une autre section du dit document, intitulée « Eugenio Pacelli and the Zionists » [4], qui cite un texte de 2009, repris de Michael Hesemann [5] :

« Eugenio Pacelli and the Zionists. New discoveries in the Vatican Secret Archives confirm that the man who became Pope Pius XII intervened in favour of the Jewish settlers in Palestine » [Eugenio Pacelli et les sionistes. De nouvelles découvertes dans les Archives secrètes du Vatican confirment que l’homme qui devint pape sous le nom de Pie XII, intervint en faveur des colons juifs de Palestine].

Comme en maints passages des écrits publiés par Pave the Way, Krupp dépend servilement de Lapide, qui écrit :

« Quand, en mai 1917, Nahum Sokolow [Lire Sokolov ; membre de l’Organisation sioniste mondiale] demanda l’appui du pape Benoît XV, le pontife lui dit: 

«Comme l’histoire a changé ! 1900 années ont passé depuis que Rome a détruit votre pays, et maintenant Votre Excellence (!) vient à Rome en vue de restaurer ce pays !».

Le 10 mai 1917, pendant l’audience qui se prolongea bien au-delà de la demi-heure prévue,

Le pape demanda à Sokolow de lui exposer le programme sioniste. Il l’écouta attentivement, puis le qualifia de providentiel, le trouvant en accord avec la volonté divine.

Même lorsque la question des Lieux saints fut évoquée, l’esprit de conciliation prévalut : « Je ne doute pas, dit le pape, qu’on parviendra à un accord satisfaisant. » L’entretien se termina par ces mots du pape :

Si, si, io credo que saremo buoni vicini! (Oui, je crois que nous serons bons voisins).

Parole qu’il souligna en répétant plusieurs fois la dernière phrase [6]

Ce que ne précise pas l’ouvrage de Pave The Way, c’est que cet engouement, si c’en fut un, ne fut suivi d’aucun effet, tout du contraire. Si optimiste qu’il fût, Lapide a au moins l’honnêteté de dire les choses telles qu’elles sont :

« … les porte-parole du Vatican informèrent les représentants du mouvement sioniste, en 1921 – encore sous le pontificat de Benoît XV – que le Saint-siège ne désirait pas aider « la race juive, pénétrée d’un esprit révolutionnaire et rebelle », à obtenir le gouvernement de la Terre Sainte [7]

Lapide fait tacitement allusion à un discours de Benoît XV, en date du 13 juin 1921 :

« …quand les chrétiens, grâce à l’intervention des troupes alliées, reprendront possession des Lieux saints, c’est de bon cœur que Nous nous joindrons à l’exultation générale des bons ; mais cette nôtre allégresse ne sera pas dépourvue de la crainte […] que, suite justement à un événement aussi magnifique et réjouissant, les israélites ne parviennent, en Palestine, à une position prépondérante et privilégiée. Si nous devons en juger sur la base de la situation actuelle, hélas, ce que nous craignions s’est vérifié. On sait, en effet, que la condition des chrétiens de Palestine non seulement ne s’est pas améliorée, mais qu’elle a encore empiré en raison des réglementations civiles qui y sont établies, lesquelles visent – même si ce n’était pas l’intention de ceux qui les ont édictées, mais sûrement dans les faits  à dépouiller la chrétienté des positions qu’elle a occupées jusqu’ici, pour lui substituer les Juifs. En outre, Nous ne pouvons que déplorer l’action intense menée par beaucoup pour priver les Lieux saints de leur caractère sacré, en les transformant en lieux de rencontres et de plaisir avec tous les attraits mondains […] Nous ne voulons certes pas qu’il soit fait du tort aux droits de l’élément juif, mais nous n’avons nullement l’intention [de permettre] qu’ils prévalent sur les justes droits chrétiens [8]. »

Notons que ces propos hostiles à «l’élément juif» sont tenus par Benoît XV, un mois environ après les paroles encourageantes qu’il avait prodiguées à Sokolov. Que s’était-il donc passé entre temps ? Lapide, bien informé, suggère que le pape a été «induit en erreur par plusieurs de ses représentants sur les lieux», c’est-à-dire en Palestine. Et en effet, le 11 mai 1921, le lendemain même de l’entretien entre Benoît XV et Sokolov, Mgr Barlassina, patriarche latin de Jérusalem, donnait, au Collège Saint Joseph de Rome, une conférence exaltée, dont La Civiltà Cattolica, organe officieux du Saint-Siège, relata l’essentiel. Je traduis ici quelques passages de ce texte terrible :

« …Le but du sionisme, tel que le confessent les sionistes eux-mêmes, est le rétablissement du peuple d’Israël sur la terre de leurs ancêtres et l’expulsion des autres nationalités qui s’y sont établies au cours des siècles. Donc, le but du sionisme est la conquête de la Palestine. Pour y parvenir, les sionistes ne reculent devant aucun moyen. Protégés par les autorités britanniques – on sait, en fait, que Sir Herbert Samuel et presque tous les fonctionnaires anglais sont des sionistes militants -, les dirigeants sionistes sont en réalité les maîtres de la Palestine : ils dictent la loi et imposent leur volonté à toute la population, catholique, musulmane, et jusqu’aux israélites orthodoxes, soumis à mille abus de pouvoir de la part de leurs coreligionnaires. Outre l’autorité, ils disposent de beaucoup d’argent envoyé par les comités sionistes de tous les pays, spécialement de ceux des États-unis et de Grande-Bretagne, et avec cet argent, ils achètent les terres des pauvres musulmans ruinés par la guerre, ils fondent des écoles et quelquefois corrompent aussi les consciences. En bref, comme le prouvent des rapports fiables, le propos des sionistes est d’exproprier peu à peu les Arabes et les chrétiens et de prendre leur place. Pour accroître le nombre de leurs coreligionnaires, on a autorisé l’immigration en Palestine des Juifs russes, presque tous bolcheviques […] en fait on ne refuse le droit à l’immigration qu’à ceux qui ne sont pas juifs. L’action sioniste ne s’est pas révélée moins funeste sur le plan de l’immoralité, qui, à partir du moment où les sionistes se sont érigés en maîtres de la Palestine, s’est terriblement étendue sur cette terre baignée par le sang de Jésus-ChristDes établissements de vice se sont ouverts à Jérusalem, à Jaffa, à Nazareth, et dans tous les centres importants : les femmes de mauvaise vie fourmillent partout, les maladies honteuses se répandent, c’est vraiment, s’exclame Mgr Barlassina,« l’abomination de la désolation dans le Lieu saint«  [cf. Mt 24, 15] […] [9]. »

Le patriarche de Jérusalem conclut la conférence en lançant un brûlant appel à tous les catholiques.

« Il faut sauver la Palestine, menacée de tomber sous un joug mille fois pire que celui des Turcs ; une fois encore doit retentir le cri des Croisés : « Dieu le veut, Dieu le veut ! », une croisade pacifique mais forte, par la plume, par la parole, par l’action, par l’argent, pour libérer la patrie du Sauveur […] »

Je pourrais multiplier les exemples, mais il faut bien se limiter. Je terminerai donc cette énumération navrante en revenant au passage de Pope Pius XII and World War II, cité plus haut. J’en rappelle le titre racoleur et sensationnaliste:

« Les mesures et les actes de Pie XII ont pour résultat la fondation de l’État juif » [10]

Revenant sur la rencontre entre Sokolov et Benoît XV évoquée ci-dessus, l’ouvrage de Pave The Way illustre son propos de photos de coupures de presse, censées constituer des « preuves » du zèle « prophétique » de Pie XII pour l’établissement d’un État juif en Palestine. À cette fin est mis en exergue un passage, qui figure à la fin d’un article du Jerusalem Post, en date du 10 octobre 1958, reproduit en fac-similé, lequel relate que le camarade d’enfance de Pie XII,

« M. Mendes, rappelait que, lors d’une rencontre avec les survivants des camps de concentration, en Italie, en 1945, le pape avait prédit [sic] : « Vous aurez bientôt un État juif », et ce, commente, avec emphase, l’éditeur de l’ouvrage de Pave The Way« trois ans avant la naissance de l’État d’Israël [11].»

Que l’on me pardonne cette réaction – que certains considéreront sans doute comme du cynisme -, mais il ne fallait pas être prophète pour envisager cette perspective : elle était depuis longtemps au cœur même du programme sioniste et non seulement l’Agence juive mais également nombre d’articles de presse en faisaient état depuis des années.

Pour avoir une vue sérieuse, et surtout plus conforme à l’histoire que celle que tente d’accréditer cette logorrhée apologétique, sur ce que pensaient les hauts dirigeants de l’Église catholique de la présence juive en Palestine, il n’est que de lire ce qu’écrivait, le 13 mars 1943, le cardinal Maglione, secrétaire d’État sous Pie XII :

« Le Saint-Siège n’a jamais approuvé le projet de faire de la Palestine un « home juif ». Mais hélas, l’Angleterre ne cède pas… Et la question des Lieux saints ? La Palestine est aujourd’hui plus sacrée pour les catholiques que… pour les Juifs [12]. »

Et encore :

« Il est vrai que la Palestine fut un temps habitée par les Juifs ; mais comment pourrait-on justifier historiquement la décision de ramener les peuples dans les territoires où ils ont vécu dix-neuf siècles plus tôt. En conclusion, il ne me semble pas difficile, si l’on veut créer un « Foyer juif » de trouver d’autres territoires qui se prêtent mieux à ce but, car une Palestine sous domination juive engendrerait de nouveaux et graves problèmes internationaux, mécontenterait les catholiques du monde entier, susciterait les plaintes légitimes du Saint-Siège et correspondrait mal à la sollicitude charitable dont le même Saint-Siège a fait preuve et continue de faire preuve pour les non-aryens [les Juifs] [13]. »

Enfin, quitte à peiner les nombreux admirateurs – chrétiens et Juifs – du futur Jean XXIII, qui était alors le nonce apostolique Angelo Roncalli, force est, à l’honneur de la vérité historique, de citer ses réticences à l’égard du « projet de sauver quelques milliers de Juifs, et d’enfants en particulier, en les emmenant en Palestine » :

« Je confesse que l’idée d’acheminer les Juifs en Palestine, justement par l’intermédiaire du Saint-Siège, quasiment pour reconstruire le royaume juif […] suscite en moi quelque inquiétude. Il est compréhensible que leurs compatriotes et leurs amis politiques s’impliquent. Mais il ne me paraît pas de bon goût que l’exercice simple et élevé de la charité du Saint-Siège offre précisément l’occasion et le signe permettant de reconnaître une sorte de coopération, ne serait-ce qu’initiale et indirecte, à la réalisation du rêve messianique. Mais tout ceci n’est peut-être qu’un scrupule personnel qu’il suffit d’avoir confessé pour qu’il disparaisse. Ce qui est absolument certain, c’est que la reconstruction du royaume de Juda et d’Israël n’est qu’une utopie [14]. »

Comme quoi les papes, fussent-ils saints et généreux comme le fut Jean XXIIII, n’ont pas le charisme d’infaillibilité. Toutefois, l’historien Giovanni Miccoli situe correctement ces propos de Roncalli en évoquant l’état d’esprit qui prévalait au sein de la haute hiérarchie catholique, et expliquait les « atermoiements du Vatican » :

« …il est évident que, de son côté, le Saint-Siège fit tout pour éviter de s’engager véritablement dans le soutien d’un tel projet.

Certaines considérations de Mgr Roncalli [le futur Jean XXIII] qui s’était pourtant fait l’intermédiaire des requêtes de l’Agence [juive] et déployait par ailleurs une activité passionnée et constante pour favoriser de toutes les façons l’émigration des Juifs des pays balkaniques, trahissent au moins en partie la logique qui guidait l’attitude de la secrétairerie d’État sur cette question [15].

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[1] En témoigne l’article, ironique mais tout en finesse, de Paul Vitello, Wartime Pope Has a Huge Fan: A Jewish Knight”, The New York Times, du 7 mars 2010, que j’ai traduit en anglais sous le titre « Le Pape du temps de guerre a un formidable ‘fan’ : un chevalier juif ».

[2] J’ai exprimé ailleurs les sentiments d’inquiétude, voire d’exaspération, que m’ont inspirés les matériaux plus journalistiques que documentaires, au sens historique du terme, publiés par cette étrange nébuleuse, au demeurant fort courtisée pas certains cercles du Vatican. Voir, entre autres, les articles suivants, que l’on peut consulter en ligne : Gary Krupp et sa fondation Pave the Way, champions de la défense inconditionnelle de Pie XII, sont-ils crédibles?; Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, Juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII?.

[3] Pope Pius XII and World War II : The Documented Truth: A compilation of International Evidence Revealing the Wartime Acts of the Vatican (La pape Pie XII et la Seconde Guerre mondiale : La vérité attestée : Une anthologie de preuves internationales qui révèle les actions du Vatican durant la guerre), p. 69.

[4] Ibid., p. 70.

[5] Le Dr Michael Hesemann est un universitaire qui effectue des recherches dans les archives du Vatican pour le compte de la fondation Pave the Way. Je ne sais rien de plus sur son background scientifique ni sur ses publications scientifiques éventuelles.

[6] Pope Pius XII and World War II : The Documented Truth, op. cit., p. 70. Je cite ici d’après P.E. Lapide, Rome et les Juifs, traduit de l’anglais par François Winock, éditions du Seuil, Paris, 1967, p. 124.

[7] Voir Lapide, Rome et les Juifs, op. cit., p. 125.

[8] Publiée dans les AAS (1921), p. 281, et voir OR, 13, du 14 juin 1921. Je traduis ici le discours de Benoît XV, à l’occasion de la création de nouveaux cardinaux, sous le titre I Cristiani hanno diritti inalienabili, 13 juin 1921, texte italien in Gerusalemme nei Documenti PontificiA cura di Edmond Farhatin Studi Giuridici XII, Libreria Editrice Vatican, 1987, pp. 66-67.

[9] Traduction par mes soins de l’original italien paru dans La Civiltà Cattolica, II (1921) pp. 461-462, repris dans Gerusalemme nei Documenti Pontifici (op. cit., ci-dessus, note 8), pp. 251-252.

[10] Pope Pius XII and World War II, op. cit., p. 68.

[11] Ibid.

[12] Actes du Saint-Siège (ADSS), 9, n° 94, p. 184, cité par Giovanni Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, seconde guerre mondiale et Shoah, trad. française, Éditions Complexe, 2005, p. 89.

[13] Ibid., 9, n° 191, p. 302, in Miccoli, Ibid., p. 91.

[14] Ibid., 9, n° 324, p. 469, in Miccoli, Ibid., p. 91.

[15] Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, op. cit., qui réfère, à ce propos, en note 282, à l’ouvrage de Henri Fabre, L’Église catholique face au fascisme et au nazisme. Les outrages à la vérité, Bruxelles, 1994, p. 62, tout en signalant « les limites de l’analyse, par ailleurs soignée » de cet auteur, sur ce point précis.