C’était l’affluence des grands soirs, ce 21 mai, au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ) de Paris.

Zeev Sternhell était invité à présenter le livre d’entretien, Histoire et Lumières, changer le monde par la raison, qu’il vient de réaliser avec Nicolas Weill, journaliste au Monde, et traducteur reconnu de l’hébreu au français (notamment d’Emmanuel Sivan et de Daniel Blatman).

C’est d’ailleurs Nicolas Weill qui animait le débat entre l’historien israélien, professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem, et Alain Finkielkraut, tout nouvellement admis à l’Académie française.

Sternhell a ouvert la soirée en affirmant qu’il n’avait pas de langue maternelle puisque, né en Pologne en 1935, il ne pratiquait plus le polonais de son enfance et que, dès lors, ses trois autres langues avaient été le fruit d’un apprentissage : le français, qu’il parle avec un désarmant accent provençal (du fait de sa scolarisation à partir de 11 ans au lycée Frédéric Mistral d’Avignon), l’hébreu, qu’il maîtrise sans doute le mieux (a-t-il dit avec une touchante modestie) et l’anglais.

Sternhell, profondément laïc, a souligné que son rapport au judaïsme ne relevait ni de la métaphysique, ni de la religion. Il a ajouté qu’Israël revêtait par là même une bien plus grande importance pour les Juifs qui, comme lui, n’ont pas la foi : « sans Israël, je suis seul et nu face à un avenir qui perd son sens ».

« Sans Israël, je suis seul et nu face à un avenir qui perd son sens »

C’est bien pourquoi le combat pour « l’âme d’Israël » est, selon lui, « un combat pour nous-mêmes ».

Finkielkraut a rappelé comment il avait rencontré Sternhell en 1980. Il travaillait alors auprès de Michel Foucault à une cellule de « reportages d’idées », réalisés pour le Corriere della Sera.

C’est accompagné de Benny Levy que Finkielkraut avait découvert en Sternhell « l’Israël tel que le je voulais, tel que je le rêvais », car l’historien rigoureux avait aussi porté les armes durant les trois guerres de 1956, 1967 et 1973.

Pendant deux heures de passionnants échanges, Sternhell et Finkielkraut ont ensuite confronté leur vision très contrastée des Lumières, de la République et de la France.

Pour Sternhell existent clairement deux courants de pensée politique, celui des Lumières « franco-kantiennes » (l’Etat et la société n’existent que par et pour les individus qui la composent), et celui des anti-Lumières (tenants d’une « nation organique »).

Pour ceux-ci, par exemple, un citoyen français d’origine étrangère n’appartiendra jamais pleinement à la nation française, définie, selon la formule consacrée, par « la terre et les morts ».

Finkielkraut s’est élevé avec véhémence contre un tel dualisme. Ne craignant pas de se faire l’avocat du diable, il a défendu le philosémitisme de Maurice Barrès en 1917 (Sternhell a rétorqué :
« simple propagande de guerre », « aucun revirement intellectuel »).

L’académicien a même invoqué Charles Maurras ou les Croix-de-Feu. Il a surtout exalté la figure de Charles de Gaulle.

Sternhell a répondu que les résistants de Londres combattaient l’Allemagne, et non le nazisme.

Les lois raciales adoptées par Vichy en octobre 1940 les avaient laissés indifférents, alors qu’elles représentaient la liquidation des valeurs de la Révolution française.

C’est cet héritage de 1789, de la déclaration des droits de l’homme et, donc, des Lumières que Sternhell a célébré avec toute la flamme de ses 79 ans.

La seule exceptionnalité française, c’est 1789, car la France n’est pas plus qu’une autre société immunisée contre la droite dure et le fascisme, ainsi que Vichy l’a prouvé.

Il a martelé la filiation entre ce sinistre passé et le FN actuel : « le sort des Juifs dépend des valeurs démocratiques » et il n’y aurait pas « plus grande erreur pour les Juifs de France que de répondre aux risettes du Front National ».

En Israël même, « le sort des Juifs est en danger », non pas « en danger physique », mais excès de puissance qui entraîne le refus de tout compromis réel avec les Palestiniens et qui transforme les valeurs mêmes de la société israélienne.

C’est un véritable « apartheid » (sic) qui se développe en Cisjordanie.

« L’occupation va liquider le sionisme », a mis en garde Sternhell en conclusion : « si on accepte le statu quo, on accepte de sombrer dans le colonialisme et dans l’anti-Lumières ».