Pour de nombreux Juifs, Yom Kippur est synonyme de crainte et d’affliction. La faute, sans doute, à l’expression « Jours redoutables » désignant la période allant de Rosh Hashana à Yom Kippur, ainsi qu’aux notions de repentir, de pénitence et de confession – notions que la chrétienté a largement détourné de leur sens originel.

Mais s’il est vrai que la crainte et l’affliction sont présentes au cours de cette journée particulière, elle ne sont pas seules. Et le sentiment qui prédomine chez celui qui comprend le sens véritable de Yom Kippur n’est autre que… la joie. Et pour cause !

Yom Kippur nous offre en effet, par l’intermédiaire de la teshuva (que l’on traduit habituellement par « retour » ou « repentir »), une occasion unique de voyager dans le temps. Bien plus, la teshuva, lorsqu’elle est sincère, a l’extraordinaire capacité de changer le passé ! C’est en effet ce qu’affirment nos sages: la teshuva accomplie par crainte du châtiment transforme les fautes volontaires en fautes involontaires, alors que la teshuva accomplie par amour de Dieu va jusqu’à transformer les fautes en mérites (1). (Bien évidemment, la teshuva n’opère, pour les fautes commises envers son prochain, que si l’on a préalablement obtenu le pardon du lésé et réparé la faute au maximum de ses possibilités.)

Comment un tel miracle est-il possible ? Comment la teshuva, qui est essentiellement un regret quant au passé et une décision quant à l’avenir, peut-elle avoir un tel effet rétroactif ? C’est que la teshuva est extra-temporelle !

« Alors que le monde entier s’inscrit dans la dimension du temps – la Tora elle-même commence « à l’origine » (berèchit) des temps – le repentir plane au-dessus du temps. Le temps « s’écoule » en avant, mais le repentir se joue de lui et agit à contre-courant. Le repentir est l’une des sept choses qui ont été créées avant le monde (Pessa’him 54a), parce qu’elle ne peut avoir sa place dans le cadre connu de ce monde. » (2)

En entrant dans le monde de la teshuva, nous sortons donc des limites temporelles que nous connaissons et nous avons la capacité d’agir sur le passé qui, dès lors, « se mêle au présent et se profile vers un futur déjà entrevu: le futur modifie la quiddité du passé et lui imprime sa marque, l’effet réagit sur la cause et en corrige l’orientation » (3).

Bien entendu, la teshuva est possible à n’importe quel moment de l’année. Mais Yom Kippur est le seul jour où, délaissant toutes nos préoccupations matérielles, nous sommes entièrement disponibles pour ce voyage à travers le temps. En effet, aux interdits « classiques » en vigueur le Shabbat et les jours de fête, s’ajoutent cinq interdits spécifiques à Yom Kippur: manger et boire, bien entendu, mais également se laver, se frictionner le corps, porter des chaussures en cuir et se livrer à l’intimité conjugale. Ces interdits ont pour but de nous détacher le plus possible du monde matériel afin de nous permettre d’appréhender l’immense potentiel recelé par Yom Kippur et d’en profiter au maximum.

Le judaïsme n’est pas, dans son essence, une religion ascétique et n’exige pas de ses fidèles, en principe, qu’ils renoncent aux plaisirs matériels (s’agissant, bien entendu, de plaisirs autorisés). Bien plus: contrairement aux religions qui proclament que le monde spirituel ne peut se trouver qu’en s’éloignant du monde matériel, pour le judaïsme, le rôle de l’homme est justement d’élever le matériel à un niveau spirituel. C’est ce que nous faisons, par exemple, lorsque nous récitons une bénédiction avant de consommer un aliment: nous transformons un acte matériel provenant d’une pulsion animale en un acte doté d’une signification religieuse.

Mais cette « plongée » dans le monde matériel a également son revers de la médaille: la possibilité accrue de fauter. C’est pourquoi, bien que la teshuva soit possible en tout temps, il est néanmoins nécessaire de consacrer une journée à sortir au maximum du monde matériel afin d’éveiller notre conscience à la nécessité de la teshuva.

De la récitation solennelle du Kol nidreï jusqu’à la « clôture » (Ne’ila) des portes du ciel, nous disposons ainsi de 25 heures qui, si nous les utilisons correctement, nous permettront de faire le plus extraordinaire des voyages: celui de la réparation de notre passé. La seule question qui se pose à nous est: sommes-nous prêts à embarquer ?

Gmar ‘hatima tova… et bon voyage à tous !

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(1) Talmud bavli, traité Yoma 86b
(2) Rav Yossef Elyahou, A l’approche de Yom Kipour – Tiré de l’enseignement de rav Avigdor Nevenstal, p. 248
(3) Benjamin Gross, Les lumières du retour – « Orot haTeshuva » du rav Kook, p. 54