La tradition juive considère l’homme comme une créature étrange, à mi-chemin entre l’ange, entièrement spirituel, et la bête, entièrement matérielle. Doté d’un corps animal mais investi d’une âme divine, l’homme ne cesse, tout au long de sa vie, d’évoluer entre ces deux extrêmes. Les choix qu’il fait à chaque instant, les actes qu’il accomplit et la manière dont il les accomplit, les mots qu’il dit et ceux qu’il s’abstient de prononcer, la façon dont il dirige son regard ou dont il est dirigé par lui, déterminent la place de l’homme sur l’échelle menant de l’animal à l’ange.

A Yom Kippour, nous nous efforçons de monter au plus haut de cette échelle. Durant 25 heures, nous faisons taire au maximum nos préoccupations matérielles afin de permettre à la partie spirituelle de notre être de s’exprimer librement, à tel point que, d’après nos Sages, nous ressemblons véritablement à des anges durant ce jour. Or, alors que nous approchons de la conclusion de cette journée, le passage de la Torah lu lors de la prière de Min’ha (1) aborde un sujet pour le moins dérangeant en listant un certain nombre d’inconduites sexuelles, qualifiées d’abominations et correspondant, selon le texte, aux mœurs égyptiennes et cananéennes.

J’avoue avoir été longtemps troublé par le choix de ce passage, qui ne me semblait pas « cadrer » avec le reste du rituel : il ne s’agit pas ici de confesser des fautes commises, comme dans les prières et sli’hot qui rythment la journée, ni de délivrer un message concernant la force du repentir, comme dans les textes des prophètes Isaïe et Jonas lus comme haftarot (2), ni même d’évoquer le souvenir du rituel de Yom Kippour à l’époque du Temple, comme lors de la lecture de Torah du matin (3) et la prière de Moussaf. Quel est donc le message que nos Sages ont voulu nous faire entendre à travers le choix de ce passage ?

Si la vie de l’homme consiste en effet à monter ou descendre l’échelle menant de l’animal à l’ange, la distinction entre les deux n’est pas toujours aisée et nombre d’actes peuvent, selon la manière dont ils sont réalisés, exprimer une très grande ascension ou, au contraire, une terrible régression.

C’est le cas, notamment, de l’acte consistant à se nourrir et à s’abreuver, qui peut être réalisé d’une manière extrêmement grossière mais qui peut également constituer une importante mitsva lors des repas de Shabbat ou de fêtes. Dans un tout autre domaine, le rire peut être l’expression de la vulgarité la plus crasse comme il peut venir souligner les plus fins traits d’esprits. Mais l’acte qui contient par excellence cette dualité est sans aucun doute l’acte sexuel, acte dont l’accomplissement bestial peut servir à assouvir les plus vils instincts de l’homme mais que nos Sages n’hésitent pas à qualifier, lorsque les conditions d’amour, de pudeur et de pureté sont réunies, de Saint des Saints !

Dans un discours délivré en 1974, lors de sa traditionnelle drasha sur la teshuva (repentir), le rav Yossef B. Soloveitchik s’étend sur les notions de sujet (nossé) et d’objet (nissa) appliquées à Dieu et à l’homme (4). De la même manière que Dieu, en tant que Créateur, est défini comme sujet, il incombe à l’homme, créé à Son image, « de s’efforcer de devenir sujet et non objet, une personne qui influence son entourage (mashpi’a) plutôt qu’une personne qui est influencée (mushp’a), une personne qui crée et qui n’est pas créée, qui agit et sur laquelle on n’agit pas, qui contrôle son environnement plutôt que d’être contrôlée par lui. »

« En tant que sujet », nous dit encore le rav Soloveitchik, « l’homme jouit du libre arbitre. Ce cadeau n’a pas été donné au objets inanimés car leur nature essentielle est d’être passifs. Le libre arbitre permet à l’homme de remplir son rôle de sujet. A la lumière de cette distinction, nous pouvons définir la faute en termes simples. La faute intervient lorsque l’homme devient un objet, […] lorsqu’il est transformé de créateur en victime. »

Tel est peut-être également le message du passage lu lors de la prière de Min’ha. Notre corps est celui d’un animal, d’un objet, qui se contente d’assouvir ses instincts sans réfléchir aux implications morales de ceux-ci; mais notre âme divine, secondée par notre libre arbitre, fait de nous un sujet, un être capable de canaliser ses pulsions et de les soumettre à un impératif moral supérieur. Les Egyptiens et les Cananéens, nous dit le texte, se comportaient comme des animaux; à nous, il est demandé de nous comporter comme des hommes.

Et c’est précisément cette exigence qui nous permet de nous tenir face à Dieu en ce jour de Kippour et de demander l’absolution de nos fautes, demande qui équivaut implicitement à reconnaître que nous aurions pu ne pas fauter si nous avions fait bon usage de notre libre arbitre.

« Tu as distingué l’homme dès le début, le reconnaissant digne de se tenir devant Toi », lisons-nous lors de la prière de Ne’ila, qui vient clore cette journée de jeûne. Voici sans doute la phrase la plus incroyable de tout le rituel:  après 25 heures de jeûne et de « mortifications », alors que les Portes du Ciel sont sur le point de se fermer, nous avons le culot d’inclure notre propre louange dans celle que nous adressons à Dieu !

Mais nous ne le faisons pas n’importe comment : cette phrase, nous n’osons la prononcer qu’après avoir dit: « Que sommes-nous ? Que vaut notre vie ? […] Et la supériorité de l’homme sur l’animal n’est rien, car tout est vain. » Voici, parfaitement illustrée, la différence entre l’homme sujet, « digne se tenir devant Toi », et l’homme objet, dont la vie ne vaut rien.

A nous de décider quel type d’homme nous voulons être cette année.

Tsom kal et gmar ‘hatima tova à tous !

———-

(1) Il s’agit du chapitre XVIII du Lévitique

(2) La haftara du matin est tirée de Isaïe LVII, 14 à LVIII, 14 et celle de l’après-midi est constituée du livre de Jonas dans son ensemble.

(3) Il s’agit du chapitre XVI du Lévitique

(4) Man as both Subject and Object, in: Before Hashem you shall be purified – Rabbi Joseph B. Soltoveitchik on the Days of Awe, summarized and annotated by Arnold Lustiger, Ohr Publishing 1999, p. 17-42 (les extraits cités sont traduits par mes soins)