Mercredi 4 mai, après-midi, texto du patron :
« tu accompagnes un client demain à la Knesset ».
Grimace légère. Un temps. Grimace intense :
« Quoi ?! Sérieux ? A Yom HaShoah ? ».

Yom HaShoah, c’est une journée que tu passes dans ton canapé avec un bol de bouillon de poulet, devant un documentaire bien déchirant de la télé israélienne, où tu déprimes avec ta famille, avec les histoires d’antan. Il y a quelque chose non pas de saint, mais de sacré dans cette journée. Et je dois travailler. Pas d’infos, pas de pourquoi, simplement :
« tu accompagnes un client demain à la Knesset ».

Jeudi 5 mai, matin. Tout le trajet, avec la même grimace intense. Entrée de la Knesset, tout comme d’habitude. Même officier de sécurité souriant à l’entrée, même passage de sécurité obligatoire, avec le sourire. Et puis deux pas dans la cour, et d’un coup, je vois les drapeaux. En berne.

Comme un frisson dans le dos. Pause. Frappé par l’évidence. J’ai levé les yeux de mon nombril : aujourd’hui, c’est Yom HaShoah. Je viens travailler à la Knesset, au saint des saints de la démocratie israélienne, pour assister à la seule commission qui peut se tenir une journée comme celle-ci, la commission pour les rescapés de la Shoah. Et dans la foulée, je réalise que ça… ça, c’est une des meilleures revanches de la vie contre la barbarie nazie.

Une revanche pour mon papa Arnold, qui a grandi dans l’Allemagne d’après-guerre, qui, aujourd’hui dans sa maladie, nous imagine encore tous décimés, demande si les lettres de l’armée polonaise sont bien arrivées, si nous avons bien nos deux jambes, pas d’œil de verre… et nous affirme, terrassé, qu’on l’emmène ce soir.

Soixante ans, il a tenu le coup, s’est intégré en France, a créé une famille, lui a donné le meilleur, a dirigé un brillant cabinet d’avocats. Il y a dix ans, les hantises et les gènes ashkénazes l’ont rattrapé.

Dix ans qu’il ressasse, qu’il ressasse sans cesse sa chute dans les affres de l’heritage commun ashkénaze, sans réussir à lever les yeux et voir les lumières de la vie présente.

Une revanche pour son père, Froïm, juif polonais, qui a terminé en 1935 ses études rabbiniques en Allemagne, fils d’une famille nombreuse, d’un de ces shtetls au nom compliqué proche de Cracovie, qui a fui à Paris, a trompé la Gestapo, a fui à Lyon, a trompé les gendarmes français, s’est sauvé d’un train pour les camps, a fui dans les campagnes, a fui tant qu’on pouvait fuir.

Après la guerre, de retour en Allemagne, à Sarrebruck, il perdit la tête en apprenant que toute sa famille avait disparu, tous ses proches. Il ne revint jamais complètement à la vie et transmit ce lourd héritage.

Une revanche pour les Six Millions.

Dans la cour de la Knesset, deux pas de plus. Je me souviens du texte que j’ai écrit en 2005, élève de Terminale, après avoir vu les camps en Pologne, où je résumais ma détermination à dédier ma vie à never again, à ce qu’on ne soit plus jamais décimé, à monter en Israël, à être soldat, à militer pour que les juifs du monde viennent en Eretz, et à évoluer dans les sphères gouvernementales du pays des juifs.

Et voilà, comme l’a dit ma grand-mère Berthe, en rendant visite pour la première fois à son frère Naftule en Eretz Israël, « Oy Naftule, nous avons un pays juif, nous avons une police juive, une armée juive, des rues juives, un parlement juif, c’est fon-tas-tisque ! »

Certes, lui répondit Naftule, « oui c’est fon-tas-tique… pour faire sécher le linge. » Et il avait raison Naftule, c’est vrai qu’il en reste encore des choses à faire ici. C’est même pour ça que je travaille à la Knesset. On en reparlera.

Mais surtout, c’est vrai qu’il est fon-tas-tique ce pays.

Sourire. Je remets mes lunettes de soleil, la lumière réchauffe mon visage, je traverse la cour, rentre dans la Knesset, assiste à ce moment d’honneur rendu aux rescapés, pleure, heureux, et ressort, confiant, car je sais que j’ai le contrôle de ma vie, que je la dédie à never again, à ce qu’on ne soit plus jamais décimé, à ce que les juifs du monde viennent en Israël, à ceux qui restent, a être heureux, d’ici, le saint des saints de la démocratie israélienne. J’ai tenu ma promesse de 2005. Et ça, c’est la meilleure revanche. Nous avons gagné.

Yom HaShoah à la Knesset, le 5 mai 2016. (Crédit : Nitay Kimron)

Yom HaShoah à la Knesset, le 5 mai 2016. (Crédit : Nitay Kimron)