« Yo soy un pobre emigrante »
(extrait de la célèbre chanson « El emigrante » de Juanito Valderrama, 1916-2004)

Au moment où notre cycle liturgique nous fait reprendre la lecture du livre de l’Exode – Shemoth, les Noms, en hébreu – comment ne pas établir une comparaison entre le sort du peuple juif, en permanence obligé de quitter des pays où il était établi depuis des siècles, et celui de ce million d’émigrés qui, en 2015, aura quitté la Syrie et l’Irak, pour se diriger à leurs risques et périls vers l’Europe, laissant derrière eux leur terre natale livrée à la barbarie du prétendu Etat islamique, Daesh, et à la guerre civile qui ont déjà causé la mort de plus de 300 000 êtres humains ?

Les exodes ne sont jamais de bon augure. Ils suivent toujours des fléaux de la nature ou de l’homme. En France, ce mot nous fait penser à la fuite éperdue de dizaines de milliers de familles parisiennes devant l’avance allemande, puis l’occupation d’une moitié du territoire national (mai-juin 1940).

Nous avons en tête les images de ces charrettes, brouettes, voitures et de ces gens à pied ou en bicyclette qui, en de longues cohortes, se dirigeaient vers le sud, emportant les objets et les meubles d’une vie entière.

Le film « Jeux interdits » de René Clément (1952) a ému plusieurs générations autour de l’exode de la petite Paulette (Brigitte Fossey), de ses parents et du petit Michel (Georges Poujouly), le tout accompagné de l’inoubliable musique arrangée par Narciso Yepes. On y voit les bombardements ennemis qui plaquent au sol les réfugiés de part et d’autre de la route.

Aujourd’hui, après tant d’autres conflits générateurs de déplacements massifs de populations en Europe et dans le monde, ce sont donc des Syriens et des Irakiens qui viennent frapper à nos portes, leurs enfants dans les bras et le balluchon sur l’épaule. Avant d’arriver chez nous, ils ont dû en passer par les fourches caudines de marchands de rêves qui leur ont monnayé très cher des voyages au bout desquels certains ne sont jamais arrivés, abandonnés en pleine mer, morts noyés…

Nous qui festoyons autour de la nouvelle année civile, dans la chaleur douillette de nos foyers, avec un toit sur la tête, des victuailles abondantes à notre disposition, nos enfants autour de nous qui actionnent les jeux ou les jouets qu’ils ont reçus à Hanoukka ou à Noël, pouvons-nous un seul instant imaginer la détresse de ces centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.

On ne parle pas ici de l’exode paisible des citadins vers la mer, la montagne ou la campagne à l’occasion des vacances ! Il est question d’êtres humains qui ont fui l’inhumanité instaurée chez eux et qui viennent chercher assistance et réconfort chez d’autres humains dont ils ne parlent pas les langues, dont le mode de vie est si différent du leur, le climat beaucoup plus rigoureux.

En tête de cette réflexion, j’ai placé une citation de la célèbre chanson espagnole El Emigrante, l’émigrant, créée en 1949 par Juanito Valderrama en hommage aux millions d’Espagnols qui durent quitter leur pays pour diverses raisons liées à la guerre civile de 1936 à 1939.

« Je suis un pauvre émigrant », chante Valderrama, « et j’emporte avec moi vers cette terre étrangère toute la joie de l’Espagne ». Oui, ces malheureux qui débarquent sur nos côtes, qui ont franchi la mer, les routes souvent inhospitalières, les frontières dont certaines se fermaient devant eux et qu’ils ont dû contourner en de longues marches, ont dans leur cœur ce trésor que nous possédons tous : celui des souvenirs heureux et de la beauté de notre pays.

Il y a quatre mois, France Culture a consacré quatre émissions matinales au thème « Des migrations à l’exode » (31 août – 3 septembre 2015). Les journalistes s’y interrogeaient, entre autres, sur les responsabilités des Européens vis-à-vis de la vague de réfugiés qui affluent à nos portes, sur notre responsabilité. Ils parlaient de notre solidarité prise en défaut et nous alertaient sur les prochains réfugiés qu’ils qualifiaient de « climatiques », c’est-à-dire qui seraient obligés de quitter leur pays pour d’autres raisons que politiques, à cause du réchauffement de la planète qui ne leur permettrait plus de vivre là où ils sont nés.

Nous devrions réfléchir d’ores et déjà sur tous ces exodes qui attendent l’humanité et sur les nouvelles responsabilités des habitants des pays nantis. Il y a eu jadis l’exode rural qui a dépeuplé les campagnes au profit des villes. Il y a l’exode des cerveaux d’hommes et de femmes qui, par faute de pouvoir travailler là où ils vivent, s’exilent vers d’autres pays.

En fait, il existe des mouvements de populations qui ne peuvent nous laisser indifférents. Un émigré, quelles que soient les raisons de son départ du pays natal, devient automatiquement un étranger, et vis-à-vis de lui nous avons un certain nombre de devoirs. Nous Juifs, enfants de la Parole de Dieu, « connaissons l’âme de l’étranger », car nous avons été étrangers en Egypte, comme nous le rappelle ce bien nommé livre de l’Exode dont nous commençons la lecture cette semaine. Et depuis, nous avons été étrangers dans maints pays. Certains d’entre eux, nous les avons quittés car nous ne nous y sentions plus aimés ni en sécurité.

D’autres, nous avons été expulsés (la France deux fois, l’Espagne). Dans d’autres enfin, nous avons pu « poser nos valises » un long temps, avec parfois des rappels à l’ordre dramatiques (en France toujours, l’affaire Dreyfus et Vichy). Nous sommes peut-être mieux préparés que d’autres peuples à devoir quitter des pays, mais aussi à comprendre et accueillir l’étranger, le « pauvre émigrant » de la chanson. Ne manquons pas de prendre notre place au sein de nos concitoyens pour faire qu’à la tragédie qu’ont vécue les réfugiés qui arrivent en ce moment dans notre pays, ne s’ajoute pas celle des portes et des cœurs fermés.

Rabbin Daniel Farhi.