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Yehadout HaTorah : le judaïsme lituanien et hassidique au cœur du système politique israélien

Le ministre du Logement de l'époque, Yitzchak Goldknopf, à droite, et son conseiller principal Motti Babchik arrivent à la réunion de la faction Yahadout HaTorah à la Knesset à Jérusalem, le 17 février 2025. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)
Le ministre du Logement de l'époque, Yitzchak Goldknopf, à droite, et son conseiller principal Motti Babchik arrivent à la réunion de la faction Yahadout HaTorah à la Knesset à Jérusalem, le 17 février 2025. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

Une histoire née dans l’opposition au sionisme

Pour comprendre Yehadout HaTorah (« le Judaïsme de la Torah »), il faut remonter loin en amont de la création de l’État d’Israël, jusqu’en 1912, à Katowice, alors en Allemagne. C’est là que naît l’Agoudat Israël, littéralement l’ « Union d’Israël », fondée par des rabbins orthodoxes d’Europe de l’Est qui refusent tout autant l’assimilation que le projet sioniste porté par Theodor Herzl et ses héritiers. Le mouvement se constitue en réaction directe au Congrès sioniste mondial, qui venait de rejeter une demande de financement des écoles religieuses formulée par un courant juif favorable, lui, à une conciliation entre sionisme et tradition religieuse.

C’est autour de ce mouvement et des milieux rabbiniques qu’il représente que se structurera progressivement une grande partie du monde que l’on appelle aujourd’hui “harédi”— terme le plus souvent traduit par « ultra-orthodoxe » et qui désigne les juifs pratiquant un mode de vie religieux strict, organisé autour de l’étude religieuse à plein temps et largement séparé du reste de la société israélienne, que ce soit dans l’habillement, l’éducation ou les codes sociaux.

L’Agoudat Israël défend alors une idée simple mais radicale : l’autorité rabbinique doit gouverner toute décision touchant à la vie collective juive, et la souveraineté sur la Terre d’Israël ne peut légitimement venir que de la rédemption messianique, pas d’une construction politique humaine. Le sionisme est ainsi perçu comme une entreprise séculière qui usurpe une prérogative divine — une position soutenue par plusieurs grands rabbins de l’époque.

La création de l’État en 1948 place le mouvement devant un dilemme existentiel. Plutôt que de persister dans un rejet de principe, l’Agoudat Israël choisit le pragmatisme : en juin 1947 déjà, David Ben Gourion, au nom de l’Agence juive, avait négocié avec ses dirigeants ce qu’on appelle « l’accord du statu quo » — un engagement à respecter le repos du samedi (le Shabbat) dans les institutions publiques, les règles alimentaires juives, la compétence des tribunaux religieux sur le mariage et le divorce, et le financement public d’un système scolaire religieux autonome. Cet accord permet à l’Agoudat Israël de rejoindre les institutions de l’État naissant, sans jamais renoncer formellement à sa réserve idéologique envers le sionisme.

Le second pilier du mouvement actuel apparaît plus tardivement. Le monde harédi n’est en effet pas homogène : il compte, d’un côté, les courants hassidiques, organisés autour de dynasties rabbiniques transmises de génération en génération, et de l’autre, un courant dit « lituanien », qui n’a pas de dynastie propre et se structure plutôt autour des grandes écoles talmudiques (les yeshivot) et de leurs directeurs spirituels. En 1988, le rabbin Elazar Shach, principale autorité de ce monde lituanien, rompt avec l’Agoudat Israël, alors dominée par les courants hassidiques. Il fonde Degel HaTorah (« le Drapeau de la Torah ») pour donner une voix politique propre à sa sensibilité. Dès 1992, les deux partis choisissent néanmoins de se présenter ensemble sous une liste commune, Yahadout HaTorah, pour ne pas disperser leurs voix aux élections. L’alliance a connu des ruptures ponctuelles — notamment en 2004 — suivies de réconciliations, la dernière réorganisation significative datant de 2020, quand les deux composantes ont rééquilibré entre elles la répartition des sièges sur la liste commune, jusque-là favorable à l’Agoudat Israël.

Ce que représente le parti dans la société israélienne

Yehadout HaTorah n’est pas un parti au sens occidental du terme : c’est le bras politique d’un monde social et religieux structuré autour de l’étude religieuse et de l’autorité rabbinique. Il fédère les deux grandes sensibilités du judaïsme ultra-orthodoxe ashkénaze présentées plus haut — le courant hassidique, représenté par l’Agoudat Israël, et le courant lituanien, représenté par Degel HaTorah. Dans les deux cas, les décisions politiques importantes restent formellement soumises à l’accord d’un conseil de grands rabbins, ce qui distingue nettement ce parti des formations politiques classiques : ses députés se conçoivent avant tout comme les exécutants d’une autorité religieuse extérieure au Parlement.

Le parti défend en priorité l’autonomie et les intérêts matériels de la communauté harédie : financement des yeshivot et du système scolaire, aides aux familles, maintien du statu quo religieux dans l’espace public et, surtout, préservation du statut particulier des étudiants de yeshiva face au service militaire.

Contrairement au parti séfarade Shas, avec lequel il partage souvent l’espace politique harédi, Yehadout HaTorah reste idéologiquement plus ancré dans une forme de non-sionisme théologique : nombre de ses dirigeants et de son électorat continuent, en théorie, à ne pas reconnaître de valeur religieuse intrinsèque à l’État d’Israël, même s’ils participent pleinement à ses institutions depuis des décennies. Ce non-sionisme est aujourd’hui largement devenu une posture doctrinale plus qu’un obstacle pratique à la participation gouvernementale.

Sa place sur l’échiquier politique

Sur l’échiquier israélien, Yehadout HaTorah est classé à droite, mais d’une droite très particulière : ni nationaliste ni sioniste au sens classique, elle est avant tout sectorielle et confessionnelle. Le parti ne se positionne pas fondamentalement sur les questions territoriales ou le conflit israélo-palestinien ; son vote suit d’abord les intérêts de sa base communautaire, ce qui en fait un partenaire de coalition recherché aussi bien par la droite que, historiquement, par certains gouvernements travaillistes. Depuis les années 1990 cependant, son alliance avec le Likoud de Benyamin Netanyahou s’est révélée particulièrement stable, ancrée dans une convergence sur les questions religieuses et un rejet commun de la gauche laïque.

Avec un nombre de sièges relativement modeste — sept à la Knesset actuelle, à comparer aux 120 que compte le Parlement — Yehadout HaTorah exerce une influence sans commune mesure avec son poids électoral brut, en raison de son rôle d’appoint indispensable à la formation de coalitions de droite. Cette disproportion entre poids numérique et pouvoir de négociation nourrit une grande partie des tensions actuelles.

Pourquoi Netanyahou ?

Cette identification croissante au bloc Netanyahou résulte moins d’une affinité idéologique que de la recomposition des fractures internes de la société israélienne.

À mesure que la gauche et une partie du centre se sont engagées en faveur de la conscription des harédim, de l’enseignement des matières fondamentales (mathématiques, anglais, sciences) dans leurs écoles, du développement des transports publics le Shabbat, du mariage civil ou d’une réduction générale du pouvoir politique des institutions religieuses, le camp de la droite est apparu, par contraste, comme le meilleur garant de l’autonomie communautaire harédie. Netanyahou l’a parfaitement compris.

Un véritable contrat politique s’est ainsi progressivement consolidé : les partis harédim apportent au Likoud les sièges nécessaires à sa majorité ; le Likoud protège en retour leur système éducatif, leurs budgets et le statut des étudiants de yeshiva. Cette alliance, davantage fondée sur une convergence d’intérêts que sur une philosophie commune de l’État, s’est révélée remarquablement durable au fil des décennies : dans un système où chaque siège compte pour former une majorité, un partenaire à la fois indispensable et idéologiquement prévisible conserve un poids disproportionné.

La crise de la conscription, point de rupture

C’est précisément cette influence qui alimente aujourd’hui l’un des antagonismes les plus vifs de la société israélienne. Le sujet de la conscription des étudiants de yeshiva dans Tsahal (l’armée israélienne), ancien mais devenu explosif depuis le début de la guerre à Gaza fin 2023, cristallise une fracture profonde : d’un côté, une majorité de la population laïque et religieuse-sioniste qui juge insupportable, dans un contexte de guerre prolongée et de lourdes pertes militaires, que des dizaines de milliers de jeunes hommes harédim continuent d’échapper au service obligatoire ; de l’autre, un monde ultra-orthodoxe qui considère l’étude de la Torah comme une contribution existentielle à la protection spirituelle du pays, et pour qui l’enrôlement massif menacerait la survie même de son mode de vie et de ses institutions d’étude.

En 2025 et 2026, cette confrontation a pris une tournure ouvertement politique : boycotts parlementaires, menaces de quitter la coalition ou de provoquer des élections anticipées, arrestations d’étudiants de yeshiva réfractaires et manifestations devant des installations militaires. L’adoption en juillet 2026 d’une Loi fondamentale consacrant l’étude de la Torah comme “valeur fondamentale” du peuple juif et de l’État a encore accru la polarisation, ses adversaires y voyant une tentative de consolider juridiquement le statut particulier du monde des yeshivot au moment même où il est le plus contesté.

Ce climat a directement pesé sur la stabilité gouvernementale, les partis harédim cherchant à maximiser leur levier de négociation avant tout accord définitif sur la loi d’enrôlement. Au-delà de la question militaire, l’antagonisme touche aussi aux enjeux budgétaires — financement massif des yeshivot et des familles nombreuses perçu par une partie de la société comme un fardeau disproportionné porté par les contribuables actifs — et, plus largement, à la vision de ce que doit être le caractère juif de l’État : théocratique et communautaire pour les uns, démocratique et partagé pour les autres.

Yehadout HaTorah se trouve ainsi aujourd’hui à un point de tension maximal entre deux logiques difficilement conciliables : la préservation intégrale d’un mode de vie communautaire qu’il considère non négociable, et les exigences d’un État en guerre qui réclame un partage plus équitable du fardeau national. C’est ce nœud, plus que toute autre question, qui définit sa place — centrale et pourtant profondément contestée — dans la vie politique israélienne actuelle.

à propos de l'auteur
De retour en Israël depuis l’été 2025, le Dr Eitan Chikli se consacre aujourd’hui à l’analyse des questions politiques, religieuses et sociales israéliennes. Il a été président-recteur de l’Universidad Hebraica de Mexico de 2020 à 2024, après avoir dirigé pendant vingt-six ans la Fondation éducative TALI. Docteur en éducation juive du Jewish Theological Seminary, il est également titulaire d’un Master of Public Administration de la Harvard Kennedy School, obtenu en tant que Wexner Fellow, ainsi que de diplômes en études juives, relations internationales et études du Moyen-Orient. Il a enseigné dans plusieurs institutions universitaires et éducatives en Israël. Né en Tunisie et ayant grandi en France, il a fait son alyah en 1977 et a servi comme officier dans Tsahal.
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