Sans aucune surprise, Moshé Yaalon, ancien chef d’État-major et ancien ministre de la défense, a annoncé la création d’un nouveau parti : «J’ai décidé de me soucier de nos enfants et petits-enfants. J’ai pris la décision de fonder un parti, une force politique, pour briguer le leadership national.»

Cela semble être le pendant de la décision du 16 juin 2016 des anciens chefs d’État-major de Tsahal, Gabi Ashkenazi et Benny Gantz, qui avaient annoncé leur intention de former un nouveau mouvement social. Ils avaient nié qu’il s’agissait d’un parti mais d’un groupe de réflexion : «Notre objectif est de créer un programme d’espoir plutôt que de peur».

Il est évident que ces manœuvres visent à déstabiliser Netanyahou au moment où il risque d’avoir affaire à la justice. En effet Moshé Yaalon, à la 16ème conférence annuelle d’Herzliya, s’était déjà porté candidat au poste de premier ministre après avoir accusé Netanyahou «de s’accrocher au pouvoir à tout prix».

Pour l’instant les législatives sont prévues pour 2019 mais tous les politiques s’accordent pour envisager des élections anticipées en raison de la fragilité de la coalition actuelle. Au Likoud, la discipline est de fer sachant que personne n’oserait affronter ouvertement le premier ministre.

Yaalon était considéré comme le seul véritable rival au sein du Likoud alors que son contentieux avec Netanyahou était latent. Il n’avait pas apprécié d’avoir été écarté du ministère de la défense au profit d’Avigdor Lieberman et il avait préféré démissionner de son poste en mai 2016.

La manœuvre de Netanyahou avait été interprétée comme une volonté d’écarter un rival potentiel comme il avait naguère déjà agi pour éliminer Naftali Bennett, Moshé Kahlon et Gidéon Sar au moment où ils se trouvaient en pleine ascension politique.

Yaalon n’avait pas ménagé ses attaques ; son réquisitoire était sans appel : «La direction actuelle doit cesser d’effrayer les citoyens comme si on était à la veille d’une nouvelle Shoah. L’État d’Israël mérite une direction qui cesse de zigzaguer et de renforcer la haine entre les différents groupes de la société israélienne pour rester au pouvoir à tout prix. Je sens le désir de changement et je me présente pour offrir une autre voie à l’État d’Israël.

S’il y a quelque chose qui me tient éveillé la nuit et fait que je sois inquiet pour l’avenir d’Israël, ce ne sont pas les transports d’armes à travers le Liban. Ce sont les fractures en cours de création dans la société israélienne et l’érosion systématique de la qualité de vie.

Je ne peux pas supporter le fait que les dirigeants en 2016 attisent le feu en incitant, en intimidant et en divisant les Juifs et les Arabes, les ailes droite et gauche, et les différents secteurs de la société dans le seul but de survivre et de rester au gouvernement.

Nous avons besoin d’une direction majestueuse qui ne permet pas à quiconque de menacer les juges israéliens et la Cour suprême et devons combattre toute tentative de nuire à l’État de droit. Nous avons besoin d’une direction qui ne cherche pas à asservir les medias pour ses propres besoins de survie».

Ces déclarations montrent que le pays entre dans une campagne pour des législatives anticipées. Le fait que des politiciens de droite ou du centre émettent de sévères critiques peut ébranler les certitudes du gouvernement qui n’avait pas vu arriver la contestation sur son aile droite.

Il était rassuré par l’atonie du parti travailliste et par son effacement sur le terrain politique. Cependant la donne a changé à présent et le combat vire au centre et à droite de l’échiquier politique.

On considérait que Yaalon était un faucon mais cela n’a jamais été le cas. Les «faucons» du gouvernement n’ont jamais été ceux auxquels on s’attendait. Il était fermement opposé à toute action militaire. Après les postes militaires qu’il a occupés, on estime qu’il sait de quoi il parle.

Il détient des informations militaires confidentielles qui justifient sa position mitigée : «Mon expérience avec la guerre est qu’elle ne devrait se produire qu’en tant que dernier recours». Cela ne fait pas de Yaalon un pacifiste et il l’avait démontré à l’occasion de son opposition à Ariel Sharon en refusant le désengagement de Gaza. Opposé à la décision il avait demandé à être relevé de son poste.

La question se pose à propos du calendrier de l’annonce, le 4 mars 2017, de la création de son nouveau parti. Cette date venait bien à propos. Il s’agissait pour lui de couvrir le brouhaha causé par la publication du rapport sur l’opération «bordure de protection» qui s’est déroulée à Gaza en 2014 et dans laquelle il est en partie critiqué.

La démocratie en Israël est tellement vivace que l’armée n’est pas à l’abri d’enquête sur ses opérations militaires.

Le Contrôleur de l’État, Yossef Shapira, est à l’initiative du rapport mais il ne s’agit nullement d’une commission d’enquête d’État même s’il y a présomption de lacunes ou d’échecs au cours de la guerre. Il a analysé l’opération de Gaza sur le plan politique ; le comportement des ministres au sein du Cabinet de sécurité a été décortiqué à la loupe.

En fait le but recherché est de permettre de tirer des enseignements que Tsahal exploitera lors de ses prochaines interventions.

Les services du Contrôleur ne sont pas qualifiés pour juger de la conduite d’opérations militaires mais ils ont enquêté sur l’absence de mesures contre les tunnels alors que, selon certaines sources, leur existence était connue depuis longtemps déjà.

Ils ne disposent pas des mêmes outils offerts aux commissions d’État ou à la Cour Suprême. Ils se sont bornés à mandater le général de brigade Yossi Beinhorn, issu du Corps d’artillerie, qui a fait sa carrière au quartier général de la Kyria et non pas dans les commandements sur le terrain.

Le Contrôleur s’est penché sur les décisions du Cabinet de sécurité dont les débats sont de moins en moins secrets. Dans les temps pas très anciens, la confidentialité des discussions était si importante que toute fuite aurait été considérée comme une infraction pénale.

Le contrôleur a estimé qu’Israël n’avait pas de stratégie nationale précise concernant la bande de Gaza. Le gouvernement donne l’impression de surfer sur le fossé existant entre le Fatah de Cisjordanie et le Hamas, en exploitant à son profit cette situation et sans mettre en avant une stratégie politique.

Le Conseil national de sécurité dépendant du premier ministre n’arrive plus à rivaliser avec les chefs de Tsahal. Cet organisme avait en effet suggéré de construire un port à Gaza afin qu’Israël ne subisse plus les critiques sur sa responsabilité d’un blocus naval. Cette proposition n’a pas été retenue par le gouvernement car elle n’émanait pas des militaires.

Mais l’aspect le plus déroutant du rapport concerne l’impréparation politique et militaire de l’opération de Gaza en juillet 2014. Le gouvernement et ses ministres sont mis en cause. Yossef Shapira pointe les informations «limitées et générales» qui sont parvenues aux ministres participant au Cabinet de sécurité.

Il leur était difficile de mesurer l’ampleur de la menace que représentaient les tunnels du Hamas. Les membres du Conseil national de sécurité, dirigé alors par l’actuel chef du Mossad, Yossi Cohen, étaient en partie peu au fait de l’évolution technique des tunnels.

Alors que le problème se posait depuis plusieurs années, les services de renseignements intérieurs, Shin Beth, ne se sont mobilisés qu’à la fin de 2013. Les forces aériennes manquaient de renseignements tandis que les brigades d’infanterie n’ont pas reçu de directives claires sur les règles d’engagement.

Le rapport est une bombe politique, moins qu’une critique des méthodes militaires. Le leader centriste Yaïr Lapid, qui était à l’époque membre du Cabinet de sécurité, accuse : «Le rapport démontre au-delà du moindre doute que le premier ministre connaissait la menace stratégique posée par les tunnels, n’avait pas ordonné aux forces armées de préparer un plan stratégique, n’avait pas informé le conseil de sécurité et n’avait pas dit la vérité au public».

Le rapport démontre que les deux chefs sécuritaires, le chef d’État-major Benny Gantz et le ministre de la défense, Moshé Yaalon, étaient très réservés sur une opération de grande ampleur tendant à réoccuper Gaza. Ils étaient persuadés que le Hamas n’avait pas d’autre choix que d’accepter les propositions pour un cessez-le-feu et qu’il n’avait aucun intérêt à l’escalade.

En revanche, Naftali Bennett, leader de Habayit Hayehudi souhaitait une vaste offensive. Après la publication du rapport qui met en cause les politiques, Netanyahou refuse tout débat public sur le fond. Pour lui, l’opération «Bordure protectrice est un grand succès» et il critique les auteurs du rapport, suspectés de faire preuve de manque de patriotisme.

La preuve du succès réside pour lui dans le fait qu’il met en balance les 74 Israéliens morts face aux 2.200 Palestiniens. Cependant, si 32 tunnels ont été détruits pendant l’opération, le rapport note que 14 conduisaient directement vers Israël et qu’une partie du réseau souterrain n’est pas totalement détruit.

Moshe Yaalon s’est donc trouvé coincé dans la querelle entre Netanyahou et Bennett qui prétend qu’il ne souvenait pas «d’un plan présenté au Cabinet de sécurité pour contrecarrer les tunnels».

Les révélations sur les discussions au Cabinet de sécurité et la mise en cause du ministre de la défense ont poussé Yaalon à annoncer la création de son parti avec l’intention affichée de concourir pour le poste de premier ministre et de supplanter Benjamin Netanyahou.

La question est de savoir quelles seront les personnalités qui se joindront à cette opération de déstabilisation. Pour l’instant, il semble seul et on ne peut pas dire qu’il dispose d’un charisme politique pour mener sa marche vers le pouvoir.

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