Par son caractère condensé, la deuxième partie de notre réflexion est difficile, mais vaut la peine de l’effort, puisqu’elle annonce une dernière partie beaucoup plus simple, mais tout aussi fondamentale.

De même, toutes les lacunes de compréhension sont sans importance, à supposer qu’elles ne soient pas les bienvenues pour que s’y épanchent les rayons de la réflexion comme les clairières dans les bois.

Je n’ai guère la capacité de ramener les sommets de la pensée humaine à la plaine de la connaissance immédiate. Etant moi-même sujet au vertige, je m’excuse, par avance, auprès du lecteur s’il a, comme moi, le mal d’altitude.

Pourtant, il importe de dépasser le lieu commun de celui qui se plaint de l’antisémitisme : on ne peut pas faire de la question de l’antisémitisme une question qu’on ne peut pas résoudre et se plaindre de la densité qu’elle exige et engage. Faute de cela, on arrêtera sa lecture à ce paragraphe.

Fêter Shavou’ot, c’est aussi réfléchir sur le sens profond de la Torah et cet article s’y confronte et la rapporte à l’histoire de la philosophie occidentale.

Lévinas a souligné, dès « Totalité et Infini », qu’il y a, dans la démarche métaphysique comme exigence de totalité, une détestation de l’Autre et un refus de la parole. Dans tous les cas, il faut penser que la relation à la raison, au « logos », à la vérité suppose un donné, un ‘il y a’ non réductible à la raison.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de retrouver, ici, la philosophie heideggérienne en corrélation avec ce qu’on appellera la parole juive.

Dans la critique de l’ego cogito (le sujet comme fondement) en général et de l’humanisme en particulier surgit l’idée de se laisser aller à l’être (Verlassenheit) plutôt que d’en devenir comme maître et possesseur.

Au-delà de la publication du volume 97 des « Cahiers noirs » et de l’antisémitisme avéré et inexcusable du philosophe Heidegger, il semble pour le moins probant que l’ « analytique existentiale » de « Être et Temps », dans son statut à la question de l’Être et de la parole, relève d’un point d’achoppement avec la tradition hébraïque.

Dans le statut de l’Être, dans le statut du texte et de la parole, et même dans le statut de la technique, il y a une IDENTITÉ entre l’accomplissement de la métaphysique chez Heidegger et la révélation juive, ce qui n’empêche pas Heidegger, dans une ignorance complète, de penser le judaïsme comme conspiration internationale et ennemi de la question de l’Être.

Il y a un monde entre la traduction chrétienne de la métaphysique de l’Exode (3-14), c’est-à-dire « Je suis celui qui suis » et la reprise midrashique de ce passage comme « Je suis l’Être qui advient », sorte d’Erlebnis de l’Être pris à la lettre de l’Être, aître de l’Être, « avenance ».

Dans le statut du langage comme « maison de l’Être » (Heidegger), comme ce qui engage, avec et avant lui, un donné, de sorte que toute interprétation repose sur une pré-interprétation qui rend possible une infinité de lectures et un texte pensé comme lecture infinie, la similitude structurelle entre le texte heideggérien et la parole juive est étonnante et déconcertante.

Marc-Alain Ouakin a montré comment le Sinaï n’est pas vraiment parole de commandements, mais plus fondamentalement commandement de la parole : « Les Dix paroles ne sont pas les paroles de la Loi, mais les lois de la Parole, le dynamisme même de la vie, la force du désir en l’homme, la joie d’être, de pouvoir dire «je suis». »

Ouaknin précise que la Révélation de YHWH est une révélation sans nom, mais qui rend possible toute énonciation, une révélation du néant, consonnes sans voyelle, imprononçable.

Or, cette révélation n’est pas une révélation à un peuple élu, si l’on entend par là une filiation purement biologique, raciale.

On rappellera le commentaire du Midrash commentant le verset 15 du chapitre 29 du Deutéronome : « Ce n’est pas avec vous seuls que je conclus cette alliance, ainsi que cette adjuration, mais encore avec quiconque se trouve ici présent aujourd’hui en présence de Dieu… et avec quiconque ne se trouve pas ici aujourd’hui avec vous. Tous ceux qui vont naître dans le futur jusqu’à la fin de toutes les générations étaient présents avec eux au mont Sinaï.» (Pirqé de Rabbi Eliézer, chapitre 41).

Dans le statut du texte et du langage, on se remémorera également le chemin initié par « Philosophie de la Shoah »: «Cette structuration constitutive de la parole donne à expliciter le statut hébraïque et heideggérien de l’interprétation. Le Heidegger de Sein und Zeit montre déjà que toute compréhension relève d’une interprétation de l’être qui la rend possible, une précompréhension qui est condition de possibilité et qui fonde l’interprétation, définie comme mouvement de retour. D’où cette attention particulière aux paroles de l’origine et à ce qui précède la métaphysique comme oubli de l’Etre. De même, plusieurs paraboles du Midrash ou de la Kabbale présentent une conception du texte comme coquille vide, comme béance qui doit être comblée par l’interprétation qui rend vie, qui remplit la lettre du texte par l’esprit vivant. Selon Scholem, d’une manière similaire, « l’élémental » de la Torah serait constitué de 340 000 lettres, alors que son « destinal » serait de 600 000 parce que chaque individu en Israël disposerait d’une lettre qui déterminerait une relation irréductible avec le texte sacré.»

De même, il y a identité entre l’analyse de la technique comme fond, ce que Heidegger nomme « Gestell » et l’analyse du nombre comme fin en soi dans « Exode 30-12 » et surtout dans «Samuel 24 ». Il y a là un espace herméneutique relativement inexploré.

Tout se passe comme s’il y avait un danger de l’Être au sein de la technique, dès l’instant où elle ne possède pas sa position d’instrument, mais de produit, de dispositif. Sur ce point, parole juive et philosophie sont à l’unisson… Loin, très loin du dogme techniciste et non religieux de la modernité qui structure l’économie et la conception de l’Etat.

(A suivre)