Sans polémique excessive, mais sans esquiver les problèmes, et encore moins l’ampleur et le caractère affligeant et subversif des constats, peut-on répondre, le plus simplement possible, à la question de savoir s’il peut y avoir un antisémitisme raisonnable, ou présenté comme tel?

Par raisonnable, j’entends «conforme à la raison», entre autres pour le distinguer d’un antisémitisme rationnel, calculé, distancié que prônaient Hitler et les SS face à un antisémitisme de la sensibilité qu’ils condamnaient farouchement. Ce n’est pas de cet antisémitisme dont je veux parler.

En somme, il s’agirait de penser l’idée d’un antisémitisme philosophique.

Que nous dit l’histoire de la philosophie, de cette relation entre antisémitisme et amour de la sagesse, relation qui est souvent l’autre nom d’une ignorance, d’un dédain, d’une misologie qui conçoit un autre rapport au logos, voire un autre logos ?

Je voudrais immédiatement décharger la dimension provocatrice de cette question qui a été l’objet de réflexions du centre d’études lévinassiennes en novembre 2013. Cette question équivoque, au caractère récurrent, semble engendrer une tentative de réponse, ou à défaut d’éclaircissement philosophique.

Concevoir un antisémitisme raisonnable, c’est interroger d’emblée le statut de la raison et son rapport avec la vérité. Or, ici, réside une difficulté considérable: l’origine grecque du terme raison logos renvoie à la fois à la langue, à la parole, à la vérité, au calcul, à l’être, au langage, et à la pensée. On comprend que la polysémie du terme logos désigne l’autre nom de l’être, au sens où, d’un point de vue philosophique, il unifie toutes ses caractéristiques.

Dire qu’il y a un antisémitisme raisonnable, c’est interroger l’histoire de la philosophie, le rapport entre la pensée et la vérité, dans le statut même de la raison, donc du logos. Sorte de pétition de principe, où la valeur de la pensée s’analyse elle-même et qui se traduit par l’adéquation de la pensée et de l’être, principe même de la philosophie occidentale, et par le fait que les principes fondamentaux de la pensée sont indémontrables, comme le souligne la Métaphysique ou les Seconds Analytiques d’Aristote.

En somme, le choix philosophique reposerait sur Parménide et le principe de permanence contre Héraclite et le principe du mouvement perpétuel, rendant impossible une saisie réelle de la vérité. Les dialogues du Théétète et du Parménide de Platon rendent compte de ces joutes spéculatives.

Face à cette adéquation de la pensée et de l’être se trouverait une révélation originaire de l’Être, qui ne serait pas tant logos, qu’étant donné, ordre, il y a, fond inaugural, j’oserai le mot «Sinaï».

Lévinas remarque que dès l’instant où la raison cherche à édifier une philosophie systématique, architectonique, exhaustive du réel, elle engage avec elle l’exclusion d’une quelconque extériorité. Ce qui caractérise le réel, d’un point de vue philosophique, c’est qu’il doit être pensé pour être perçu comme tel. Ainsi, l’adéquation parménidienne entre la pensée et l’être disloque la possibilité d’une ré-union entre raison et révélation. Cette union relèverait de la gageure et l’incarnation socratique du philosophe résiderait, entre autres, dans la négation, dans le refus d’une croyance donnée qui est condamnée…à mourir.

En ce sens, il pourrait y avoir un antisémitisme raisonnable, dès l’instant où l’on ferait de la raison le tout du réel. Nombre d’historiens de la philosophie ont rappelé le versant antisémite de la philosophie qui, du Moyen Âge en passant par Les Lumières, se définit par un antisémitisme, présenté comme conforme à la raison.

Encore une fois, je ne parle que d’un antisémitisme philosophique et non religieux, ici. On retrouve pléthore de noms, presque tous les philosophes des Lumières, le plus souvent sans rappeler ce qui relève d’une opposition au judaïsme, plutôt que d’un antisémitisme, ce qui engagerait l’idée de sa connaissance. Force est de constater que, sur ce point, l’histoire de la philosophie brille par son ignorance complète du socle hébreux.

Or, cette vision des choses surnage et s’évapore comme l’écume dès la Critique de la Raison pure (je ne parle pas de ce que Kant pense des Juifs mais du statut kantien de la pensée), laquelle montre comment l’analyse du statut de la raison engage négativement l’impossibilité d’une connaissance métaphysique «apodictique», absolument certaine.

Positivement, l’idée d’une connaissance métaphysique ne relève pas de la raison théorique, mais de la connaissance pratique ou de la question «que dois-je faire?» Il y a une place pour la donation, pour la révélation si elle se conjugue avec l’exigence de la raison pratique et la faculté de juger. La formule célèbre de Kant «j’ai renoncé au savoir pour faire une place à la foi» est la reconnaissance d’un autre ordre que l’ordre rationnel, épistémologique pour traiter la question de la vérité du logos.