Dire qu’il y a un antisémitisme raisonnable, c’est faire de la raison quelque chose qui épuise le réel. Le moins que l’on puisse dire aujourd’hui, c’est que, d’un point de vue profane, nous vivons dans un scientisme technique qui relève d’une toute-puissance de la raison, non plus définie au sens du raisonnable, mais au sens du calcul, de la ratio, toute-puissance de la raison qui met tout à son service, y compris l’homme.

Nul besoin d’être philosophe pour comprendre : quiconque peut se demander ce qu’il est sans l’appareillage technique moderne : adresse, compte bancaire, carte bleue, téléphone, internet, etc. aura aisément la justification de cette idée.

S’il n’y a pas de place, d’un point de vue moderne, pour la question religieuse, c’est peut-être qu’on considère que la question de l’Être n’est plus une question purement philosophique, mais qu’elle devient, qu’elle s’arraisonne dans une question technique, technique qui, finalement, possède le même statut que le logos grec, unifiant théorie et pratique, c’est-à-dire à la fois « theoria », « praxis » et « poèsis », et remettant en cause la distinction scolaire entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée.

Quelle serait cette recherche fondamentale qui n’aboutirait pas à des applications techniques ? L’idée moderne de protocole est l’illustration par excellence de l’union de la théorie et de la pratique, de la scientificité de la vie pratique, de l’entertainment.

On voit donc comme un déplacement de la question de la raison, question de l’Être, à la question de la technique. Si le fait religieux est susceptible de relever, non pas d’un besoin d’absolu, mais d’une simple superstition, c’est parce que la doctrine scientiste, techniciste, envisage la métaphysique comme un jeu d’enfant, la question de l’Être comme une question de langage, et que l’Être n’est plus un donné, il y a, mais ce qu’il faut construire par la puissance la raison qui s’incarne et s’inscrit dans la nature, «phusis».

Mine de rien, la question d’un antisémitisme raisonnable renvoie chacun à sa propre réflexion dans son rapport à la raison, au sens du raisonnable, dans son rapport à la technique, au sens du rationnel et de l’optimisation des moyens, et dans son rapport à ce qui ne lui est pas réductible.

D’un point de vue socio-politique, Bernard Henri-Lévy a eu raison de dire, lors de son discours à l’ONU, que l’antisémitisme n’était point un sous-ensemble du racisme, dans la mesure où il relève d’une théorie complotiste qui repose sur l’invisibilité du juif.

Il est notoire que la raison, comme ratio et capacité de classification, réduction de l’Autre au Même, a eu pour impossibilité de classer, de subordonner, en d’autres termes de savoir, ce que pouvait signifier ces deux membres inclassables de l’Occident : le Juif et le Tzigane. Faute de subordonner définitivement Juif et Tzigane, elle en a fait un problème qui demandait une solution – et quelle solution, une solution finale – ou elle a créé son être pour mieux le connaître comme dans l’appellation contemporaine du terme «Rom» ou dans la réduction antisémite du juif au sioniste.

Il serait grand temps pour la philosophie de prendre la mesure d’un appel originaire, distinct du logos, un appel qui fait sens et qui fait signe vers la pensée, un appel que Ricoeur avait signifié à Heidegger sans qu’il l’entende, un appel que Lévinas avait relayé.

Il est grand temps de faire de cet appel un moment de l’Être.