J’ai été émue jusqu’aux larmes quand l’affaire Weinstein a éclaté.

Enfin, justice se faisait. Enfin, les victimes osaient dénoncer ce qui leur avait été fait, et demander justice. C’était le début d’une belle libération.

Des États-Unis, cette vague de protestation s’est répandue en France, à ma grande joie d’abord -bien que sous un nom que je déplore. Oui sous un nom que je déplore, car le nom choisi par les françaises en disait long sur la différence d’angle avec lequel elles abordaient la question de l’abus sexuel :

« Me too » parle de moi.

« Balance ton porc »- expression que je trouve par ailleurs d’une grande vulgarité, et indigne de la femme française telle que je la vois- parle de « l’autre ».

Et la différence n’est pas un détail. La première parle de s’exprimer en tant que victime. La seconde de dénoncer. La première parle de se défendre, la seconde d’attaquer.

Je ne suis pas pour une société de la dénonciation. C’est trop facile ; c’est trop bon ; c’est trop tentant. De la dénonciation pour la justice à la dénonciation pour le plaisir – ce plaisir trop humain de trouver un coupable et de l’achever en public, le pas n’en est même pas un. C’est un glissement. Il y a deux générations seulement, de nombreux français ont subi les conséquences de ce glissement.

En tant que juive post-45, l’idée de dénonciation me fait froid dans le dos. Nous savons le nombre de français qui sont morts par dénonciation de leurs voisins. Ceux-là même avec qui ils étaient en bon voisinage, en bonne amitié peut-être, quelques mois auparavant.

Ceux-là même qui pensaient ne jamais un jour être délateurs, se sont mués en bêtes mauvaises quand le vent de cette tentation s’est mis à souffler en France. L’homme devient une bête quand on appuie sur quelques boutons. On l’a trop vu dans la Chine communiste avec les lynchages publics, au Rwanda, en Russie, partout où il y a eu de la violence.

C’était toujours inattendu, surprenant. Ce dont on est capable lorsque certaines portes s’ouvrent sur nos noirs instincts. Les juifs français pour la plupart ne sont pas seulement morts des nazis. Ils sont morts d’abord, de la dénonciation de leurs proches.

Ne vous croyez pas à l’abri de la dénonciation. C’est une des plus grandes tentations de l’être humain. Je ne me crois pas à l’abri.

Le talmud le sait, qui apparente le lashon Ha Ra, le fait d’entacher la réputation de quelqu’un en public, à « verser du sang ». Humilier quelqu’un en public, selon la tradition juive, c’est comme mettre à mort.

Bien entendu, pour faire justice il faudra bien dénoncer ; puis il faudra « attaquer en justice » comme le dit si bien l’expression. Mais que met-on au premier plan ? Le soulagement de la victime, ou la mise à mort publique du coupable ?

La transition lexicale entre la campagne féministe américaine du « me too » et son imitation française  du « balance ton p. » en dit long sur le glissement dangereux qui peut s’opérer.

Or, je crois qu’avec l’accusation dont fait l’objet le journaliste français Frédéric Haziza, on vient de consommer ce glissement.

Frédéric Haziza est le père de mon ami David. Juste au cas où le lecteur chercherait de trouver des raisons pour contester mes propos. Pas besoin de chercher, je vous le confirme : je suis subjectivement touchée par cette affaire.Et j’aurais écrit s’il était un parfait inconnu. Ce que je partage ici est mon point de vue objectif, qui dépasse l’histoire personnelle d’Haziza et de ses proches.

Ce que je partage ici, c’est mon inquiétude sur le glissement que je vois s’opérer en ce moment dans le monde bien-pensant des faux justiciers.

Je crois profondément que ce glissement dessert la cause féministe.

Je parle en tant que femme et en tant qu’enseignante spirituelle juive, qui travaille sur l’éthique dans nos comportements les uns vis-à-vis des autres. Et je parle en tant que femme qui a subi des abus, et qui soutient du fond du cœur toutes les victimes d’abus.

C’est pourquoi j’écris pour nous mettre en garde : nous femmes, victimes et solidaires; nous, journalistes qui relaient les scandales; nous, juges et avocats; contre la tentation dans laquelle nous semblons, avec l’affaire Haziza, avoir glissé :

Celle de faire l’amalgame entre Weinstein et tout homme de quelque pouvoir ayant fait un geste déplacé- a fortiori lorsqu’il a déjà prononcé des excuses publiques, il y a trois ans de cela.
Celle de basculer de la nécessité d’une mise au point entre collègues à la tentation de l’exécution publique.Celle de confondre la campagne de défense des femmes avec une campagne de lynchage des hommes.

Comme je l’ai lu récemment, « tout ne se vaut pas ».

J’aurais haï quelqu’un qui me coince dans un couloir pour me pincer les fesses. Oui, j’aurai haï. Pardon : j’ai haï. Car cela m’est arrivé. Depuis, j’ai appris à mettre mes distances pour qu’un homme ne croie pas qu’il peut se le permettre. Et je n’hésiterai pas à porter plainte contre un abus.

Se faire justice est une chose. Se venger en est une autre. Et à mes yeux elle est une chose coupable. Coupable non pas en vertu d’un moralisme abstrait qui veut que la vengeance serait un vilain défaut. Mais coupable lorsque l’on comprend le mal que peut faire la calomnie, et le pouvoir que l’on a de faire du mal, lorsqu’on en use. Dans ma tradition, la calomnie tue. Symboliquement, et parfois littéralement.

Elle tue son objet, et elle délégitimise le combat juste et nécessaire des femmes contre les abus, qui, avec l’affaire Weinstein, avait connu une nouvelle avancée. Ne ruinons pas nos efforts en allant trop loin. N’abattons pas des êtres quand ce n’est pas nécessaire.

Faisons attention à ce que nous dénonçons.