Un jour d’octobre 1977, le père Jean-Marie Lustiger, curé de la paroisse Sainte Jeanne de Chantal, située à la périphérie de Paris, est apparu dans l’abside de l’église vers 18 heures 45 comme il le faisait à son habitude.

De même, il resta à genoux quelques instants à côté de mon siège alors que je lisais les Psaumes en hébreu. Puis il alla se préparer à célébrer l’Eucharistie.

Ce soir-là, il me dit de l’attendre dans la cour du centre paroissial. Après la célébration, il me demanda si j’étais d’accord pour l’aider à monter un groupe de prière strictement confidentiel et qui serait constitué majoritairement de Juifs devenus chrétiens, catholiques latins.

Pour lui, cette définition n’avait pas besoin d’être précisée dans la conversation. Les choses étaient évidentes. Le père Lustiger n’avait aucun contact avec l’Orient, il était parisien, français. Nous nous rencontrions régulièrement pour parler de prières, de liturgie.

A cette époque, il commença à écrire les chants tirés de la Bible et de l’Evangile à la suite des textes rédigés par le père Lucien Deiss à partir de l’important livre « Eucharistie » écrit par le père Louis Bouyer (prêtre de l’Oratoire) qui scrutait les sources juives et chrétiennes orientales des offices religieux fondamentaux du christianisme.

Il était un habitué de la bibliothèque de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris). Ancien pasteur protestant, devenu catholique, il avait été le condisciple d’Elisabeth Behr-Sigel qui avait choisi la voie de l’Exarchat russe en Europe occidentale fondé par le Métropolite Euloge.

Nous avions ainsi souvent échangé sur le sens hébraïque de la liturgie dès 1976. Je lui avais donné mon siddour de poche franco-hébraïque – celui qui était en usage chez les Eclaireurs Israélites de France – car il souhaitait écrire des cantates en essayant de suivre au plus près le sens de certaines prières hébraïques.

Dans la phase initiale, nous réfléchissions ensemble sur les équivalents les plus adéquats des mots hébraïques. Il choissait toujours le terme ou l’expression le plus simple et, musicalement, le plus élégant en français.

C’est ainsi qu’il créa entre autres, sur une musique écrite par l’organiste Henri Paget, un chant « Ecoute, Israël » calqué sur le texte hébreu et un « Sanctus » qu’il fit présenter par le père Louis Bouyer le jour de l’annonce de sa nomination à Orléans.

Bref, le père Lustiger me parla de son désir de réunir des personnes nées juives, parfois des couples mixtes qui ne trouvaient pas, dans l’Eglise catholique de Paris de lieu où ils pourraient librement exprimer leurs parcours, leurs identités.

Il s’agissait, le plus souvent de personnes qui avaient été baptisées pendant la deuxième guerre mondiale, dont les familles avaient été très cruellement marquées par l’Holocauste (comme on disait alors en France).

Beaucoup avaient perdu père et mère, oncle, tantes ou cousins. Certaines familles étaient arrivées en France tardivement, juste avant 1939. D’autres avaient été confiés à des familles d’accueil qui les avaient cachés (seul(e)s ou avec leurs parents).

Des destinées difficiles à assumer, par définition, de par l’histoire propre à chaque itinéraire. Les choses étaient encore compliquées par le fait que beaucoup avaient été convertis au catholicisme avant la réforme de du Concile Vatican II. Certains avaient été contraint d’abjurer le judaïsme dont ils ne connaissaient pratiquement rien.

Ceci reste un élément important à prendre en considération. Il a existé, un peu partout à travers l’Europe post-nazie, des « enfants volés, on peut même dire spirituellement et humainement violés ou dénaturés » qui ont traversé leur existence sans le soutien d’une reconnaissance positive de leur identité hébraïque dans l’Eglise et qui n’ont pu ou n’ont pas osé faire le choix clair d’un retour à un judaïsme exsangue, surtout parmi les Achkénazes de l’Europe entière.

Dans le monde soviétique, les choses furent plus claires à cause du maintien excluant du Point 5 de la nationalité « juive » et la possibilité pour beaucoup d’hommes d’accéder au sacerdoce orthodoxe.

Je répondis au père Lustiger que j’étais d’accord pour participer à un tel groupe qui comportait aussi des personnes non-juives. Il me demanda alors d’animer la prière. Il insista beaucoup sur cet aspect qu’il souhaitait imprimer au groupe informel tel qu’il le concevait.

Il avait raison. Les itinéraires personnels qui se croisaient étaient comme scellés par des douleurs profondes, des blessures à vif, des irrationalités difficilement maîtrisables. Chacun se comparait d’emblée aux autres membres du groupe, et d’une tragédie à l’autre, on versait aisément dans les larmes sinon l’hystérie.

Ce fut fréquemment le cas. Il fallut alors le contrôle ferme et apaisant des uns et des autres, né de l’expérience de la souffrance cachée, pour que le groupe n’explose pas.

Certains sont venus, d’autres sont partis, parfois ils ou elles revenaient selon un principe de fluidité acquise par le manque de point d’ancrage véritable, du moins sur une identité dont ils entrevoyaient difficilement la reconnaissance.

Les réunions étaient mensuelles, dans un appartement privé. J’ai proposé, chaque mois, des textes de prières dont je faisais un montage à partir de l’héritage chrétien oriental auquel j’adjoignais des séquences tirées des traditions juives.

Touts les textes étaient rédigés en français. Dès le début, j’ai introduit le Qaddish des Orphelins en araméen (selon le texte traditionnel des Achkénazes) et le Notre-Père que nous disions tous en français après que je l’ai lu ou chanté en hébreu.

Au fil des mois, la transcription a permis à beaucoup de lire la prière de Jésus en hébreu phonétique. Cela prit plus de temps pour le Qaddish, d’autant que j’essayais aussi d’introduire les autres versions en usage de ce texte (Tziduk HaDin (enterrement) ou celui récité après l’étude et les versions sépharades ou orientales).

Il existe ainsi un corpus important de textes qui ont servi de support à ce qui fut uniquement un temps mensuel de prière commune entre des personnes sans liens établis. Il n’y avait aucun projet particulier sinon celui d’une prière paisible, lue en prenant le temps.

Je tenais aussi compte des temps liturgiques du christianisme comme du judaïsme, introduisant ainsi des textes scripturaires spécifiques à certaines fêtes, certains événements communs au judaïsme comme au christianisme.

La prière fut accueillie très positivement. J’en fus heureusement surpris. Ils étaient le plus souvent triés de la tradition byzantine, syriaque, éthiopienne, copte, mais surtout de textes que les membres du groupe n’avaient pas connu dans leur expérience ecclésiale.

J’avais choisi cet enracinement car l’Orient chrétien m’était très familier depuis l’enfance. J’y avais immédiatement perçu une communauté d’expression, de style, de chants, de cantillation, de rythme des phrases (souvent longues). Cela s’est révélé de prime abord positif pour découvrir le mode sémitique venu initialement de Sion et de Jérusalem.

C’était d’autant plus significatif pour les membres du groupe que la plupart n’avaient pas eu d’accès à une quelconque expression personnelle de la prière juive et chrétienne dans ses sources mais aussi le processus d’interférence qui a présidé à l’élaboration des intercessions chrétiennes. Ce fut parfois involontaire de la part des Eglises qui ont simplement décalqué les textes psalmiques et vétéro-testamentaires.

Pour certains, ce fut l’occasion, pour la première fois et de manière inattendue, de pouvoir s’approcher de leur identité juive. Je servais de chantre (hazan/חזן) et comme ma formation avait été essentiellement achkénaze, il m’arrivait de chanter ou de cantiller un texte de la tradition juive.

Au début, je ne prenais pas garde de prononcer à la manière israélienne actuelle mais restais sur l’usage yiddishisant. Ce fut une étape révélatrice dans le contexte où nous étions.

Un dimanche après-midi, comme j’arrivais au deuxième paragraphe du Qaddish cantillé selon la prononciation achkénaze du yiddish, le père Lustiger interrompit la prière, tapa du pied brutalement en disant : « Ca suffit ! » Il s’excusa sur-le-champ de son mouvement d’humeur.

Il exprimait quelque chose de profond, viscéral. Pour le prêtre français et parisien comme pour la majorité des membres du groupe, l’hébreu a les intonations de la langue courante telle qu’elle est pratiquée dans l’Etat d’Israël.

Certains avaient été en contact avec une prononciation égyptienne ou judéo-arabe. Même si l’hébreu restait une langue « étrangère » que souvent ils ne pouvaient ni lire, écrire ou parler, Israël et la renaissance de l’hébreu moderne interpellait par ses sons actuels, ayant franchi la mort et la honte des camps.

Ce fut un moment-pivot. Le groupe commença à se former. Nous avions fait connaissance. Comme le fit remarquer un ancien secrétaire du cardinal Lustiger, certains Juifs et Juifs convertis s’approchaient volontiers du cardinal car ils sentaient qu’ils pourraient lui exprimer des choses qu’ils avaient enfouies dans des mémoires qui continuaient de saigner.

Ils portaient souvent le fardeau enkylosé de la souffrance non-dite, mûrée dans le silence prudent face à des sociétés peu bienveillantes ou dont ils conservaient un souvenir meurtri.

A l’époque du groupe de prière – tant qu’il fut informel – le père Lustiger ne parlait jamais de ses origines. Elles nous étaient connues. Il n’y avait rien à dire. Il pouvait ainsi librement partager, au sein de ce groupe « underground » quelques-unes de ses pensées.

Il pouvait ébaucher et formuler, partager des réflexions sur ce que l’identité juive pouvait signifier au sein de l’Eglise. Ce fut l’ébauche de la retraite qu’il prêcha en 1979 aux Soeurs du Bec Hellouin et dont l’enregistrement transcrit, est devenu le livre « La Promesse ».

A cette époque, il arrivait à la fin de son « mandat pastoral » comme curé de la paroisse Sainte-Jeanne de Chantal. Il rassembla un peu de tous les échanges qui avaient été librement et « clandestinement » partagés dans le groupe de prière et les formula comme un possible itinéraire qu’il entrevoyait au service de l’Eglise.

Le père Lustiger arriva un dimanche en costume strict, légèrement « mondain », ce qui lui était inhabituel. Quelques semaines passèrent et il fut nommé évêque à Orléans. Il ne quitta pas le groupe et continua d’y venir pendant l’année de son épiscopat en province.

J’ai alors demandé que l’on trouve un lieu d’église afin que notre prière ne reste pas dans un appartement privé. L’accueil était chaleureux, mais le cadre ne permettait pas d’exprimer le sens de la « communion » ecclésiale.

Nous commencions aussi à célébrer parfois l’Eucharistie. Le lieu fut trouvé et permit au groupe de trouver une autre forme d’expression.

Le départ du nouvel évêque avait un peu attristé certains. Ils pensaient que le groupe risquait de ne pas survivre à son départ pour la Beauce comme si le fils de la Rue de la Gaîté ne pouvait être happé par la capitale. La surprise fut donc totale quand il réapparut à Paris en 1981.

Il continua de fréquenter le groupe qui a conservé son caractère informel. Certains de ses membres l’ont suivi dans les Formations diocésaines qu’il avait déjà lancées en germe à la paroisse sainte Jeanne-de-Chantal. D’autres ne venaient que si l’évêque, plus encore lorsqu’il devînt cardinal, paraissait au cours des réunions.

J’ai continué à animer la prière pendant des années. Au fond, cela permettait de garder un rythme d’acculturation progressive. Nous avions parfois la visite de membres que nous connaissions en Israël mais aussi dans divers pays.

Le caractère « clandestin » était assez théorique. Comme me dit un jour le père Kurt Hruby « ‘s iz k’mat beseyser/ס’איז כמעט בסתר » (« C’est presque secret »). Mais la confrontation brutale du père Lustiger avec son passé, ses origines sur lesquelles il avait gardé un silence nécessaire a renforcé le côté « souterrain » du groupe.

Le milieu judéo-chrétien est naturellement instable et prompt à formuler des critiques. Lorsque j’ai évoqué la possibilité d’inviter un responsable de l’Eglise de France connu, le père Lustiger me répondit qu’il considérerait sans doute un groupe de ce type comme une « sous-culture ».

L’appréciation demeure, non seulement à Paris mais dans les grandes villes à travers le monde où des groupes apparentées ont tenté de se former.

Il y a aussi l’altérité sinon l’opposition quasi identique à celle des premiers temps de l’Eglise : une différence insidieuse entre Juifs de naissance ou pouvant validement se réclamer de leur appartenance au judaïsme (ceci est théorique car ils l’ont quitté par le baptême même si cela est difficile à comprendre et faire accepter) et les « Gentils », les « non-Juifs » dont l’attirance pour le judaïsme peut devenir une obsession captatrice et redoutable.

Cela a souvent provoqué des tensions irréductibles et, le plus souvent, ce sont les non-Juifs (autant ne pas utiliser le mot hébreu « goy » qui est très vulgaire) qui finissent par s’emparer des groupes judéo-chrétiens.

Les offices et Eucharisties étaient donc latins mais incluaient des formes qu’autorise la créativité postérieure au Concile Vatican II. J’ai introduit des formules hébraïques en tenant compte des sources de la liturgie juive traditionnelle, des textes qui exprimaient la fécondité de l’Orient chrétien.

Le père Georges Wierusz Kowalski, alors professeur à l’Institut Catholique et frère du père Thomas Kowalski qui permit au père Lustiger de lancer en périphérie les Formations diocésaines, me confirma dans l’idée que les Juifs dans l’Eglise n’avaient pas de place sui generis.

Il considérait avec raison que leurs destinées personnelles restaient extrêmement singulières, trop individuelles. Elles étaient issues de tragédies trop lourdes pour qu’ils puissent se constituer en groupes structurés au sein d’une Eglise latine qui gommait alors les différences et qui a traversé les siècles sans présences hébraïques constituées et reconnues.

On ne peut improviser sans continuum historique et spirituel une quelconque renaissance fictive de l’Eglise de la Circoncision. Sa disparition signifie quelque chose qui reste indéfinissable.

Il soulignait aussi un autre aspect : celui de la difficulté à préciser un objectif commun en tant que chrétiens d’origines juives. Les disputes ne sont jamais très loin quand il s’agit de se constituer en un corps organisé et les liens doivent rester très distendus.

C’est endémique au judaïsme sans que cela nuise trop fondamentalement à l’identité viscérale. Dans le christianisme, l’identité juive – réelle ou rêvée sinon espérée – se heurte frontalement au mur de la séparation quasi indestructible à hauteur de la volonté humaine.

Le père Georges Kowalski soutenait mon choix de ramener au sémitisme par le biais des traditions des Eglises orientales car – bien que souvent hostiles au judaïsme – elles partageaient une même sève expressive, vivante et incarnée.

A ma façon, j’élaborais une forme liturgique que Mgr Eugène Tisserant, ancien Préfet réputé de la Congrégation pour les Eglises Orientales, avait suggéré pour les communautés hébréophones d’Israël reconnues voici soixante ans par le Pape Pie XII. Il prescrivait l’obligation de suivre le rite assyro-chaldéen si proche des formes judaïques.

Cela ne dura pas en Israël car la plupart des prêtres et des fidèles venaient d’un Occident très latin et n’acceptaient pas un rite perçu comme anti-judaïque dont l’expression tranchait avec leur culture et spiritualité christique, essentiellement européenne.

Dans le groupe, j’ai été un témoin de continuité et d’enracinement dans des traditions juives et chrétiennes qui ravivent un héritage oublié ou peu transmis. Peu à peu, certains ont appris l’hébreu… jusqu’à l’enseigner aujourd’hui et affirmer leurs origines juives, ce qui leur a permis de relever la tête. Cela se produit souvent par le biais de ce type de groupe de prière.

Les années passant, certains ont craint de s’enfermer dans une sorte de « ghetto », d’autant plus qu’ils faisaient leur chemin dans les arcanes de ré-évangélisation lancées par le cardinal Lustiger.

Il est exact que des groupes similaires apparaissaient un peu partout dans le monde – comme témoins contemporains d’une recherche des racines, plus rarement des perspectives eschatologiques du monothéisme.

Au bout de quelques années, j’ai proposé que certains préparent, à tour de rôle, des styles de prières moins ancrées dans les traditions auxquelles je m’étais référé. Peu à peu, des chants, des psaumes dits selon les créations des communautés hébréophones catholiques d’Israël ou des mélodies israéliennes modernes. Cela a eu le mérite de diversifier les choses.

Cela me conduisit à m’effacer pour rester dans l’héritage des traditions juives et orientales et ne pas exercer une action liturgique artificielle pour ce groupe. Le domaine de la prière ne se limite pas à des intentions tirées de telle ou telle tradition.

La prière touche à l’âme et à l’identité viscérale. Je me suis retiré lorsque l’éternelle discussion quant à savoir qui, du Juif ou du Gentil, doit assurer la vie spirituelle de tels groupes, est devenue stérile.

En 1989, j’ai publié, avec l’accord du cardinal, un euchologe qui rassemblait les textes de la Liturgies des Heures telles que nous les avions utilisées dans le groupe. Il s’agissait d’une proposition.

Cela rendait aussi publique une prière qui avait nourri un groupe sur la durée. « Le Sacrifice de louange, fruit des lèvres qui célèbrent Dieu » fut préfacé par le père Bernard Dupuy, alors Directeur du Centre Istina et Directeur du service national des relations avec le judaïsme de la Conférence des Évêques de France (Editions Peeters). Il écrivait notamment :

« C’est un essai qui doit permettre à des Chrétiens, relevant eux-mêmes de traditions différentes, de retrouver leurs sources liturgiques, en remontant au moment commun le plus haut possible dans leurs origines. (…) Un tel souhait, on le devine est une gageure et a quelque choses d’irréalisable. (…)

Parmi les liturgies chrétiennes aujourd’hui en vigueur, celle qui est demeurée la plus proche des formes primitives est, on le sait, la liturgie dite syrienne orientale ou chaldéenne. Sa langue originelle est le syriaque, c’est-à-dire l’araméen oriental.

Elle a marqué les traditions liturgiques de l’Eglise chaldéenne ainsi que celle des Chrétiens de l’Inde. C’est cette prière des Heures qui sert de base au présent ouvrage.

Cette réalisation est donc oecuménique au sens le plus fort du terme. Elle ne privilégie aucun type de prière particulier… Elle cherche à rejoindre la prière chrétienne telle qu’elle a commencé d’être formulée quand elle était en relation immédiate avec sa source, la prière juive, celle que Jésus faisait sienne.

En faisant réaffleurer celle-ci à l’arrière-plan et en plein coeur de la prière chrétienne, c’est aussi la source biblique qui réapparaît dans sa fraîcheur, dépouillée du vernis des traductions qui souvent la dissimulent. » (Introduction).

Quarante ans ont passé. Le choix de l’acculturation sémitique dans l’Eglise reste une question à vif. La beauté, la profondeur de l’Orient attire et révulse en même temps. Dans le cas précis de ces nombreux Juifs devenus chrétiens dans des circonstances souvent dramatiques ou en-dehors de tout fondement culturel ou identitaire demeure une énigme de la destinée spirituelle.

Cela est surtout vrai pour ceux qui ont survécu à un 20ème siècle assoiffé de sang, de meurtres suscités par la démence des haines et d’une fascination tenace pour la destruction.

Ce fut pourtant dans ce petit groupe qu’une frange du renouveau spirituel a pu s’exprimer à Paris dans un cadre resté confidentiel. Le choix de l’enracinement hébraïque et de l’orientalité – comme en Israël en 1954 – a pu s’exprimer.

Dans ses derniers témoignages, peu de temps avant sa mort voici dix ans, le cardinal déclarait qu’il aurait souhaité accorder plus d’attention à l’avenir de l’Afrique comme aussi à l’Orient chrétien.

L’Orient byzantin a été apparemment plus clément, surtout sous le joug ottoman, pour les traditions d’expression sémitique dans des Eglises dites « anciennes ». L’araméen a véhiculé des textes rescapés de l’héritage antique, les écrits de la philosophie et de la sagesse qui furent adaptés et le plus souvent interprétés en syriaque, selon des dialectes particuliers, très locaux.

On ne saurait réduire ces traditions au patrimoine arabophone dans la mesure om les écritures dites « estranghelo, serto » et autres de l’araméen ont souvent servi de supports à des langues variées comme l’édessien mais aussi le grec, le judéo-araméen ou l’arabe naissant, l’hébreu.

Ce foisonnement surprend et interroge la logique européenne, d’autant que les hymnes, le rythme des phrases, leur longueur et mélodies lassent les esprits cartésiens ou férus de précision, de concision.

A cet égard, on reste curieusement à l’aube du christianisme et de ce que les traditions juives peuvent apporter par leurs révélations prophétiques.