Paradoxalement, c’est une voix d’outre-tombe, foudroyée par la Shoah, qui nous enseigne de façon magistrale comment vivre libre aujourd’hui. C’est la voix d’Etty Hillesum, jeune femme juive néerlandaise. Volontaire pour se faire interner au camp de Westerbork afin d’y aider ses proches, elle fut ensuite déportée à Auschwitz où elle périt le 30 novembre 1943, à l’âge de 29 ans. Elle a laissé un journal intime rédigé à Amsterdam en temps d’occupation nazie, ainsi que des lettres écrites à Westerbork.

Le texte vibrant de Cécilia Dutter « Vivre libre avec Etty Hillesum »[1] nous apprend le parcours intime d’Etty. Comment, boulimique, déprimée, traînant des jours entiers au lit, mal à l’aise dans une famille déséquilibrée, cherchant le salut auprès d’amants successifs, elle finit par devenir un extraordinaire maître de sagesse.

Comment y parvint-elle ? Grâce à l’aide de Julius Spier, psychologue junguien et chirologue juif allemand réfugié à Amsterdam, dont elle devint la compagne et qui fut, selon ses propres paroles « l’accoucheur de (son) âme ».

Rien ne se fera si l’on ne commence par « aller à la rencontre de soi ». Etty a d’abord appris à s’aimer, avec humilité et lucidité. « Aller à la découverte de ce qui se trame dans le tréfonds de notre être demande beaucoup de courage », souligne Cécilia Dutter. Ensuite Etty s’est employée à habiter sa solitude et à écouter sa voix intérieure. En cela l’ont aidée les « Lettres à un jeune poète », de Rainer Maria Rilke.

Elle s’est alors sentie prête à « goûter la joie profonde d’être ici et maintenant ». Et, écrit-elle, « tous les mots, toutes les phrases jamais utilisées par moi par le passé me semblent en ce moment grisâtres, pâlis et ternes comparés à cette intense joie de vivre, à cet amour, à cette force qui jaillissent de moi comme des flammes ! » Puis il s’agit de parvenir à une légèreté parfaite de l’âme en renonçant au « tout, tout de suite ». Ensuite de « vaincre la peur en consentant à l’inéluctable ». C’est le chemin qui conduit à « vivre libre », à « faire confiance à la vie ».

Une fois accompli ce travail sur sa personnalité, Etty Hillesum s’est sentie prête à tourner son regard vers l’autre, à l’aimer comme elle-même. « Il lui a fallu dompter son mental », note Cécilia Dutter, « pour comprendre que la question n’est pas tant d’être quelqu’un que d’être, tout simplement » – une notion hélas peu répandue par les temps qui courent. Elle a alors compris qu’il fallait refuser la haine et le ressentiment, et pardonner en ayant appris à se pardonner d’abord à soi-même, puis prendre soin de l’autre. À Westerbork, c’est grâce à Etty Hillesum que le camp s’est humanisé. Elle a su refuser le repli sur elle-même et ceux qui lui ressemblaient, participer au dialogue interconfessionnel.

La troisème étape consiste à « ouvrir son cœur à l’absolu ». Il me vient à l’esprit que Germaine de Staël préconisait en quelque sorte cette disposition comme remède au désir de suicide. « Poser un regard d’artiste sur toute chose » et apprendre à voir, cela « élargit sa disponibilité au monde et rend sa vision plus claire ». C’est ainsi qu’on acquiert la sérénité nécessaire pour vivre en paix l’approche de sa propre fin, et même la vivre en beauté. Merci, lumineuse Etty !

Ce si beau parcours, par une femme si jeune, en si peu d’années, nous est superbement restitué par Cécilia Dutter, présidente des Amis d’Etty Hillesum, qui lui a déjà consacré deux autres ouvrages [2]. Elle propose ici un guide spirituel à lire et à relire, un livre de chevet pour nous apprendre à « vivre libre » ! Qu’elle en soit remerciée.

[1] Éditions Tallandier, 2018.

[2] « Un cœur universel. Regards croisés sur Etty Hillesum », Salvator, 2013.

« Etty Hillesum, une voix dans la nuit », Robert Laffont, 2010.