Une fois n’est pas coutume, voilà enfin un sujet d’histoire pour lequel Emmanuel Macron n’a pas commis de faute.

Après sa négation de la culture française et sa sortie sur le passé colonial de la France en Algérie pendant qu’il était candidat, il était temps de ne pas déraper en tant que Président de la République.

Savoir respecter la vérité historique est la première et la plus importante responsabilité d’un chef de l’Etat, car sa parole engage non seulement le pays mais aussi les générations futures par rapport aux générations passées et présentes.

Et la tâche est ardue car même au pouvoir les politiciens sont souvent tentés de céder à la démagogie électoraliste pour maintenir leur côte dans les sondages.

Disons le d’emblée, avec la plus grande force et sans faire pour autant de politique partisane : le discours d’Emmanuel Macron pour la commémoration de la Rafle du Vel d’Hiv est à la fois le discours d’un président responsable devant l’histoire et un discours conforme à l’histoire réelle, celle de la réalité des faits.

Ce discours se situe dans la droite ligne du discours historique du 16 juillet 1995 de Jacques Chirac de reconnaissance de responsabilité de l’État français pour les crimes commis par la France de Vichy. Un discours de Président de la République qui était longuement attendu et que François Mitterand avait toujours refusé.

Mais le discours d’Emmanuel Macron est aussi singulier car il tire des leçons de l’histoire pour réactualiser la lutte contre l’antisémitisme face à ses visages modernes.

L’appel à la lutte contre « l’antisionisme, le nouveau visage de l’antisémitisme », l’hommage à Simone Veil, l’évocation du nom des victimes de la nouvelle haine antisémite depuis Ilan Halimi, en passant par les attentats de l’école Ozar HaTorah de Toulouse, l’épicerie HyperCasher, l’appel à la Justice française à mettre toute la lumière sur l’affaire du meurtre de Sarah Halimi rappellent combien l’unité nationale française est à l’image de la situation des Juifs en France, s’il y a encore des fous inconscients pour nier ce lien après les attentats de Toulouse, Montauban, Charlie Hebdo, du 13 novembre et tous les autres, comme l’assassinat du Père Jacques Hamel dans sa paroisse il y a un an.

Mais là-dessus, l’actualité ne fait que confirmer un constat déjà démontré dans le passé et qui doit être compris comme une Loi de l’Histoire (osons le grand « L » et le grand « H » sur ce point) : l’antisémitisme est un nihilisme autodestructeur pour une société. On ne pourra pas trop s’étendre sur ce point qui nous ferait sortir du cadre de cet article, mais pour les lecteurs qui souhaiteraient approfondir sur ce sujet, on se contentera de les renvoyer à titre non exhaustif aux écrits de Hannah Arendt, de Raymond Aron et de Vladimir Jankélévitch qui ont démontré les passerelles inévitables et fatales entre antisémitisme et totalitarisme.

Vichy est l’aboutissement de l’antisémitisme français du XIXème siècle qui s’est perpétué sous la IIIème République.

La politique antisémite de Vichy n’est pas tombée du ciel. Elle est au contraire l’aboutissement d’un long processus qui a démarré dans les esprits dès le début de la IIIème République dès la fin du XIXème siècle.

Elle n’est pas non plus le fait de deux hommes, les deux démons Philippe Pétain et Pierre Laval qui ont « à l’insu de leur plein gré » fait basculer le pays dans une collaboration antisémite forcée avec l’Occupant nazi.

Ce mythe a vécu au moins depuis la publication de La France de Vichy en 1972 de l’historien Robert Paxton. De même, ce n’est que depuis la circulaire Jospin du 2 octobre 1997 que les archives de l’État sur la période 1940-1945 sont librement consultables par les historiens.

Auparavant, elles étaient « étonnement » (mais pas tant que ça finalement) classées « secret défense » par les gouvernements de la IVème et de la Vème République (sic !).

L’occasion était donc bonne de rappeler les liens indissociables entre Vichy et la montée de l’antisémitisme sous la IIIème République qui a conduit la France Républicaine qui se disait héritière des Lumières, de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, de l’École de Jules Ferry et de la Victoire de 1914-1918 à conduire toute une génération de ce pays pourtant cultivé à commettre l’irréparable.

Car n’en déplaisent à ceux qui, comme Marine Le Pen, veulent refaire l’histoire sur la base du mythe des deux France -celle de la fausse France qui était à Vichy et celle de la France éternelle qui était à Londres- créée après la Guerre pour tenter de réconcilier les français entre eux, on ne peut bâtir une réconciliation et une fraternité sur la base de mensonges.

Car en niant les responsabilités de ceux qui ont commis ces crimes au plus haut sommet de l’État, on nie l’histoire réelle qui s’est vécu jusque dans la chair du pays.

Ce mythe est non seulement faux et obsolète. Mais le reconnaître serait assassiner une deuxième fois les 76.000 Juifs (25% de la population juive de ce pays) ainsi que les autres victimes non-juives morts à cause de ce régime pour leur origine ethnique, religieuse, et leur orientation politique et syndicale. Les liens entre la France de Vichy et la France de la IIIème République comme celle de la IVème République et la Vème sont bien réels.

C’est sous la France de la IIIème République que le poison de l’antisémitisme moderne s’est diffusé et par des Français pourtant lettrés et qui ne sont pas à classer parmi le « bas peuple ».

S’il ne faut pas oublier les mérites des Français qui ont dit « Non » et sont allés à Londres pour refuser la paix avec l’Allemagne, il ne faut pas oublier non plus que la France de Vichy et celle de Londres sont les deux côtés d’une même pièce.

Le vichysme et le pétainisme, nous le savons, font partie intégrante de l’histoire politique de la France. Du moins d’une certaine partie de la France lettrée et politique des cénacles parisiens.

Un cénacle qui a contaminé tout le pays comme un poisson qui commence par pourrir par sa tête avant de contaminer le corps. Cette partie de la France qui a préparé les esprits à Vichy, c’est celle d’Édouard Drumont avec la France Juive (1886) qui était un des plus grands succès de librairie en langue française du XIXème siècle.

C’est celle de Charles Maurras avec l’Action Française et son anti-Dreyfusisme acharné qui est entré à l’Académie Française en 1923 et qui a eu l’affront de s’écrier après sa condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité pour intelligence avec l’ennemi en 1945 « c’est la revanche de Dreyfus ! » (Nota : il fallait la sortir celle-là presque 40 ans après la fin de l’affaire Dreyfus).

C’est celle à droite de l’antisocialisme qui a dégénéré en antisémitisme du Comité des Forges, l’ancêtre du MEDEF, avec la puissante famille industrielle De Wendel, qui préparait sa revanche contre la politique de Blum et qui répétait « plutôt Hitler que le Front Populaire ».

C’est celle à gauche de l’anarchiste Proudhon, farouchement antisémite. Ou encore, du Parti communiste français, l’œil de Moscou, qui a scellé un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie pour se partager la Pologne, qui accusait dans l’Humanité du 20 juin 1940, après l’Appel du 18 juin de De Gaulle, à « ne pas céder à la dictature du Juif Georges Mandel » (de son vrai nom Louis Georges Rothschild) qui faisait partie avec Paul Reynaud du camp des « bellicistes » qui poussaient la France à faire pleinement la guerre à l’Allemagne.

C’est enfin au centre l’antisémitisme ordinaire et conformiste des radicaux et des socio-démocrates de l’Assemblée nationale et du Sénat qui ont voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain dont les liens avec le fascisme étaient plus que notoire étant donné qu’il a été ambassadeur de France sous l’Espagne franquiste.

C’est aussi la non-combativité de l’Etat-Major de l’Armée française comme par exemple le Général Maxime Weygand qui a ouvert la route des allemands à Sedan lors de la campagne de France et a donné la priorité stratégique « à l’ennemi intérieure », préparant ainsi le terrain au désastre de la défaite et à la catastrophe nationale de l’Occupation et de la Collaboration.

Vichy et son esprit de « Révolution Nationale » est l’enfant adultérin de la conciliation de deux branches très réactionnaires du nationalisme et du socialisme français nées au siècle précédent sur les stigmates de la Révolution Française.

L’Allemagne n’a pas eu le monopole de la politique antisémite pendant la guerre

On ne pourrait aussi passer outre l’infâme chronologie légale qui préparait les crimes d’état. Ce sont d’abord les décrets-lois Daladier du 2 mai 1938 prévoyant la mise en place de quotas d’étrangers dans les entreprises et la création d’une police des étrangers, puis le durcissement par la circulaire du 30 août 1939 des mesures contre les réfugiés politiques ou confessionnels des pays ennemis alors que ces réfugiés étaient presque exclusivement Juifs. On était pourtant avant l’armistice !

Puis il y a eu la loi du 4 octobre 1940 sur le statut des Juifs, puis la loi du 2 juin 1941, puis le premier convoi de déportation, le 27 mars 1942. Il y a ensuite l’ordonnance allemande du 7 juin 1942 et l’ignominie de l’étoile jaune.

Il y a le crime irréparable du Vel d’Hiv’, les 16 et 17 juillet 1942, mais aussi la rafle de milliers de Juifs étrangers en zone libre du 26 au 28 août.

La France possède la triste particularité d’avoir été le seul pays d’Europe à livrer des Juifs dans une zone non-occupée, cette zone faussement dite « libre ». Il n’y a aucun équivalent dans aucun autre pays de l’Europe occupée.

Quand bien même Pétain avait mis en place un régime de collaboration dès juillet 1940 par la signature du Traité d’Armistice le 22 juin 1940 ce qui faisait du régime de Vichy un régime allié à celui du Reich, il convient de rappeler qu’au plan juridique, un armistice n’est pas une capitulation.

Rien n’obligeait la France de Vichy à prendre des mesures antisémites en 1940 et à livrer des Juifs en zone libre. Et avant l’Opération Anton d’invasion allemande de la zone libre en novembre 1942, le gouvernement français de Vichy administrait souverainement la zone non-occupée. Les mesures antisémites du gouvernement de Vichy ont été faites spontanément par la France de Vichy par zèle.

A titre d’exemple, l’Italie fasciste, pourtant régime allié de plus longue date de l’Allemagne nazie, a rechigné à déporter ses Juifs. Ce n’est que tardivement, après l’occupation de l’Italie par l’Allemagne que les Juifs italiens sont déportés en octobre 1943.

La France Républicaine de l’après-guerre a entravé le travail de la Justice et des historiens

Mais l’antisémitisme de Vichy ne s’est pas arrêté après l’Occupation. Il en est resté des séquelles dans la France Républicaine de l’après-guerre, et la République Française endosse aussi une responsabilité à ce titre.

C’est pourtant la France de la IVème République, née directement du Conseil National de la Résistance, qui a voté les lois de la honte de 1951 et 1953 portant amnistie pour les actes de collaboration, intelligence avec l’ennemi et crimes commis pendant l’Occupation, au mépris total de la vérité historique et des mémoires.

Il y a là une incohérence juridique et politique flagrante qui fait tomber le mythe des deux France créé par De Gaulle. La Française Républicaine ne peut à la fois dire dans un premier temps « Vichy n’engage pas la République » et voter dans un second temps des lois de la République qui amnistient les crimes de Vichy.

Si la France amnistie des crimes de collaboration, cela veut dire qu’elle les reconnait mais refuse de les condamner et de poursuivre en justice les criminels, au mépris de ce qu’ont vécu les victimes et ce que « la France éternelle qui était à Londres et Alger » a combattu. Le transfert des responsabilités des faits commis sous Vichy envers la France Républicaine est donc évident.

Mais l’exemple le plus frappant des liens consanguins entre Vichy et la République est celui du parcours de ses élites. François Mitterrand en est l’exemple le plus notoire. Décoré par la Francisque et ancien cadre du régime de Vichy, François Mitterand a protégé pendant qu’il était président de la République son ami René Bousquet, co-responsable avec Adolf Eichmann de la Rafle du Vel d’Hiv, ainsi que Paul Touvier, chef de la Milice lyonnaise. Les procédures judiciaires se sont étalées durant presque les deux septennats de Mitterand, et avec la ponctuation d’un non-lieu de René Bousquet par la Cour de cassation alors que sa responsabilité d’organisateur de la Rafle du Vel d’Hiv était connue de tous.

C’est aussi la France Républicaine d’après-guerre qui a permis à Maurice Papon d’avoir la carrière illustre qu’il a eue sans être inquiété par la justice avant les années 90.

La France Républicaine de l’après-guerre n’a pas fait seulement qu’entraver le travail de la justice pénale, elle a aussi cherché à étouffer l’histoire réelle et le travail de recherche des historiens en classant comme « Secret Défense » les archives de la période 1940-1945 jusqu’à la circulaire Jospin de 1997 comme on l’a dit précédemment. Justice et Histoire vont d’ailleurs de pair.

Que d’eau qui a coulé sous les ponts, que d’ignorance entretenue. Combien de victimes sont mortes sans pouvoir porter plainte ?Combien de criminels sont morts paisiblement dans la France Républicaine entre temps ?

La responsabilité de la République est donc bien acquise aussi bien en fait qu’en droit.

Pourtant, la réalité spontanément criminelle de Vichy est là, et le nombre de ses victimes est terrifiant. Sur plus de 76.000 déportés, seuls revinrent quelques 2.500 survivants. La politique et la pensée racistes et antisémites n’ont pas été le monopole de l’Occupant allemand.

Dire le contraire violerait toutes les règles de l’interprétation honnête des faits historiques réels. Ce serait aussi nier les risques pris, parfois au dépend de leur vie, par les 3853 français reconnus comme Justes parmi les Nations par le mémorial Yad Vashem.

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Comme le disait Simone Veil, « en honorant ceux qui ont refusé de se plier à la fatalité de la volonté exterminatrice de l’idéologie nazie, la médaille des Justes contribue à rétablir l’Histoire dans sa vérité. »

C’est toute cette complexité d’une période troublée de l’histoire de France qu’il nous faut garder en mémoire et transmettre. « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier », dit le Talmud (Baba Batra 11a), devise qui orne la médaille des Justes.

Chacun est donc détenteur d’un devoir de mémoire et de parcelle d’humanité pour garder son visage humain et savoir empêcher le pire lorsqu’il tentera de se reproduire.