Le gouvernement israélien martèle désormais son exigence de la « démilitarisation » de la bande de Gaza. Cela fait des années que je plaide pour ma part en faveur d’un triptyque vertueux à Gaza « désenclavement/démilitarisation/développement », afin de sortir du cycle infernal des guerres à répétition.

Je ne peux donc que me réjouir de voir les autorités d’Israël proposer enfin un horizon d’avenir aux habitants de Gaza, même si la « démilitarisation » que Netanyahou appelle de ses vœux s’apparente à bien des égards à une capitulation. Afin que cette démilitarisation ne soit pas une chimère de plus, mais restaure effectivement la paix en Israël et à Gaza, il importe que les dirigeants israéliens cessent de nier trois réalités qui s’imposent à eux comme aux autres acteurs de la crise.

1. Il n’y a pas de solution militaire

Israël a mené trois guerres à Gaza en cinq ans sans jamais atteindre son objectif affiché d’arrêt des tirs de roquettes contre son territoire. Les destructions infligées à la bande de Gaza ces dernières semaines sont sans aucun précédent et le ratio des pertes civiles israéliennes et palestiniennes est désormais de l’ordre de 1 à 1000. Tsahal peut certainement faire encore mieux, ou pire, mais n’obtiendra rien de cette escalade sans fin de la violence.

La force brute n’a d’efficacité qu’au service d’une vision politique, qui fait cruellement défaut aujourd’hui en Israël. Croire que la sécurité d’Israël peut être assurée en plongeant la bande de Gaza dans une insécurité permanente n’est pas seulement moralement condamnable, c’est stratégiquement inepte, et la preuve en est donnée chaque jour en Israël même.

Le Hamas avait, avant le récent conflit, atteint un niveau d’affaiblissement historique qui l’avait contraint à signer l’accord de réconciliation inter-palestinienne. Son Premier ministre depuis 2006, Ismaël Haniyeh, avait accepté de céder la place à un chef de gouvernement neutre et à son équipe de technocrates. La guerre israélienne a renforcé le Hamas en le replaçant au centre du jeu régional et en lui accordant un pouvoir de veto sur tout règlement.

Il n’est pas plus possible à Israël de défaire le Hamas en 2014 qu’il ne lui a pas été possible de défaire le Hezbollah de 1985 à 2000. Nier cette évidence est faire preuve d’un inquiétant aveuglement.

2. Le blocus est un acte de guerre

Rabin avait mis en exergue le principe de « la terre contre la paix », pierre angulaire du processus de paix israélo-palestinien.

L’équipe actuelle ne veut entendre parler que de « la paix contre la paix ». Acceptons cette grave régression, d’autant plus grave qu’Israël, puissance occupante, y compris à Gaza, a bien plus de devoirs que de droits. Mais acceptons donc que « la paix contre la paix » soit le cadre conceptuel du règlement du conflit de Gaza.

Le blocus imposé depuis sept ans par Israël à la bande de Gaza (avec la collaboration de l’Egypte à la frontière méridionale) est littéralement un acte de guerre. Il est d’autant plus injustifiable qu’il s’apparente à une sanction collective contre 1,8 millions d’êtres humains, ainsi doublement pris en otages, d’abord par Israël, ensuite par le Hamas, grand bénéficiaire du blocus en termes de contrôle de la population.

Une levée du blocus ne serait par ailleurs pas une « défaite » pour Israël puisqu’elle aurait pour effet immédiat de doublement affaiblir les milices de Gaza : d’abord, en relançant une dynamique économique qui détournera la main d’œuvre non qualifiée du métier des armes, aujourd’hui son seul débouché salarié ; ensuite, en sapant enfin efficacement l’économie souterraine des tunnels, à la fois principale ressource financière du Hamas et canal déterminant d’approvisionnement en armes.

3. L’Autorité palestinienne est le partenaire pour la paix

Israël refuse de discuter avec le Hamas, qui n’a pour sa part aucune envie de négocier avec « l’ennemi sioniste ». Acceptons là encore cette fin de non-recevoir, même si, dans l’Histoire, c’est toujours avec ses ennemis que l’on finit par faire la paix. La « médiation » égyptienne, tant célébrée par Israël parce qu’elle relaie fidèlement ses exigences, a prouvé son incapacité à déboucher sur autre chose que des trêves fragiles.

Israël n’a donc d’autre option que de valider l’accord inter-palestinien qu’elle a tant combattu, jusqu’à en déclencher la crise actuelle. Ne serait-ce que pour assurer sa sécurité, Israël a un urgent besoin d’un partenaire fiable et solide à Gaza. Si le Hamas est récusé, alors l’Autorité palestinienne doit revenir s’installer de plein exercice dans la bande de Gaza. Israël a tout à gagner à coopérer sans réserve à cette restauration du pouvoir du président Mahmoud Abbas.

Le gouvernement Netanyahu ne peut rêver d’un partenaire pour la paix mieux disposé que le président Abbas. En rompant les négociations de paix en avril dernier sur des questions de détail, le cabinet israélien a directement fait le jeu du Hamas. Israël ne parviendra pas à sortir de l’impasse actuelle sans revenir sur une aussi grossière erreur. Seule l’Autorité palestinienne, responsabilisée par Israël en Cisjordanie comme à Gaza, est en mesure de garantir la sécurité d’Israël. Encore faut-il rouvrir la voie vers l’établissement d’un Etat palestinien vivant en paix aux côtés d’Israël.

Le gouvernement Netanyahu, qui a fort imprudemment joué avec le feu, est désormais confronté à une alternative claire dans sa volonté déclarée d’obtenir la démilitarisation de la bande de Gaza : soit négocier sous les tirs de roquettes avec un Hamas renforcé par les hostilités ; soit négocier avec une Autorité palestinienne que seul Israël peut consolider dans les territoires toujours occupés. Il n’y a pas de troisième option, en tout cas pas dans un monde adulte et responsable.

Rabin était connu pour avoir affiché sa détermination à négocier comme s’il n’y avait pas de terrorisme, ainsi qu’à combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de négociation. Cette devise d’un authentique homme d’Etat devrait être méditée par les nains qui lui ont succédé, avant qu’ils ne précipitent Israël dans une nouvelle et inutile tragédie.