L’une des qualités fondamentales des hommes qui réfléchissent n’est autre que la lucidité. Pourtant, les hommes politiques, tous et sans exception, qu’ils soient de droite ou de gauche, croient qu’ils vont changer les fondamentaux, l’ordre du monde. L’actuel président de la République, avec tout le respect qui lui est dû ainsi qu’à sa fonction, ne déroge pas à la règle.

Il croit sincèrement que le pays souffre d’un mal quasi-congénital et qu’il importe de l’en guérir au plus vite. Donc, cette attitude part d’une bonne intention, fort louable mais un peu difficile à réaliser.

Un exemple américain : Henry Kissinger avait jadis cloué le président Jimmy Carter au pilori en disant ceci : tous les présidents US ont voulu changer le monde mais ce président Carter se conduit comme s’il l’avait lui-même créé…

Tout est dit. Souvenons-nous de V. Giscard d’Estaing qui, depuis ses terres d’Auvergne, clamait, avec un peu de vanité tout de même, qu’aujourd’hui marquait une ère nouvelle de la politique française. On connaît la suite. Tout est passé à la trappe, lui aussi voulait procéder à la décrispation, créer un statut de l’opposition, etc…

Aujourd’hui, quatre décennies après ces belles déclarations, que reste-t-il ? Hélas, pas grand chose… Est-ce à dire que c’est aussi ce qui attend le président actuel qui affiche des ambitions bien plus considérables ? Nul ne le sait encore avec certitude, mais comme sur la communauté de Jacob dans les récits bibliques, les nuages s’accumulent avec une insistance inquiétante.

On se souvient de l’expression assassine visant Nicolas Sarkozy, le président bling-bling qui lui a collé à la peau et dont il n’a jamais réussi à se défaire. On se souvient aussi des vacances à bord d’un yacht appartenant à un milliardaire célèbre.

Eh bien, des années après ces péripéties, somme toute mineures, l’opinion publique n’a pas changé fondamentalement : on reproche au pouvoir actuel de favoriser les riches. Au motif qu’il ne taxe pas assez les signes extérieurs de richesse. Preuve que ce pays et ses forces vives sont très rétifs au changement.

Alors vouloir transcender le clivage gauche / droite, véritable fonds de commerce de politiciens blanchis sous le harnais, est, je me répète, certes louable mais irréaliste. Le président a su entreprendre le dynamitage de la droite, il faut appeler un chat un chat. Il l’a maintes fois dit lui-même.

Et il a bien commencé, nommant un Premier ministre issu des LR ainsi que d’autres ministres à des postes plus ou moins stratégiques. Le président a eu les mêmes gracieusetés pour l’autre camp, celui de la gauche dont il avait pourtant servi le président durant quelques années, tant en qualité de conseiller qu’en qualité de ministre. Mais la réaction n’a pas tardé : le résultat des élections sénatoriales est là pour le prouver.

Il y a loin de la coupe aux lèvres. Peut-on croire qu’un vieux pays comme la France, avec une telle histoire (la royauté, la décapitation du monarque, la proclamation de la République à une voix de majorité, etc…), serait en mesure de se régénérer de fond en comble ? Les premiers frottements se produisent, au sein même de la majorité hétéroclite qui soutient le président.

Le ciment unificateur, le principe architectonique, ne sont pas assez forts pour faire oublier à cet agrégat ses propres origines, ni son credo politique propre. Ce n’est pas parce qu’on est désormais des marcheurs qu’on s’est débarrassé de sa sensibilité propre. Tous les sociologues vous diront qu’on se définit plus par ce qu’on rejette que par ce à quoi on adhère. Un groupe reconnaît les siens et rejette les autres.

Dans l’histoire des idées, cela s’est appelé, à quelques nuances près, la guerre de tous contre tous. Au niveau international, c’est comme parler de l’Etat-nation qui se définit par sa propre histoire et par sa présence au monde. Regardez les pays de l’Union Européenne : l’histoire de France n’a rien à voir avec celle de l’Espagne, et moins encore avec celle de l’Allemagne…

Avec un tel arrière-plan historique, la France mettra quelques siècles à se départir de cette division en catégories politiques antinomiques. Il suffit d’écouter des syndicalistes qui auraient tout à gagner en fusionnant mais qui se refusent à le faire pour de pures satisfactions d’amour propre et d’ego.

Ce clivage a généré, comme je l’ai dit dans mon précédent éditorial, tout un charivari au gouvernement où l’on s’échine à extirper des esprits l’idée d’un président des riches… Les cabinets ministériels ont été priés de soumettre au plus vite des idées pour désamorcer le désamour qui persiste (la côte du président a encore perdu deux points !)

Or, pourquoi tout cet émoi ? Parce que, justement, certaines catégories sociales n’admettent pas que d’autres vivent mieux et plus à l’aise. Que l’on ne se méprenne pas sur le sens de mes propos : je rêve d’un monde apaisé, autonome et se suffisant à lui-même. Mais la réalité montre qu’il y a loin de la coupe aux lèvres.

La droite opte pour une économie forte, des comptes équilibrés, un régime minceur pour les salariés, même les mieux payés. La gauche, elle, rêve de distribuer, de soutenir et de d’assister. J’avoue qu’intellectuellement et moralement, j’ai longtemps adhéré à cette philosophie, avant de me rendre compte, qu’en sortant de la tour d’ivoire du philosophe, la réalité était tout autre.

Certains chefs d’entreprise font tout pour soumettre leurs salariés qui dépendent d’eux pour assurer leur subsistance ; les salariés, à leur tour, se défendent et considèrent leurs employeurs comme des ennemis à combattre. Et revoilà, sous une forme primaire, voire primitive, la résurgence du clivage gauche / droite…

Comment faire pour transcender cette opposition ? Par ma culture, j’ai souvent réfléchi sur les formules mystiques ou philosophiques. Nicolas de Cues avait parlé de la neutralisation des contraires (coincidentia oppositorum), mais en Dieu seulement !

Il serait le seul à abriter dans son essence une harmonie absolue, incomparable, à nulle autre pareille… Mais voilà, pouvez vous aller plaider cela auprès du Medef ou de la CGT ? Pour faire l’équilibre, citons Hegel, le philosophe après le mystique, qui nous a enseigné sa théorie de l’Aufhebung, le dépassement, l’action de transcender, de neutraliser les contraires.

L’exemple le plus prégnant est évidemment la mise face à face de l’être et du néant, ce qui donne le devenir (encore faut-il le définir précisément). En allemand, aufheben veut dire à la fois lever, soulever et supprimer. Pour obtenir un résultat, si minime soit-il, il faut viser bien plus haut, placer le curseur à une hauteur considérable.

Donc, le pouvoir actuel est fondé à avoir des ambitions mais il doit en même temps (saisissez l’ironie) se garder de se nourrir d’illusions. Souhaitons bonne chance, tout de même, mais sans trop y croire.