Marignan ? 1515 ! Qui ne connaît cette date, même s’il ignore de quoi il retourne ? Allons, un petit effort de mémoire historique.

La France, dirigée par François Ier (mais non, pas le pape, le roi), s’attaque au duché de Milan pour le reconquérir. Il trouve dans la République sérénissime de Venise une alliée inattendue (précédemment ennemie et vaincue à Agnadel) et remporte la bataille de Marignan.

1515 est donc la date d’une victoire franco-vénitienne contre le duché de Milan. Et tant pis pour les cocoricos qui n’y voyaient qu’une victoire franco-française.

Bon. Et si maintenant, je vous demande 1516 ? Ne me répondez pas que ce fut le premier anniversaire de la bataille de Marignan : vous auriez droit à un bonnet d’âne. Le 29 mars 1516  – il y a tout juste cinq-cents ans – le Sénat de la République de Venise votait la création d’un quartier réservé aux Juifs dans l’îlot de la Nouvelle Fonderie (Ghetto Nuovo), un ensemble de maisons aux allures de forteresse, auquel on accédait par une porte unique, qu’on pouvait fermer la nuit.

A cette occasion, les loyers y furent d’ailleurs augmentés d’un tiers… Le nom de ce quartier devint dès lors, même s’il ne représentait pas une première en Europe, le symbole douloureux de toutes les exactions à venir à l’encontre des communautés juives.

Ghetto, le nom était lancé. Ce mot deviendra le symbole de toutes les oppressions, pas seulement contre les Juifs dont il n’est d’ailleurs pas sûr que celui de Venise fut le plus malheureux de ceux à venir.

En effet, on apprend que les Juifs construisirent dans le ghetto de la « Sérénissime » de nombreuses et superbes synagogues qu’on peut encore visiter aujourd’hui. Simplement, il leur fallut les construire dans les étages supérieurs d’immeubles qui gagnaient en hauteur au fur et à mesure de la densité croissante de la population concentrée là, sur une surface non-extensible.

Même si ce premier ghetto, portant ce nom, ne fut pas le plus inhumain, il reste que le nom de ce quartier juif devint le symbole de toutes les discriminations ethniques de l’histoire de ces cinq derniers siècles, plus particulièrement des 20ème et 21ème siècles.

Les nazis réhabilitèrent ce mode de ségrégation des Juifs dans le IIIème Reich. Ils délimitèrent des ghettos en déplaçant des populations : aryennes à l’extérieur, juives à l’intérieur. Puis ils firent bâtir des murs par les Juifs eux-mêmes pour les séparer définitivement des non-juifs. Ils réduisirent la population extrêmement confinée à la famine et au travail forcé. La mortalité y était très élevée.

Nous avons tous en tête ces photos de petits mendiants faméliques, ces cadavres gisant à même les trottoirs, ces charrettes les ramassant quotidiennement, ces visages hâves, ces regards inexpressifs, ces squelettes vêtus de maigres couvertures. Tout cela en attendant les rassemblements devant les gares et le chargement de ce bétail humain dans les wagons à bestiaux qui les emmenaient vers Auschwitz ou d’autres camps d’extermination. Ce mode opératoire fut celui appliqué aux Juifs polonais, tandis que ceux de Russie ou d’Ukraine étaient également arrachés au ghetto local pour être emmenés vers des fosses creusées à l’extérieur des villes et villages où ils étaient exécutés par balles de fusils ou de mitrailleuses…

Le plus célèbre ghetto fut celui de Varsovie, sans doute à cause de l’importance de sa population (plus de 500 000 Juifs), mais aussi de sa révolte finale à partir du 19 avril 1943, veille de la Pâque juive. Révolte qui, dans l’esprit des nazis, devait être mâtée en trois jours au maximum, et qui dura plusieurs semaines. Ce fut peut-être l’une des pages les plus héroïques de l’histoire de l’humanité que ces jeunes garçons et filles, sous la direction de Mordekhaï Anielewicz, écrivirent avec leur sang et leur jeunesse.

Mais, comme je le disais plus haut, le terme de ghetto s’est étendu à d’autres concentrations de populations discriminées. Ce fut (et ça reste) en Afrique du Sud le cas de Soweto (pour South Western Township), à 15 kms au sud-ouest de Johannesburg. Environ 1 500 000 Noirs y vivent dans des conditions fort précaires, essentiellement des bidonvilles. Et même si la chaleur humaine y compense quelque peu les conditions économiques déplorables, il n’en reste pas moins que cette politique de l’apartheid pratiquée par des blancs sur des noirs est insupportable.

Aux Etats-Unis aussi, on parle couramment de ghettos noirs dans les principales villes comme d’une résurgence de l’esclavage qui fut pratiqué pendant plus de deux siècles dans l’ensemble des états du pays. Bien sûr, des voix courageuses se sont levées en leur temps pour condamner toutes les discriminations basées sur la couleur de peau ou la culture de certains groupes humains. Il ne reste pas moins que cette peste de l’inégalité supposée entre les hommes, opposant des supposées « races supérieures » à des supposées « races inférieures » a la vie dure.

Il semblerait que l’homme n’est pas capable d’intégrer la leçon initiale du récit biblique de la Création, à savoir que l’humanité entière a une origine unique. C’est pourtant cette réalité d’une grande simplicité que le livre de la Genèse a voulu imposer en parlant d’un seul couple initial – Adam et Eve – afin que nul ne puisse se prévaloir d’une origine ou d’une essence supérieure.

Mais il y a autre chose encore, comme une malédiction constante engendrée par le ghetto de Venise. On construit, autour de cette notion, des théories de la séparation entre les groupes humains. C’est ainsi qu’on parlera des ghettos des banlieues pour désigner des lieux où des individus se rassemblent dans une atmosphère asociale et où, finalement, il est bien commode pour la société de les confiner et de les désigner comme des territoires de non-droit.

Un fossé se creuse dès lors entre ces jeunes qui revendiquent ou se résignent à cette condition, et le reste de la Cité qui les stigmatise dans leur différence, leur interdisant finalement une insertion normale. Il est très difficile de porter des jugements primaires sur ces situations, et encore davantage d’y proposer des solutions acceptables de part et d’autre. Mais il importe de comprendre que l’homme est un être social et de ne jamais l’oublier, sauf à créer de la séparation.

Certains proposent pour le mot ghetto une étymologie originale, inattendue, et peut-être pas si dénuée de bon sens qu’on pourrait l’imaginer. Cette étymologie ne se relierait pas au nom du quartier de la Fonderie de Venise où fut créé le premier ghetto, mais au mot hébraïque de גט (gueth) qui désigne l’acte de divorce entre les époux. Tout ghetto serait donc le résultat de ce divorce (consenti ou pas) entre des groupes humains précédemment unis, mais que les circonstances ont fini par désunir.

N’est-ce pas ce qui s’est produit à maintes époques, en différents lieux, entre différentes populations, lorsque les conditions du « vivre ensemble », pour reprendre une formule actuelle, n’ont plus été réunies ? Il y a alors eu divorce, parfois volontaire, parfois imposé, entre des hommes qui ne parvenaient plus à se reconnaître comme des « prochains » ? Je pense souvent à cette merveilleuse formule employée dans le livre de l’Exode au moment de la neuvième plaie d’Egypte, celle des ténèbres. Il est écrit (Exode, 10:23) : לא ראו איש את אחיו, littéralement : « Un homme n’apercevait plus son frère » pour dire qu’on n’y voyait plus rien, si profonde était l’obscurité.

Il n’en reste pas moins que c’est cette incapacité pour un homme de reconnaître son frère qui fut le déclencheur de la sortie d’Egypte. Tandis que, plus loin, nous lisons (Ibid. ibid.) : ולכל בני ישראל היה אור במושבותם, « mais pour les enfants d’Israël, il y avait de la lumière dans leurs demeures ». C’est cette distinction entre les ténèbres de la non-reconnaissance de son frère et la lumière des enfants d’un même peuple qui fut fondatrice du destin différent de l’Egypte et d’Israël.

Pensons à toujours reconnaître notre frère, quels que soient la couleur de sa peau, ses croyances, sa culture, son aspect physique, son histoire, afin de sortir de tous nos ghettos.

Rabbin Daniel Farhi.