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Venise, NAZA : qu’applaudissait-on exactement ?

La journaliste et réalisatrice Rachel Szor et le journaliste et cinéaste israélien Yuval Abraham assistent à la séance photo du film « Naza », présenté en compétition lors de la 83e Mostra de Venise, au Lido de Venise, le 10 septembre 2026. (Crédit : Stefano Rellandini/AFP)
La journaliste et réalisatrice Rachel Szor et le journaliste et cinéaste israélien Yuval Abraham assistent à la séance photo du film « Naza », présenté en compétition lors de la 83e Mostra de Venise, au Lido de Venise, le 10 septembre 2026. (Crédit : Stefano Rellandini/AFP)

Après avoir écouté l’excellent Philippe Val sur une radio parisienne concernant le documentaire NAZA , sa chronique m’a « interpellé » et m’a amené à cette réflexion.

À Venise. Le documentaire NAZA, réalisé par les Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, a reçu près de vingt-cinq minutes d’ovation debout. Vingt-quatre minutes et demie exactement selon plusieurs comptes rendus. Un record rapporté pour la Mostra. Le film donne notamment la parole à 24 membres ou anciens membres de l’appareil militaire et du renseignement israéliens et porte de très graves accusations sur la conduite de la guerre à Gaza.

On peut naturellement applaudir un documentaire parce qu’il est fort, bien construit ou courageux. On peut aussi être bouleversé par la souffrance des civils palestiniens. Rien de cela n’est contestable. Mais lorsqu’une salle entière reste debout pendant près de vingt-cinq minutes pour un documentaire qui accuse très directement Israël, une autre question apparaît : qu’applaudit-on exactement ?

Il devient difficile de considérer une telle ovation comme un simple hommage au cinéma. L’applaudissement devient aussi un geste politique. Et peut-être même davantage. Car ce qui m’interroge dans ces vingt-cinq minutes n’est pas seulement la critique du gouvernement israélien ou de la stratégie militaire menée à Gaza. J’ai le sentiment que, dans une partie de cette mobilisation culturelle, la frontière entre la condamnation d’une politique israélienne et la condamnation d’Israël en tant qu’entité devient de plus en plus difficile à distinguer.

Il faut immédiatement apporter une précaution. Personne ne peut savoir ce que pensait chacun des spectateurs présents dans cette salle. On ne peut donc pas affirmer que vingt-cinq minutes d’applaudissements signifient vingt-cinq minutes d’hostilité envers Israël. Encore moins vingt-cinq minutes d’antisémitisme. Ce serait beaucoup trop simple. Mais on peut néanmoins regarder ce que produit collectivement une telle scène.

Des drapeaux palestiniens sont visibles. Le film porte une accusation extrêmement lourde contre Israël. Les applaudissements se prolongent pendant près de vingt-cinq minutes et deviennent eux-mêmes l’un des événements du festival. À ce moment-là, on ne célèbre plus seulement une réalisation, un montage ou un travail journalistique. On envoie aussi un message.

Et c’est précisément là que naît mon interrogation : pourquoi la dénonciation d’Israël provoque-t-elle aujourd’hui, dans une partie du monde culturel occidental, une mobilisation émotionnelle d’une intensité aussi exceptionnelle ?

Israël doit pouvoir être critiqué. Son gouvernement doit pouvoir être critiqué. Les souffrances palestiniennes doivent être montrées et entendues. Mais ce qui mérite d’être examiné est l’asymétrie de l’émotion.

Et c’est ici que le 7 octobre 2023 revient inévitablement dans ma réflexion. Je n’ai pas le souvenir, après le massacre commis par le Hamas, d’avoir vu dans les grands festivals occidentaux une mobilisation culturelle d’une intensité comparable.

Il faut là encore être précis. Il y a bien eu des réactions importantes. Dans les jours suivant l’attaque, plus de 700 personnalités d’Hollywood ont signé une lettre condamnant le Hamas et demandant le retour des otages. Des commémorations et des hommages aux victimes du 7-Octobre ont également été organisés dans de nombreux pays. Il serait donc faux de parler d’un silence total du monde culturel.

Mais ce n’est pas exactement ma question. Ma question concerne l’intensité visible, collective et spectaculaire de la mobilisation.

À Cannes en 2024, par exemple, quelques gestes rappelaient le 7-Octobre et la question des otages. Laura Blajman-Kadar, survivante de l’attaque du festival Nova, est apparue sur le tapis rouge avec une robe portant les visages d’otages et l’inscription « Bring Them Home ». Mais le conflit israélo-palestinien et les otages avaient finalement occupé relativement peu l’espace public du festival. Une projection privée de Bearing Witness, montrant des images du massacre du 7-Octobre, prévue en marge du festival, avait même été annulée après l’évocation d’un risque sécuritaire.

Le contraste avec Venise est donc difficile à ne pas remarquer. Lorsque des Israéliens ont été massacrés dans leurs maisons, dans des kibboutzim ou lors du festival Nova, il y a eu de l’émotion. Il y a eu des condamnations. Il y a eu des gestes de solidarité. Mais je ne me souviens pas d’une salle de festival debout pendant vingt-cinq minutes pour dire sa solidarité avec ces victimes. Je ne me souviens pas non plus d’une mobilisation culturelle internationale de même ampleur et de même durée, année après année, autour des victimes israéliennes et des otages.

Ce constat ne retire absolument rien à la souffrance des Palestiniens. Il ne s’agit surtout pas d’organiser une compétition entre les victimes. La souffrance d’un enfant palestinien ne diminue pas parce qu’un enfant israélien a été assassiné. Et inversement.

La question est différente : pourquoi l’émotion semble-t-elle devenir beaucoup plus puissante, beaucoup plus visible et beaucoup plus mobilisatrice lorsqu’Israël se trouve dans le rôle de l’accusé ?

Une première réponse est probablement historique. Israël occupe une place particulière dans l’imaginaire européen. La Shoah, la création de l’État d’Israël, les guerres israélo-arabes, la question palestinienne et l’histoire des Juifs en Europe appartiennent toutes, directement ou indirectement, à la mémoire européenne. Lorsque l’Europe regarde Israël, elle regarde donc aussi une partie de sa propre histoire.

Mais il existe probablement une autre explication. Dans une partie du monde culturel occidental, le conflit israélo-palestinien est devenu un symbole beaucoup plus large. Israël est souvent placé du côté du puissant : armée moderne, soutien américain, économie développée, proximité avec le monde occidental. Les Palestiniens sont placés du côté du faible : peuple sans État, population déplacée, territoire occupé ou contrôlé.

Cette lecture permet alors d’inscrire le conflit dans des catégories très présentes aujourd’hui dans les universités, les médias et la culture : domination, colonialisme, oppresseur et opprimé, Nord et Sud, puissant et faible. Le problème commence lorsque cette grille de lecture devient presque automatique.

Car plus Israël devient un symbole, moins Israël est regardé comme un pays réel. On parle moins d’un gouvernement israélien. Moins d’une coalition politique. Moins d’une décision militaire. Moins d’une société israélienne profondément divisée sur la guerre. On parle simplement d’« Israël ».

Et c’est là, selon moi, que la frontière devient délicate. Critiquer une politique n’est pas la même chose que condamner un pays dans son ensemble. Condamner un gouvernement n’est pas la même chose que transformer l’existence de cet État en faute morale. Or une ovation comme celle de Venise peut donner le sentiment que cette frontière devient progressivement plus floue.

Encore une fois, cela ne signifie pas que ceux qui applaudissaient souhaitaient la disparition d’Israël. Nous n’en savons rien. Mais la scène produit malgré tout un symbole très fort : pendant près de vingt-cinq minutes, un documentaire accusant Israël devient l’objet d’une communion collective exceptionnelle.

Et je ne peux m’empêcher de comparer cette image avec la mobilisation beaucoup moins spectaculaire que j’ai observée dans ces mêmes milieux après le 7 octobre. C’est cette asymétrie que je veux interroger.

Pas pour interdire la critique d’Israël. Pas pour nier Gaza. Pas pour considérer automatiquement comme antisémite celui qui défend les Palestiniens. Mais pour comprendre pourquoi Israël semble susciter une exigence morale et une intensité émotionnelle particulières, parfois beaucoup plus fortes que celles que l’on observe lorsque les victimes sont israéliennes.

Et c’est ici seulement que la question de l’antisémitisme peut commencer à se poser. Pas lorsque l’on critique Netanyahu. Pas lorsque l’on critique l’armée israélienne. Pas lorsque l’on manifeste pour Gaza. Mais lorsque la condamnation d’une politique devient progressivement une condamnation d’Israël en tant qu’entité. Puis lorsque l’existence même d’Israël devient suspecte. Et enfin lorsque les Juifs, où qu’ils vivent, sont rendus collectivement responsables de ce que fait le gouvernement israélien.

À ce moment-là, nous avons changé de terrain.

Le véritable sujet n’est donc probablement pas de savoir si dix minutes d’applaudissements sont acceptables et si vingt-cinq deviennent antisémites. Il n’existe évidemment aucun chronomètre moral.

La vraie question est beaucoup plus dérangeante : pourquoi une partie du monde culturel occidental semble-t-elle éprouver une émotion aussi puissante lorsqu’Israël est accusé, alors que cette même intensité paraît beaucoup plus difficile à retrouver lorsque des Israéliens sont massacrés ?

Et finalement : qu’applaudissait-on exactement à Venise ?

Un documentaire ? Le courage de témoins israéliens ? La défense des Palestiniens ? La condamnation de la politique du gouvernement israélien ? Ou, chez certains, quelque chose de plus large : la condamnation d’Israël lui-même comme entité politique et morale ?

Je n’ai pas la prétention de connaître la réponse de chaque spectateur. Mais après près de vingt-cinq minutes d’ovation, poser cette question ne me paraît pas illégitime.

C’est peut-être même là que commence le véritable débat.

à propos de l'auteur
Gilles Touboul est un analyste géopolitique passionné et un ancien trader spécialisé sur les marchés asiatiques et moyen-orientaux. Longue expérience en salle de marché, il conjugue rigueur financière et compréhension des dynamiques géopolitiques. Observateur des bouleversements internationaux, il intervient régulièrement sur des sujets liés aux conflits, aux relations internationales et à l’impact de la géopolitique sur l’économie mondiale. Diplômé des langues orientales, et en relations internationales, il vit en Israël.
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