Vendre la peau de l’ours…

Face à la tyrannie des sondages quotidiens et à l’anxiété électorale, une analyse prospective rappelle une vérité fondamentale de la politique israélienne : rien n’y a jamais été joué d’avance. Décryptage des ressorts cachés et des leçons de l’Histoire.
L’illusion des sondages
Tout bon thérapeute, coach, curé, rabbin ou moine bouddhiste vous dira que tant qu’un événement n’a pas eu lieu, tous les sentiments positifs, négatifs, d’espoir ou de désespoir sont vains. Si les choses ne sont pas arrivées, on peut les anticiper, on peut les imaginer, on peut même calculer des probabilités, il n’en demeure pas moins que tant que cela n’est pas arrivé, les émotions puissantes et parfois dévastatrices que suscite un événement futur sont au mieux rassurantes — anticiper une issue négative dès lors qu’on la croit certaine relève de la fatalité —, au pire affolantes.
En préambule donc : rien n’est joué. Rien n’est joué dans un sens et rien, évidemment, n’est joué dans l’autre. Je parle bien évidemment de ce qui constitue une véritable obsession collective : les prochaines élections électorales.
Nous disposons de plusieurs outils pour essayer d’anticiper ou de toucher du doigt ce qui adviendra. On regarde autour de soi, on parle avec les gens. Selon l’endroit où l’on réside, on croise des électeurs fidèles à la coalition que rien ne fera hésiter. Ailleurs, sur les marchés ou dans d’autres quartiers, on rencontre d’anciens partisans fous de colère qui ont décidé que « plus jamais ». Quoi qu’il en soit, l’un des biais cognitifs les plus fréquents consiste à piocher dans notre environnement immédiat pour décréter qu’il s’agit de la vérité générale. C’est un réflexe psychologique naturel face à l’inconnu : nous avons besoin de construire des récits pour nous figurer ce qui est par nature infigurable.
Quant à l’outil qui fait trembler les réseaux sociaux et rythme nos nuits — où certains se couchent angoissés et d’autres se lèvent de bonne humeur selon la publication d’une étude —, ce sont les sondages. Sans même évoquer les concepts statistiques de base comme la taille restreinte des échantillons (souvent 450 à 500 personnes) ou la part massive d’indécis (20 à 40 % qui répondent « ni l’un ni l’autre »), ces chiffres ne traduisent pas fidèlement le rapport de force réel. Ils doivent être analysés avec recul et mis à relative distance.
Quand on observe par exemple des projections créditant l’extrême-droite radicale de 19 à 22 sièges, l’angoisse s’installe. Pourtant, il s’agit d’un saut quantitatif irréaliste sur le terrain. Les instituts de sondage ont certes une relative lucidité méthodologique en menant des études spécifiques sur les jeunes qui voteront pour la première fois — plusieurs centaines de milliers de nouveaux électeurs représentant 10 à 12 mandats. Mais malgré cette attention, la réalité électorale échappe régulièrement aux prédictions.
La leçon des fausses prédictions
L’histoire récente des élections israéliennes offre des leçons édifiantes sur les limites de l’exercice prédictif. Premier cas : les élections de 2022. Ce qui avait totalement échappé aux instituts de sondage, c’est le cumul des votes pour les partis n’ayant pas franchi le seuil d’éligibilité. Plus de 289 000 voix (notamment pour Meretz et Balad) sont parties à la poubelle en raison de la dispersion électorale. Les partis du gouvernement du changement d’alors (Bennett et Lapid) l’ont payé au prix fort faute d’accord d’union entre Avoda et Meretz.
Le fait marquant et édifiant réside dans le fait que la coalition actuelle, bien qu’ayant obtenu 64 sièges lui permettant de gouverner de manière stable et autoritaire, avait en réalité réuni un nombre absolu de suffrages inférieur à l’opposition, à quelques dizaines de milliers de voix près.
Autre exemple en 2013 : alors que l’échiquier politique semblait figé, un nouveau venu surgit, Yair Lapid avec son parti Yesh Atid. Ancien présentateur de télévision, les sondages le créditaient modestement de 8 à 10 sièges. Personne n’avait anticipé l’explosion à 19 sièges, portée par la classe moyenne mobilisée lors des manifestations de 2011 contre le coût de la vie. Cette percée a complètement redistribué les cartes, imposant l’alliance Lapid-Bennett et forçant la création d’un gouvernement de centre-union, loin des scénarios annoncés.
Autre exemple marquant en 2006 : Kadima et le Parti Laboriste étaient donnés largement gagnants par les sondages, approchant la majorité absolue à 61 ou 62 sièges. C’était sans compter sur un acteur totalement imprévu : le parti des retraités (Guimlaïm) mené par Rafi Eitan. Moqué et ignoré par les instituts, ce parti a obtenu 7 sièges grâce à un vote de protestation massif de la jeunesse tel-avivienne. Ce « pied de nez » électoral a fragilisé le gouvernement d’Ehud Olmert, le contraignant à modifier ses alliances et sa ligne politique.
L’irréductible facteur humain
À chaque élection, un élément relevant de l’irrationalité sociologique vient déjouer les calculs électoraux. Qu’il s’agisse de l’opération Raisins de la colère en 1996, de l’AVC d’Ariel Sharon en 2006 ou de la contestation sociale de 2011, la sociologie israélienne est traversée par des moments de crise et des rendez-vous fondateurs dont l’impact sur le vote ne peut être modélisé à l’avance.
Aujourd’hui encore, on ne peut ignorer la capacité de mobilisation citoyenne inédite observée dans le pays : des centaines de milliers de personnes descendues dans la rue en 2023 contre la réforme judiciaire, puis mobilisées pour la libération des otages. Cette masse gigantesque de citoyens engagés constitue une force sociologique majeure que les sondages ne peuvent mesurer avec précision.
Le 7-Octobre : un vrai point de rupture
Au-delà des chiffres, la question centrale est de poser des hypothèses politiques cohérentes. Qui peut franchement imaginer de façon décente qu’après le seisme du 7-Octobre, la politique israélienne reprenne son cours à l’identique ?
Le 7-Octobre constitue l’événement le plus majeur de l’histoire de l’État d’Israël. Ce n’est pas une simple crise politique ni une manifestation de plus. C’est le constat d’un échec et d’un fiasco structurel. C’est l’histoire d’une politique menée pendant vingt ans, arrivée au paroxysme de l’irresponsabilité et de l’inefficacité, et qui a coûté à la société israélienne un nombre de morts inégalé.
Dans ce contexte, il paraît irréaliste de concevoir que Benyamin Netanyahou puisse survivre politiquement à un tel traumatisme national sur le long terme. Le changement de cycle n’est pas une illusion : c’est une nécessité sociologique et politique.
Quelques clés de lecture
Faire de la prospective ne relève pas de la prophétie ni du devin. Il s’agit d’identifier les grands axes et les points de vigilance sur lesquels le résultat final va s’articuler :
1. La stabilité du bloc d’opposition : Le camp libéral est aujourd’hui structuré autour de quatre partis stables qui frôlent la barre des 61 sièges, offrant un potentiel de gouvernement solide, avec l’appui potentiel de partenaires comme le parti Raam de Mansour Abbas.
2. Le risque d’éparpillement à droite : À l’inverse de 2022, la coalition actuelle fait face au risque d’une démobilisation et d’un éparpillement des voix sous le seuil d’éligibilité pour les petites formations d’extrême droite, ce qui entraînerait une perte nette de mandats.
3. Le différentiel d’abstention : La motivation à voter sera extrêmement élevée dans le camp libéral et démocrate. En revanche, au sein de l’électorat traditionnel du Likud, le désenchantement face au constat actuel pourrait se traduire par un taux d’abstention significatif.
4. L’émergence d’un vote orthodoxe moderne : Une surprise majeure pourrait venir du monde haredi. Face aux positions jugées inacceptables de leurs représentants politiques traditionnels ces dernières années, une fraction de la société orthodoxe aspire à une intégration moderne (service militaire, études fondamentales, travail). Dans une société où le secret est prédominant, le choix d’un vote alternatif au sein de l’isoloir pourrait déjouer tous les pronostics.
Faire ce qu’on a à faire
Ces clés de lecture doivent nous apporter une forme de sérénité et nous inciter à l’action. Sortons de la paralysie et de la morosité. Ne partons ni gagnants la fleur au fusil, ni résignés en pensant que tout est joué d’avance.
Nous avons traversé des années difficiles, lourdes de tensions et marquées par le regard éprouvant du monde extérieur. Mais rien n’est irréversible. La seule chose qui soit irréversible, c’est la mort — même si l’histoire retient le cas d’un certain Jésus « revenant du royaume des morts »… mais enfin, la méthode scientifique exigeant la répétition d’un phénomène pour l’avérer, on considérera jusqu’à preuve du contraire que tout cela relève du symbole et non du fait réel.
Rien n’est irréversible, rien n’est joué d’avance. La seule chose qui compte, c’est que chacun joue sa partition à son échelle, lors d’une discussion, sur les réseaux sociaux ou dans la rue. Ceux qui se sont éveillés lors des grands mouvements citoyens doivent reprendre leur engagement, d’autant que la cause pour laquelle nous nous battons est infiniment plus grande que nos propres personnes.
Faisons ce que nous avons à faire avec cœur et énergie. Le camp qui l’emportera sera celui qui aura su créer les conditions du souffle et du changement.
