Les hommes ont-ils véritablement le pouvoir de transformer le monde, ce monde dominé par leur propre orgueil et leur ego ?

Ont-ils jamais cru ou imaginé que le bruit des canons répondrait à cette interrogation et que le sang de l’autre suffirait à écrire l’histoire du vainqueur ? Non, il semble bien au contraire que le sens de l’Autre et la voix du doux silence intérieur soient à même de guider l’humanité vers les plus hauts sommets de sa propre conscience.

Mais l’être humain est-il disposé à transformer son être intérieur ? L’homme ne pourra probablement pas modifier le monde sans avoir le courage, la force et l’énergie d’opérer, contre vents et marées, une révolution au sein de son être intérieur.

L’idéal du Végétarisme constitue l’une des voies royales visant à restaurer la Brisure originelle inhérente à la Création. Les jours témoigneront en faveur de cette vision.

Ainsi, si le judaïsme s’oppose catégoriquement à toute conduite susceptible de causer une quelconque et inutile souffrance à l’animal (Tsa’ar Ba’alei ‘Haïm), il vise essentiellement à mettre un terme aux douleurs de l’humanité.

La souffrance de l’animal s’avère n’être que le pâle reflet de l’affliction humaine. Le monde paraît si malade que l’instauration d’une nouvelle ère de renouveau semble parfois utopique. Pourtant, rien ne sert de désespérer.

Le judaïsme dans sa diversité a toujours réussi à surmonter les grands défis de l’Histoire. Il est possible, en se référant aux règles de la Cacherout relatives à l’abattage et à la consommation de la viande, de poursuivre l’effort de renouveau du judaïsme afin que puisse s’accomplir l’idéal du Végétarisme.

Les règles halachiques de la cacherout ne peuvent plus uniquement se fonder sur la dextérité du Sho’het passé maître dans « l’art » de manier le couteau mais principalement sur le respect de l’animal, réconciliant l’homme avec son environnement et surtout avec lui-même.

L’abattage rituel de l’animal banalisé par notre société carnivore, pour autant qu’il a pu, jadis, constituer un progrès, n’a en rien amoindri la souffrance du veau conduit par force à l’abattoir.

Il suffit de voir le regard abattu et suppliant de ce dernier qui, quelques instants avant que le coup fatal ne lui soit porté, en appelle à l’empathie humaine, à la « com-passion », «à la souffrance vécue avec l’autre, vécue ensemble toi et moi ».

Comment donc rester indifférent face à cette insupportable violence ? L’industrie alimentaire, sans scrupule aucun, sacrifie sur l’autel du profit, sans l’ombre d’une hésitation, des millions de poussins systématiquement et quotidiennement jetés vivants à la poubelle. Leur « faute » ? Etre nés mâles ! L’industrie alimentaire ne conserve que les poussins « rentables », les femelles destinées à devenir des poules pondeuses sur commande, prisonnières à vie dans leurs cages étriquées où leur est interdit le moindre mouvement.

La she’hita, les lois d’abattage de viande, avaient initialement pour dessein d’éviter la souffrance inutile, de la limiter au maximum, selon le savoir de leur temps.

Elles étaient basées sur le respect de l’animal. Cependant, de nos jours, la banalisation de l’abattage rituel pour l’adapter aux impératifs de notre société de production exponentielle où les animaux sont élevés et massacrés « à la chaîne » exige de se poser la même question que les Sages il y a plus de deux mille ans : la consommation d’une telle chair est-elle casher ? L’animal-machine décrit par le philosophe Descartes a été, en notre 21e siècle mû par l’Indifférence, transformé en machine animale.

La chair devient un produit de fabrique, un artefact ! La cruauté plus que normalisée est désormais érigée en système normatif. De fait, vue à travers les yeux de l’Indifférence, la cruauté n’est plus considérée comme telle. Elle est aseptisée, voire même, annihilée. Elle est légitimée par la nécessité primordiale de se nourrir pour survivre. Or, d’aucuns allèguent que la viande, source de protéines animales, est indispensable au maintien de notre santé physique.

Fut-ce vraiment l’intention du Créateur lorsqu’Il décida de créer l’homme à son image ? Ainsi dit Dieu : « Or, je vous accorde tout herbage portant graine, sur toute la face de la terre, et tout arbre portant des fruits… Ils serviront à votre nourriture » (Gen. 1, 29).

Rappelons que le droit à la consommation carnée n’émerge qu’à la suite du Déluge en raison de la corruption des hommes et de la destruction de la couche de terre agricole, et ne constitue en fait qu’un compromis temporaire conclu entre le divin et l’humanité : « tous les êtres dont fourmille le sol, tous les poissons de la mer, sont livrés en vos mains. Tout ce qui se meut, tout ce qui vit, servira à votre nourriture; de même que les végétaux, je vous livre tout. » (Gen. 9, 2-3). L’inextinguible soif de s’approprier les ressources terrestres prévaut depuis les jours de Caïn qui tua son frère Abel pour, selon la tradition hébraïque, s’approprier le monde.

Notre société de production effrénée, faisant appel de manière artificielle à l’instinct le plus primaire de survie du consommateur potentiel par appât du gain, exige de lui une augmentation artificielle et non contrôlée de ses dépenses, en jouant sur la corde d’un hédonisme galopant.

Le résultat de ce qui est devenu une norme de société en moins d’un siècle soumet les ressources terrestres au danger de raréfaction : là où l’homme puise, la terre-mère s’épuise.

Or les règles de la cacherout ouvrent la voie au renouveau de l’idéal végétarien : « Loi perpétuelle pour vos générations, dans toutes vos demeures : toute graisse et tout sang, vous vous abstiendrez d’en manger. » (Lev. 3, 17). Les limites religieuses relatives à la she’hita sont étroitement liées aux frontières éthiques négligées par l’institution rabbinique officielle au grand dam de l’esprit des sources bibliques et talmudiques. Or, la dimension éthique de la cacherout devrait illuminer le monde de sa lumière fécondante.

L’interdiction formelle de consommer le sang associée à celle de consommer les parties grasses (‘helev) est à même d’élever l’homme au plus niveau de conscience par le questionnement qu’elle implique: pourquoi la chair est-elle licite à la consommation et le sang prohibé ? Le dessein du judaïsme est la primauté du principe de préservation de la Vie. L’homme ne détient nul droit de propriété sur ce principe fondamental.

A l’interdit de consommer le sang s’ajoute l’obligation de le recouvrir au moyen de poussière de la terre. L’auteur du Sefer Ha’Hinoukh interprétant cette injonction divine explique : « La racine de l’injonction réside dans le fait que l’âme (principe vital) dépend du sang… il convient donc de recouvrir l’âme [le sang] et de le cacher du regard avant même que ne soit consommée la chair car en cela aussi nous introduisons un peu de cruauté dans notre âme. » (Mitsva 187 sur Lev. 17, 13-14).

Depuis 1975, la population des animaux sauvages sur tout le globe terrestre a diminué de plus de la moitié.

L’Humanité -Adam- tirée de la mère-terre -Adamah-, à la fois matrice et nourricière, se doit de la préserver. En combattant l’Indifférence envers le monde animal, l’homme renouvelle son sens inné de la Compassion à l’égard des animaux, mais aussi, par voie de conséquence, à l’égard des êtres humains.

Alors, l’homme réconcilié avec les mondes végétal et animal sera à même de remplir la tâche primordiale qui lui a été assignée (Gen. 2, 15), celle de sauvegarder la terre, notre si merveilleuse planète, oasis bleue perdue dans l’immensité du cosmos.