A Rachi, qui avançait que la Torah aurait dû commencer par : « Ce mois-ci est pour vous le premier des mois », puisque c’est la première Mitsva prescrite à Israël, la tradition apporte une réponse exclusivement sioniste. La Genèse aurait été destinée à apprendre aux peuples du monde entier que la terre d’Israël lui avait été donnée par le Saint, béni soit-Il et qu’on ne pouvait donc pas la lui contester.

La paracha Vaychlah’ apporte cependant un plus brillant démenti au grand commentateur de la Torah. Elle a un sens qui dépasse, sans la renier cependant, la simple revendication cadastrale pour porter haut ce qu’est – ou ce que devrait être – la condition juive depuis sa naissance.

Vaychlah’ est la paracha où Jacob devient Israël. Alors qu’il est resté seul avant sa rencontre avec Esav, qu’il redoute, Jacob a imploré l’Eternel de l’aider. Il a même fait appel, si l’on ose dire, à la philosophie levinassienne pour se rassurer puisqu’il espère que lorsqu’il regardera le visage d’Esav celui-ci deviendra peut-être bienveillant pour lui. Jacob à cet instant n’est pas dans une attitude guerrière, il est même prêt à reconnaître ses torts envers son frère ; il prend en considération les sentiments d’Esav tout en formant le vœu que leur réconciliation effacera les rancoeurs passées.

C’est à ce moment de dépouillement intérieur et de solitude physique du dernier des patriarches qu’intervient l’un des épisodes les plus mystérieux de la Torah, mais aussi l’un des plus fondateurs. Il nous est relaté avec une économie de moyens narratifs qui étonne.

Un homme (Ich) survient d’on ne sait où, se bat toute la nuit avec Jacob, le touche à la hanche, n’est pas vaincu par lui et ne pourra repartir que s’il bénit son adversaire. Pour ce faire, il lui dit qu’il sera désormais Israël. Puis il repart sans avoir voulu donner son nom. On considère en règle générale que Jacob s’est battu avec un ange. Le freudisme du XXème siècle a toutefois remplacé l’ange par l’inconscient de Jacob. Son identité n’importe cependant pas tant que cela. Peu importe le messager, l’essentiel est le message, dont la suite de la paracha confirmera plus tard qu’il vient bien du Créateur.

Jacob est donc devenu Israël, toutefois cette transformation ne ressemble pas à celle d’Abram en Abraham. Le premier des patriarches a changé d’identité en même temps qu’il a changé de nom.

Le dernier d’entre eux, au contraire, en a ajouté une seconde à la première. Il restera les deux, Jacob ET Israël, puisque le texte de la Torah emploie l’un ou l’autre des noms selon le contexte (c’est par exemple Jacob qui va mourir, et pour cause puisqu’Israël demeurera immortel).

Jacob devenu également Israël acquiert une dimension à vocation universelle, fondateur d’un peuple qui s’adressera à toutes les autres nations. C’est pourquoi il ne transmettra pas le patriarcat à l’un de ses fils, ce qui aurait continué à faire de cette histoire une simple aventure familiale, mais les verra tous être les pères des tribus hébraïques (ou le grand-père en ce qui concerna Joseph, rameau de Manassé et Ephraïm).

Ce sont tous les enfants d’Israël qui pourront former le peuple juif. Tous les enfants d’Israël, ainsi désigné par l’Eternel, et non de Jacob, fils d’Isaac et petit-fils d’Abraham : la Erev rav sortie d’Egypte avec les hébreux et les futurs convertis seront eux aussi des juifs. C’est pourquoi on évoque le klal Israël et en aucun cas le klal Jacob.

Pour réussir cette transfiguration, il a fallu au Ich toucher la hanche de Jacob. Toucher, simplement toucher. Cela suffira à faire de Jacob un boiteux. Dans son commentaire, Rachi désigne la hanche comme la racine du fémur. Tirons-en les conséquences : la hanche est la racine de ce qui permet le mouvement. Celui de Jacob ne sera plus jamais le même, une fois devenu Israël, et c’est pourquoi il boîte. Il lui faut en effet être à la fois un peuple et une idée mise au service de la réparation du monde, le tikoun olam qui sera si cher aux kabbalistes. A la fois assurer son destin matériel de peuple et porter sa vocation de nation sainte éclairant le monde, faire de chacun de ses jours à la fois Pourim et Hanoukah.

La tâche est harassante. Certains juifs se contentent de vouloir être comme les autres, développant une vision étroitement nationaliste du sionisme et demeurant indifférents au sort de quiconque n’est pas juif. Ils ne sont que Jacob.

D’autres ont cherché à émanciper l’humanité, mais en suivant des voies qui tournaient le dos à leur judéité. Ils n’auront été qu’Israël, et encore si l’on peut dire puisque celui-ci ne saurait exister sans Jacob. Chemins faciles et qui n’interrogent pas ceux qui les empruntent. Chemins mais loin du souffle divin de la Torah et promis à un même échec. Il vaut mieux suivre en boitant une direction sûre que courir dans une impasse.

La claudication de Jacob est le destin juif, fait de tiraillements entre l’identité humaine et celle de prêtres. Ressentir en soi cette anomalie dans sa (dé)marche est sans doute la meilleure façon de saisir qui l’on est.

Où l’on voit que le combat avec l’ange était nécessaire pour comprendre qui seront les hommes et les femmes qui fuiront l’Egypte et recevront le décalogue. Rachi avait bel et bien tort : une mitzvah n’a d’intérêt que si elle porte un sens. S’interdire aujourd’hui de manger la partie postérieure d’un animal, c’est, en commémorant le combat de Jacob contre le repli sur soi, se souvenir de l’universalité du message d’Israël – ou c’est plutôt à chaque fois la réactualiser -, conformément à la plus belle des définitions du judaïsme, qui nous a été donnée par Elia Benamozegh : «le judaïsme c’est le particularisme comme moyen et l’universalisme comme fin».