Uri Avnery est un écrivain et journaliste israélien âgé de 93 ans. Il a récemment publié sa biographie, qui couvre donc l’Histoire d’Israël sur près d’un siècle. En 1966 il proposait à la Knesset d’abroger la « Loi du Retour ».

Tome II Page 47 :

Au cours de l’année 1966 il y eut à la Knesset un débat concernant de Loi du Retour[1], à laquelle j’étais opposé en raison de l’inégalité qu’elle posait à mon sens entre Juifs et non-Juifs. Au bout d’échanges passionnants le ministre de l’Intérieur conclut ainsi : « Je tiens à relever que c’est la première fois dans l’Histoire de notre pays que la « Loi du Retour » est contestée au Parlement. Le député Avnery considère qu’elle est discriminatoire, mais je note en passant que le député Toufik Tibi, arabe du Parti Communiste, ne s’y oppose pas. C’est donc avec amertume que je constate qu’il y a aujourd’hui dans cette assemblée un homme, fût-il le seul, pour s’y opposer ».

En réalité je n’étais pas opposé à l’immigration des Juifs. Absolument pas. Mon exigence était que l’Etat ne fît pas de différence entre candidats juifs ou non-juifs à l’immigration.

A ce propos, Yaacov Shapira, Contrôleur de l’Etat lors de l’adoption de la « Loi du Retour », me dit un jour qu’il avait averti Ben Gourion que cette loi susciterait des problèmes sans fin alors qu’elle était selon lui superflue étant donné que le gouvernement avait le pouvoir d’accorder la citoyenneté à sa seule discrétion.

La position d’Avnery est incompatible avec la Loi Fondamentale[2] et la déclaration d’Indépendance d’Israël, qui est explicite concernant le droit des Juifs à l’immigration, qui mentionne que « l’État d’Israël sera ouvert à l’immigration des juifs de tous les pays où ils sont dispersés ».

La question de l’admissibilité à l’immigration au sens de la « Loi du Retour » se base sur les annales de la Diaspora. Même quand les Juifs avaient la nationalité des pays où ils étaient établis il n’en constituaient pas moins un peuple à part dans la conscience collective.

Dans son ouvrage « Eichmann à Jérusalem » Hannah Arendt  relève cette ambivalence: « Avant la Shoah les Juifs d’Europe de l’Est constituaient le seul groupe ethnique apatride, c’est-à-dire sans territoire, même là où ils formaient la majorité de la population. Ils étaient considérés comme un peuple distinct par leurs amis comme par leurs ennemis. »

Les Juifs avaient en Diaspora une certaine autonomie administrative, puisque les naissances, les mariages, les divorces et les décès n’étaient souvent recensés que par les autorités rabbiniques. C’est donc sur base de la « Ketouba » (certificat de mariage juif) que l’Etat d’Israël a fini par déterminer qui peut se réclamer de « Loi du Retour ».

La position d’Avnery en la matière est intellectuellement malhonnête et moralement discutable eu égard à sa propre histoire. Alors que lui et sa famille avaient trouvé refuge en Palestine dès 1933 grâce au mouvement sioniste qui avait mis en place un proto-Etat sous la forme du « Yishouv », il entendait user 33 ans plus tard de son influence en tant que député pour essayer de fermer la porte aux Juifs qui n’avaient pas eu cette chance.

Alors qu’il y avait encore des centaines de milliers de Juifs survivants de la Shoah, des millions d’autres subissant un antisémitisme d’Etat en URSSS et que d’autres encore étaient persécutés en terre arabe, Avnery n’éprouvait aucune gêne à exiger l’abrogation de la « Loi du Retour ». Il estimait que ceux qui n’avaient pas fui les Nazis à temps comme lui-même avaient perdu le droit de venir s’établir en Israël.

En se disant post-sioniste Avnery se permettait de déterminer où commençait le sionisme et où il finissait, où commençait l’antisémitisme et où il finissait, et déniait l’accès aux Juifs à cet Etat qui avait pourtant créé pour eux, et d’ailleurs par eux du point de vue symbolique.

En d’autres mots il empêchait un autre Avnery, plus jeune pour le coup, de faire en 1966 ce que lui-même avait fait en 1933.

Il est probable que « Loi du Retour » sera un jour caduque, mais ce sera parce qu’elle n’aura plus de sens ou qu’elle sera tombée en désuétude. Mais œuvrer activement à son abrogation en 1966 alors que de nombreux Juifs aspiraient à faire leur alyah était tout simplement inacceptable.

[1] La loi du retour votée en juillet 1950 par la Knesset garantit à tout Juif le droit d’immigrer en Israël.

[2] Il n’y a pas de Constitution en Israël.  C’est la Loi Fondamentale qui fonde le droit.