Une victoire introuvable : le vertige éthique d’Israël

Afin de répondre à l’article « Netanyahou voulait le chaos pour survivre — le chaos menace aujourd’hui de l’engloutir » de Ben Caspit*, publié dans Maariv le 18.09.2026, je voudrais, en introduction de mon propos, citer la fameuse phrase de Denis Diderot, écrite il y a 250 ans : « Il est plus facile de tuer un homme à 200 pas avec un fusil que d’égorger un bœuf à bras nus. »
Je n’ai pas vu le documentaire NAZA. Comme la grande majorité des gens, je n’en ai vu que la polémique. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la véracité des témoignages, qui peut effectivement être remise en question. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas non plus de trancher entre génocide ou pas génocide — j’y reviendrai en fin de propos.
Ce qui m’intéresse, c’est de voir les mécanismes de mise à mort, élaborés de façon presque virtuose par Israël ces dernières années.
La guerre derrière un écran
Nous voyons bien, à travers de très nombreux exemples, comment Israël est arrivé à un niveau de contrôle des technologies avancées qui lui permet, à de très longues distances et avec un niveau de précision parfait, d’éliminer des ennemis — que ce soit en Syrie, en Iran, ou plus près de nous, en Cisjordanie ou à Gaza. Nous disposons d’outils imparables qui ne laissent absolument aucune chance à la personne ciblée. Ça, c’est la première chose : des outils extrêmement performants.
Il y a aussi une distance, car la mise à mort se joue derrière un écran ; il y a donc un élément virtuel dans cette façon de faire. Le résultat n’en reste pas moins important, puisqu’il s’agit d’éliminer des ennemis qui causent un grave tort à Israël. Ce qui est intéressant à voir aussi, c’est que cette virtualité — le fait que ce soit derrière un écran, à distance — s’accompagne d’une chaîne de commandement telle que le sentiment de responsabilité devient parfois diffus. Au final, qui a vraiment tué ? Est-ce l’avion dont le missile a été orienté par un soldat, ou l’équipe qui a appuyé sur un premier bouton, puis un deuxième, puis un troisième ? On voit donc bien, d’une part, la virtualisation de nos technologies et, d’autre part, ce qu’on appelle la responsabilité diffuse.
Je voudrais revenir sur un troisième point important : ce qui qualifie une armée de morale, c’est le niveau de dégâts collatéraux qu’elle accepte avec une frappe. Lorsque les fenêtres de tir s’ouvraient, nous avons toujours été très attentifs à ne toucher que la personne ciblée et à éviter, autant que faire se peut, de toucher ses proches, du moins les civils — je ne parle pas des gardes du corps ou d’autres soldats.
L’évolution des consignes de tir
Au regard de ce qui est dit sur ce fameux documentaire, il est donc fort probable qu’il y ait effectivement des témoignages de soldats qui, dans les bases arrière, derrière des ordinateurs, ont été amenés à appuyer sur le bouton. C’est là toute la question posée par le documentaire : à partir de quel moment celui qui est dans sa base arrière, face à un écran, appuie sur un bouton — et à quel moment se pose un cas de conscience ? D’après ce que j’en ai entendu et de toutes les remarques qui ont été faites, ce documentaire montre qu’à un moment donné, des gens viennent témoigner d’un cas de conscience portant, finalement, sur une seule chose : non pas les technologies utilisées, non pas le procédé, mais les limites que Tsahal s’est données quant à l’acceptation du nombre de dégâts collatéraux civils. Des dégâts collatéraux dans une opération où il s’agissait de tuer des terroristes dont le danger potentiel était évalué comme supérieur en nombre — et il y a là, en termes de forces, un décalage entre la présentation qu’on fait de nos forces, qu’on veut préserver, et celle des forces du Hamas. C’est probablement là que filtre la question morale de la population civile.
On sait pertinemment — et c’est du bon sens — que ces consignes concernant les dégâts collatéraux civils ont évolué, et ce d’au moins deux manières. D’abord, au regard du sentiment qui a traversé Israël, l’armée et l’ensemble des composantes de la société israélienne : je rappelle que, peu après le 7-Octobre, 70 % des Israéliens étaient favorables à un transfert forcé de la population palestinienne de Gaza. Un tel sentiment immunisait, d’une certaine manière, les interrogations morales et éthiques quant à cette question de la consigne et de son élargissement à plus ou moins de civils.
Ensuite, parce que, ayant été attaqués, éliminer des terroristes n’était pas une décision d’opportunité mais une nécessité militaire opérationnelle, pour empêcher le Hamas de se réorganiser et de nous attaquer à nouveau. Il y a donc là un acte de défense, avec une capacité opérationnelle hors norme.
Cela dit, il est évident que ces consignes, et leur élargissement, ont dû être explicités d’une manière ou d’une autre. Pouvait-on, en préparant une élimination, envisager 1, 2, 3, 400 victimes civiles ? Pouvait-on envisager, parmi ces victimes, s’il y avait l’information, la présence de femmes et d’enfants ? Il y a donc, d’un côté, la nécessité d’élargir ces consignes pour être plus opérationnel et plus efficace en temps de guerre et, de l’autre, la question de l’imbrication de ces populations avec le Hamas — qui utilisait, et c’est essentiel de le dire, la population civile comme bouclier. Jusqu’à quel point Israël était-il capable de contourner cette stratégie de protection dans la population ? C’est ce que dit Ben Caspit en soulignant que ce documentaire n’évoque à aucun moment le fait que le Hamas avait ses bases opérationnelles dans les écoles, les hôpitaux, etc.
Il évoque aussi, en marge, la question des exactions, et fait l’hypothèse qu’il y en a très probablement eu. Personnellement, j’ai entendu parler de modalités d’intervention de l’armée de terre à Gaza qui laissent penser qu’il y avait effectivement des consignes de protection posant des questions graves au regard du métier des armes. En posant l’hypothèse d’exactions potentielles : de toute façon, des soldats formés pour se battre sur un champ de bataille agissent différemment lorsqu’ils sont confrontés à des populations civiles. Ce pour quoi ils sont formés comme soldats les expose, malheureusement, à la nature de la guérilla — des combats où la population se retrouve entre eux et l’ennemi, à savoir les terroristes du Hamas. Mais ce n’est pas là-dessus que je veux amener ma réflexion sur la question de crime contre l’humanité, de crime de guerre ou de génocide.
Choix stratégiques et militaires en question
Je veux commencer ce point de manière à ce qu’il n’y ait aucun malentendu, et que mes propos ne puissent être détournés : je ne considère pas qu’il y ait eu un génocide à Gaza. Point. Là-dessus, il peut y avoir toutes sortes de discussions. Mon sentiment profond n’est pas celui du génocide ; mon sentiment profond, c’est bien la question qui se pose entre crime de guerre et crime contre l’humanité. Posons les choses clairement : le Hamas nous a attaqués de la pire des manières, avec la pire des barbaries. Nous avons répondu. Mais dans la façon dont nous avons répondu, rien n’est évident : à chaque étape de notre réponse militaire, une, deux ou trois stratégies alternatives auraient pu être envisagées pour repousser la menace du Hamas et libérer nos otages.
Il y a un certain nombre de faits qui ne sont pas des secrets, qui sont évidents et à la portée de tous. J’en énumère au moins trois. D’abord, la stratégie du nord vers le sud. Tsahal a décidé, pour neutraliser les infrastructures souterraines du Hamas, de pousser la population du nord vers le sud : un déplacement, sur très peu de kilomètres carrés, d’un million à un million et demi de personnes venues s’entasser dans des camps créés pour l’occasion. Les gens ayant été prévenus — les alertes et les avertissements ont bien été donnés, on ne peut pas nous en faire le reproche —, Tsahal et l’aviation ont bombardé, jusqu’à la destruction de la quasi-totalité des infrastructures : on parle de 70 à 80 % du bâti détruit. Cette stratégie nous a-t-elle permis — c’est une vraie question — de détruire toutes les infrastructures souterraines de cette zone que l’on avait vidée de sa population, afin que le Hamas ne puisse plus s’y glisser si ces populations devaient y revenir ? Dans quelle mesure nos attaques ont-elles permis la destruction, par l’aviation, des postes de commandement et des bâtiments — et quels choix avons-nous fait concernant les autres infrastructures : production d’électricité, eau, santé, administration ?
Ce sont des choix que nous avons faits, et l’on voit bien dans quel état s’est retrouvée cette partie de Gaza. Est-ce que, pour autant, cela a permis de neutraliser le Hamas ? C’est une vraie question. Fallait-il faire entrer plus de soldats, prendre le risque d’en avoir davantage au sol pour détruire ces infrastructures ? C’est une question qui se posera lors d’une commission d’enquête.
Nous avons ensuite refait le même mouvement dans l’autre sens. La question qui se pose in fine, en matière d’efficacité militaire, est de savoir si ce mouvement du nord vers le sud, puis du sud vers le nord, nous a permis d’atteindre notre objectif : neutraliser l’infrastructure souterraine du Hamas. C’est une vraie question, et elle en entraîne une autre, celle des dégâts collatéraux. Car une stratégie militaire efficace a vocation à réduire les affrontements et, par conséquent, les victimes civiles potentielles.
Il y a donc une relation de cause à effet entre l’efficience de notre stratégie militaire et le risque, en cas de conflit qui se perpétue à bas bruit et basse intensité, d’un nombre élevé de victimes civiles.
Un autre point important est celui des attaques dont Israël fait l’objet sur la question de la famine : la famine a-t-elle été utilisée comme arme de punition collective ? L’une des difficultés à traiter cette question — et je pense que beaucoup de ceux qui nous attaquent l’ignorent — tient à la complexité de l’aide humanitaire, qui se retrouvait systématiquement entre les mains du Hamas. Celui-ci pouvait ainsi continuer à contrôler la population en mettant la main sur une aide qui n’arrivait pas directement à elle, gardant ainsi son emprise sanitaire et alimentaire sur Gaza.
Si nous n’étions pas capables de détruire suffisamment les infrastructures et les commandements du Hamas, alors l’aide humanitaire risquait de le renforcer : c’est le dilemme auquel l’État d’Israël a été confronté, et qu’il a tranché entre mars et mai 2024, en se demandant s’il fallait permettre cette aide. Pourquoi, à ce moment-là, ne s’est-on pas posé la question de larguer l’aide par voie aérienne, avec des parachutages sur des centres de population que le Hamas ne pouvait pas immédiatement contrôler ? Je ne connais pas l’efficacité réelle d’un tel procédé, mais une chose est sûre : nous étions face à un dilemme, et le monde qui nous rejette — le Hamas, le Qatar et tous les relais idéologiques — a bien exploité cette situation de piège pour nous accuser de famine, alors même qu’Israël n’a jamais bien communiqué sur cette situation.
Les propos tenus par certains ministres — dont le quart, dans n’importe quel gouvernement digne de ce nom en temps de guerre, aurait dû valoir une mise à pied — n’ont rien arrangé : les déclarations de Smotrich ou de Ben Gvir sur la population et la famine ont été particulièrement problématiques dans l’interprétation que le monde a pu se faire de ce qu’Israël était en train de faire, même s’il ne le faisait pas.
Le troisième point que je voudrais soulever est le dilemme posé par le bombardement des infrastructures médicales. On peut toujours dire que des armes et des combattants du Hamas se cachaient dans les hôpitaux — et c’est vrai. Mais un hôpital procure aussi des soins, et la décision de bombarder, de détruire la quasi-totalité des hôpitaux de Gaza ne peut pas se justifier par la seule présence d’armes ou d’organisation du Hamas. Ce n’est pas suffisant. La question qui se pose, et qui se posera dans n’importe quelle enquête, est celle de la priorité : face à des millions de personnes déplacées et à des combats faisant courir un risque civil élevé, était-il acceptable de détruire des hôpitaux dont la fonction première était de soigner, y compris cette même population civile qui subissait les dégâts collatéraux de la guerre ? Il y a là une vraie question éthique, qu’on ne peut pas évacuer en invoquant simplement la présence d’armes du Hamas.
Se pose alors la question de la nature de notre action, de la nature du crime. Il y a crime : certaines décisions sont indéniablement criminelles. D’autres relèvent de la stratégie militaire, de la défense — on fait la guerre. Et quand on fait la guerre, il y a, à la marge, des exactions ou des choix stratégiques qui produisent des dégâts collatéraux. La question à laquelle nous devrons nous confronter, dans les années et les décennies à venir, peu importe le documentaire, est de savoir si chacune de ces décisions a accordé aux interrogations éthiques la place qui leur revenait.
On pourrait me rétorquer que la fin justifie les moyens. Mais la vraie question, après cette longue guerre et le drame des otages, est : avons-nous gagné ? Avons-nous réussi à éliminer le Hamas ? S’il se renforce à nouveau, s’il retrouve son emprise sur la population, s’il a récupéré une partie de ses infrastructures souterraines et de ses tunnels, cela ne veut-il pas dire, tout simplement, que nous avons perdu la guerre ? Que notre stratégie militaire est un échec ? Et alors se pose la question terrible de nos soldats tombés — d’abord et avant tout — mais aussi des dégâts collatéraux dans la population civile. On peut admettre, à la limite, que la fin justifie les moyens, à condition que cette fin change radicalement la situation par rapport à ce qu’elle était avant la guerre. Or, aujourd’hui, ce n’est pas du tout certain, et nous sommes incapables de répondre affirmativement à cette question.
Une crise morale globale
Ce documentaire fait symptôme d’un décalage plus fondamental : entre notre prise de conscience collective et ce que le monde nous reproche. Notre société n’est-elle pas en train d’abaisser son seuil de tolérance à des actes immoraux, en banalisant, ces dernières années, sous l’emprise de Benjamin Netanyahou sur ce gouvernement et sur ce pays, des actes extrêmement répréhensibles — je pense à la corruption, à l’affaire des sous-marins, à l’affaire du gaz, à la catastrophe de Méron et à la question de la responsabilité de nos institutions face aux risques de catastrophe, je pense au Carmel.
Nous avons, dans notre société, de plus en plus banalisé, accepté, avalé, digéré des actes qui auraient dû mettre debout toute la société israélienne pour exiger des comptes. Nous acceptons au quotidien des exactions et des morts en Cisjordanie, pas seulement pour des raisons d’opération militaire mais aussi du fait de terroristes juifs, sans aucune arrestation ni jugement, a priori. Je crois que c’est à cela que nous sommes confrontés aujourd’hui, et que la réaction que suscite ce documentaire n’est pas dirigée contre lui : nous nous retrouvons face à nous-mêmes, face à un miroir dans lequel toute la société israélienne doit se poser la question de l’éthique, de sa capacité à remettre au cœur de sa conception du monde la valeur humaine comme une valeur suprême, inaliénable.
Évidemment, quand on fait la guerre, on n’a pas toujours le choix ; mais, de façon générale, on voit bien comment cette valeur s’amenuise, quand on regarde l’indifférence face à la criminalité dans le secteur arabe, les diverses formes de violence urbaine et l’indifférence qu’elles suscitent — je pense à ces adolescents qui ont tué un jeune garçon éthiopien, Yemanu Binyamin Zelka à Petah-Tikva, et à un autre meurtre à Beer-Sheva, Destao Tzakul. C’est à cela que nous sommes confrontés.
Et le changement qu’on appelle de nos vœux à travers les élections à venir n’est pas seulement politique : il s’agit de savoir si nous sommes capables de nous reprendre en main pour affronter une crise morale gravissime, que nous ignorons et que nous choisissons d’ignorer. La survie du peuple juif et de l’État d’Israël repose sur notre capacité à replacer la valeur de la vie, la valeur humaine, au-dessus de toutes les autres. C’est là, finalement, l’un des piliers éthiques de notre condition — et il ne faut pas l’oublier.
* Ben Caspit : Journaliste politique et éditorialiste chevronné au quotidien israélien Maariv ainsi que pour Al-Monitor, réputé pour ses analyses acérées de la politique israélienne. Résumé de l’article : Dans cette chronique consacrée aux retombées du documentaire et au contexte politique actuel : La politique du chaos : Ben Caspit affirme que Benyamin Netanyahou a sciemment encouragé la polarisation et le désordre politique après les événements du 7-Octobre afin de consolider sa base et de se rendre indispensable au pouvoir. L’impact du documentaire : Il analyse les vives réactions suscitées par le documentaire, soulignant que si le gouvernement dénonce la déstabilisation de l’image d’Israël à l’international, cette crise médiatique est le résultat direct de l’absence de stratégie politique et de gestion de crise à long terme. Le retour de bâton : Ben Caspit conclut en expliquant que les tensions accumulées au sein des institutions et de la société échappent désormais au contrôle du gouvernement, se retournant contre son propre initiateur.
