« Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie » (Sartre)

À la suite des actes terroristes perpétrés contre le magazine Charlie hebdo et contre la superette « Hyper cacher », une marche a été organisée à Paris et en province pour défendre la Liberté, en particulier la liberté d’expression. Une cinquantaine de chefs d’État se sont joints aux marcheurs pour exprimer leur soutien aux Français. Parmi eux, le Premier ministre israélien.

 « La non-invitation »

 Or, selon le quotidien israélien « Haaretz », le président Hollande a fait savoir à Netanyahou qu’on ne souhaitait pas sa participation à cette marche. Le premier ministre israélien aurait choisi d’imposer sa présence au gouvernement français lequel a décidé alors d’inviter et d’honorer Mahmoud Abbas, celui-là même qui encourage le terrorisme, qui donne à des rues de Ramallah le nom de ceux qu’il appelle des « martyrs ». Le gouvernement français aurait même, selon Guy Millière, laissé entendre que cette décision de Netanyahou de passer outre la recommandation de Hollande, « ne resterait pas sans conséquences ». De plus, Netanyahu aurait été reçu comme « un personnage de second ordre ».

Vrai ou faux ? S’il est vrai que sa présence dimanche 11 janvier à la marche républicaine n’était pas souhaitée alors qu’étaient présents des chefs d’État et des personnalités farouchement opposés à toute liberté et qui violent quotidiennement les droits de l’Homme, il s’agirait, de la part du gouvernement français d’une manifestation franchement hostile à l’égard de l’État juif.

Car la présence de Netanyahu était justifiée à plus d’un titre.

(1) En tant que représentant d’un État qui, depuis sa re-création en 48, est aux prises avec le terrorisme.

(2) En tant que représentant de la patrie historique de ceux que le gouvernement français a toujours appelés « Français d’origine juive », et qui ont perdu quatre des leurs dans l’attentat de l’Hyper cacher.

(3) En tant que représentant du pays qui, aux yeux des Juifs, est l’incarnation même de la Liberté.

(4) En tant que personnalité du judaïsme lequel, depuis des lustres, a fait de la Liberté la valeur suprême, et de l’humour le meilleur remède contre tous les maux. Faut-il rappeler que le nom même d’Isaac signifie en hébreu « celui qui rira ». S’il fallait choisir deux mots de la langue française pour caractériser les Juifs, je choisirais la Liberté et l’humour.

Alors, quelle(s) raison(s) pourraient justifier cette « non-invitation » ?

En l’absence de raison valable, on est en droit de se demander si ce refus de voir le Premier ministre d’Israël à cette marche contre le terrorisme et pour la préservation de la Liberté ne ferait partie du processus d’isolement de l’État juif en vue de le délégitimer.

Une tempête dans un verre d’eau

Mais plus que la présence de Netanyahu, ce qui a particulièrement déclenché la polémique, c’est la déclaration qu’il adressée aux Juifs de France. La veille de la marche, dans une allocution télévisée, il s’était adressé à la communauté juive en ces termes : «A tous les juifs de France, tous les juifs d’Europe, je vous dis: Israël n’est pas seulement le lieu vers lequel vous vous tournez pour prier, l’Etat d’Israël est votre foyer ».

Valls avait été très choqué par ces propos et n’avait pas caché son indignation. Le soir même, il s’est rendu Porte de Vincennes et a répondu aux propos tenus par Netanyahou en déclarant :  » Aujourd’hui, nous sommes tous Charlie, tous policiers, tous des juifs de France », ajoutant que « la France, sans les juifs de France, n’est plus la France ».

Et Israël sans les juifs ne serait pas Israël ! ai-je envie d’ajouter. Et si Israël n’existait pas, jamais Valls n’aurait fait une telle déclaration.

Toujours est-il que le lendemain, soit dimanche 11 janvier, à la Grande synagogue de Paris, Netanyahu été contraint en quelque sorte de modifier sa déclaration et il a dit : « vous avez le droit de vivre en sécurité et en paix dans chaque endroit où vous désirez vivre ».

En quoi sa première déclaration était-elle choquante ?

On lui a reproché d’inciter les Juifs à quitter la France pour Israël,et on a jugé une telle action inacceptable de la part d’un chef d’État

Or, premièrement, la déclaration de Netanyahu n’avait rien d’un encouragement à quitter la France, il n’a fait qu’énoncer une évidence : les Juifs ont un foyer, l’État d’Israël. Et c’est vrai non seulement pour les Juifs de France, mais pour tous les Juifs de la diaspora. N’est-ce pas là la vocation première de la renaissance de l’État juif ?

David Ben Gourion n’avait-il pas déclaré « L’Etat d’Israël sera ouvert à l’immigration des juifs de tous les pays de leur dispersion» ?

Israël offre aux Juifs du monde entier un refuge. Grâce à Israël, c’en est fini du Juif apatride, du Juif errant à la merci des populations qui l’accueillent.

Grâce à Israël, le Juif a désormais un drapeau, une armée, un pays qui, en à peine 60 ans, a réussi à se hausser au rang des plus grands.

Alors, en quoi Netanyahu offense-t-il les français ? Serait-ce le mot « foyer », riche en connotations affectives, qui aurait choqué les dirigeants français ? Il est vrai que ce mot est une métonymie qui signifie une maison, un chez –soi, mais aussi une « patrie ». En hébreu foyer se dit « bayit » et fait allusion au « Temple de Jérusalem et à l’État juif tout entier »,* selon le journaliste Sokolov qui était alors le bras droit de Chaim Weizmann.

Par conséquent, ceux qui refusent de voir en Israël le « foyer » du peuple juif nient au peuple juif son droit d’avoir un État et délégitiment Israël.

Deuxièmement, un tel reproche est insultant pour les Juifs français. Il laisse entendre qu’ils ne sont pas libres, qu’ils seraient influençables et incapables de prendre des décisions par eux-mêmes.

Or, les Juifs de France, comme tous les Juifs d’ailleurs, sont des hommes libres : libres de se sentir juifs, libres de se sentir français d’abord, libres de se sentir juifs et français et liés à Israël, libres de… .

Les Juifs qui décident de faire leur « alyah » ne le font pas sur un coup de tête. Ce n’est pas une décision qu’ils prennent à la légère, c’est un choix mûrement réfléchi, une décision qu’ils ont prise souvent après plusieurs mois, voire plusieurs années de réflexion.

Car la question « Partir ou rester ? » n’a pas surgi soudainement dans la conscience juive, le vendredi 9 janvier 2015, suite au meurtre des 12 journalistes de Charlie hebdo et au massacre des 4 juifs de l’Hyper cacher. La preuve ? En 2014, 7000 juifs avaient déjà quitté la France pour Israël. Disons que ces évènements sont peut-être la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

De toute façon, voilà 2000 ans que les Juifs sont établis en Europe, 2000 ans qu’ils sont les souffre-douleur tout désignés de la colère des populations ; 2000 ans que les persécutions n’ont jamais cessé pour culminer lors de la Seconde Guerre mondiale avec « la solution finale ».

Et depuis plusieurs années, l’antisémitisme connaît une recrudescence en Europe et particulièrement en France où les actes antisémites sont de plus en plus graves.

Certes, le gouvernement français a promis à plusieurs reprises de tout mettre en œuvre pour que les Juifs puissent vivre en sécurité en France. En vain.

Résultat ? La communauté juive de France, la 3ème dans le monde, connaît la peur. Les Juifs ont peur, peur de sortir, peur de se rendre à la synagogue, peur d’envoyer leurs enfants à l’école.

«Oui, le peuple juif vit dans la peur en Europe, non pas en 1929, mais en 2012. Oui, il y a des menaces ». Ces paroles ne sont pas celles d’un Juif parano, ce sont celles de Martin Schultz, le Président du Parlement européen au cours d’une cérémonie à la mémoire des victimes de l’Holocauste.

Les Juifs ont peur. Et ce en dépit des déclarations de François Hollande qui affirmait à la communauté juive de France que son gouvernement mènerait « une lutte implacable contre l’antisémitisme », et que « l’avenir des Juifs de France est en France ». « Ensemble, avait-il dit, nous sommes capables de surmonter les menaces, la douleur, montrer que la France est plus forte que la haine ».

Et ce en dépit des déclarations du Premier ministre qui se veulent rassurantes.

Et ce en dépit de l’Holocauste dont l’Europe n’a pas su, hélas, tirer les leçons qui s’imposent. « Il faut bien l’admettre, avait dit Elie Wiesel, Auschwitz n’a pas guéri la société de l’antisémitisme».

Et la peur avive des souvenirs car, ne l’oublions pas, ce sont les Juifs qui ont payé le plus lourd tribu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Alors, il est normal que les Juifs se souviennent.

Ils se souviennent de la rafle du Vel d’Hiv, des camps de Drancy, et de la participation du gouvernement de Vichy à l’extermination des Juifs en fournissant le quart de la population juive aux Allemands.

Ils se souviennent qu’entre mars et décembre 43, ce sont pas moins de 43 000 Juifs qui ont été livrés aux nazis. 43 convois de 1000 Juifs !

Tout comme ils n’oublieront pas qu’il a fallu attendre le gouvernement Chirac pour qu’enfin la France admette sa part de responsabilités dans la déportation des Juifs de France.

Tous les Juifs ont également encore en mémoire l’attentat en 1980 contre la synagogue de la rue Copernic, tout comme ils se souviennent de la mort d’Ilan Halimi en 2006 dans des conditions atroces tout simplement parce qu’il était juif.

Et surtout ils n’oublieront jamais le pire de tous les attentats visant des Juifs, celui perpétré par Merah, à Toulouse.

On aurait pu espérer que cet acte odieux aurait provoqué un net fléchissement de l’antisémitisme, mais ce meurtre n’a que peu ébranlé la population non-juive même s’il s’agissait non seulement du meurtre d’adultes, mais aussi de celui d’enfants.

Au contraire, aussi surprenant que cela puisse paraître, Merah semble avoir donné le coup d’envoi à une campagne d’actes antisémites à travers toute la France puisque, au cours des 10 jours qui suivirent cette tragédie, pas moins de 90 actes antisémites ont été recensés sur le territoire français.

Et comment oublier qu’en mai 2013, la France, soucieuse de traduire son soutien au peuple palestinien choisit d’organiser une exposition au Musée du Jeu de Paume, là même où en 1789 les révolutionnaires prêtèrent serment. Cette exposition, intitulée Death, comptait 68 photos de terroristes présentés comme des « martyrs » auxquels on se devait en quelque sorte de rendre hommage. Elle nous est apparue comme une véritable apologie du terrorisme palestinien puisque tous ces «martyrs » étaient membres d’organisations que l’UE considère comme terroristes.

Et à l’été 2014, on a crié « Mort aux Juifs ! » dans les rues de Paris sans que cela déclenche une polémique. Et on a commencé l’année 2015 avec la mort de 4 juifs dans le supermarché cacher.

Certes, 12 journalistes ont été tués deux jours auparavant pour avoir fait, en 2006, des caricatures du prophète. Certes, des policiers ont été tués parce qu’ils représentent les forces de l’ordre et les valeurs républicaines. Mais dans le cas des Juifs, quelle raison a dicté ces meurtres ? Une seule : ils étaient JUIFS ! Pourtant, on ne tue pas ceux qui se réclament du bouddhisme, de l’indouisme ou des Témoins de Jéhovah. Pas même ceux qui sont athées. Mais on tue ceux qui se réclament du judaïsme !  

Alors les Juifs ont le sentiment que le « Plus jamais ça » est un mensonge, que l’Histoire est en train de se répéter, que la France est devenue un pays hostile aux Juifs. Peu importe qui endosse la responsabilité de cette hostilité, le résultat est là : les Juifs de France – et de plusieurs pays européens- vivent dans l’insécurité.

Rien d’étonnant donc s’ils sont de plus en plus nombreux à se poser avec acuité, et à juste titre, la question suivante, une question qu’ils croyaient ne plus jamais devoir se poser : Y a-t-il une place pour les Juifs dans la France d’aujourd’hui ?

Certes, la France d’aujourd’hui n’est pas celle des années 30. Mais qui sait ce qui peut se passer demain quand les islamistes auront réussi à imposer leurs diktats. Ne leur livrera-t-on pas les Juifs comme on les a livrés aux nazis ?

Les évènements ont prouvé aux Juifs qu’ils ne peuvent pas compter sur la France ou sur quelque pays que ce soit pour les protéger. Ils doivent prendre leur destinée en main, ils sont tout à fait libres de refuser de prendre le risque de mourir sous les balles d’un fou d’Allah.

Car si, comme on a pu l’entendre, rien ne sera plus comme avant après cette marche, s’il y a un Avant et un Après la marche, on peut en dire autant de la destinée du Juif.

Il y a un AVANT la création de l’État d’ Israël et il y a un APRÈS.

Et il existe une différence notable entre les Juifs d’aujourd’hui et les Juifs des années 30.

Grâce à Israël, le mot LIBERTÉ, ce mot pour lequel des hommes ont fait le sacrifice de leur vie, ce mot qui fait toujours rêver toute l’humanité, est devenu une réalité pour le Juif.

Grâce à Israël, le Juif honteux, déjudaïsé est mort pour faire place au Juif libre, authentique dans le sens sartrien du terme. L’image que le Juif avait de lui-même, ainsi que celle que les non-Juifs lui renvoyaient, a été complètement modifiée. Ainsi, après la Guerre des Six jours, le Juif découvre de lui-même une image valorisante, celle d’un peuple courageux, capable de défendre sa patrie, non pas contre un État ennemi, mais contre 4 États réunis. Dès lors, il n’aspire plus à l’assimilation, il assume pleinement sa judéité. On a même vu des Juifs qui ignoraient tout du judaïsme devenir juifs.

Israël a donc offert à l’homme juif la Liberté, cette liberté qu’il chérissait tant, mais à laquelle il avait été contraint de renoncer.

N’est-ce pas là le plus beau des cadeaux que lui ait fait l’État juif ?

Grâce à Israël, les Juifs ne seront jamais plus conduits à l’abattoir avec la complicité de leurs compatriotes, les Juifs d’aujourd’hui ont un pays qui les soutient et les protège, un pays qui leur ouvrira ses portes. Et un Premier ministre israélien qui leur rappelle qu’ils ne sont pas seuls au monde comme ce fut le cas pendant la Seconde guerre.

Mais ce ne sont ni les paroles de Netanyahu, ni celles de Hollande ou de Valls encore moins l’appel à rester en France lancé par Marek Halter qui guideront leur choix.

Il n’y a qu’un seul appel à lancer aux Juifs de la diaspora : « Vous êtes libres, c’est-à-dire choisissez », pour reprendre les termes de Sartre. Choisissez où vous voulez vivre. Et vous assumerez seuls la responsabilité de votre choix. C’est cela être Homme, c’est cela la Liberté, et elle n’a pas de prix.

* Jean Delisle , Les traducteurs dans l’histoire