Une souccah pour tous.

La fête de Souccoth dans laquelle nous nous trouvons depuis dimanche soir dernier vient clôturer le cycle des fêtes du très riche mois hébraïque de Tishri.

Après le « jour du jugement » que représente Rosh-Hashana, mais aussi l’anniversaire de la création du monde ; après la période d’examen intérieur des dix jours de selihoth (prières de repentir) et la grande solennité du Kippour, journée de demande de pardon et d’expiation, Souccoth apparaît comme assez pittoresque.

Cette fête, également ordonnée dans la Torah, nous enjoint de construire quelque chose de provisoire, dérisoire, fragile à l’extrême : une cabane ! Pour quoi faire ? Pour nous rappeler le séjour de nos ancêtres hébreux qui, durant quarante ans, au sortir de l’Egypte, séjournèrent dans ces demeures provisoires. Très bien.

Nous nous transformons donc en bâtisseurs de ces petits édifices propres à nous faire sentir l’inanité et la vanité des demeures en dur que nous occupons le reste de l’année. Dociles petits girl et boy-scouts, nous nous mettons en quête de branchages, de feuillages, de fruits et d’ornements propres à embellir ces cabanes où nous devrions demeurer nuit et jour si le climat de nos contrées occidentales le permettait, et en tout cas y prendre nos repas et y chanter les différentes bénédictions y afférentes.

Dans nos synagogues nous lisons les passages de la Torah relatifs à la célébration des fêtes de pèlerinage dont Souccoth est la troisième et dernière. Nous lisons également le très beau livre de l’Ecclésiaste (cf. mon commentaire joint) et le non moins beau chapitre 14 et dernier du prophète Zacharie.

Et c’est justement sur ce dernier texte que je voulais faire porter ma réflexion de cette semaine à la (dé)faveur d’un incident regrettable qui a été rapporté par des témoins indignés de Facebook lors des premiers jours de la fête dans laquelle nous nous trouvons.

Je vais y revenir, mais auparavant je voudrais dire quelques mots de la prophétie de Zacharie que nous lirons ce shabbath intermédiaire de Souccoth.

Zacharie a prophétisé la deuxième année du règne de Darius, soit en -520 de l’ère chrétienne, ce qui fait de lui un des tout derniers prophètes de notre tradition juive.

Dans ce chapitre, Zacharie évoque יום בא ליהוה (yom ba lAdonaï), « le jour à venir de l’Eternel », jour redoutable où Dieu assemblera toutes les nations contre Israël ; elles lui livreront bataille, s’empareront de Jérusalem et violenteront sa population, emmenant en déportation la moitié de ses habitants.

Mais l’Eternel combattra les nations qui s’en seront prises à Son peuple. Ce sera un jour terrible, יום אחד הוא יוודע ליהוה לא יום ולא לילה והיה לעת ערב יהיה אור, « un jour unique connu de l’Eternel seul ; il ne sera ni jour ni nuit et au temps du soir il y aura de la lumière ».

Suit une description des châtiments qui atteindront les ennemis d’Israël ; puis le prophète annonce (14:16) : « Et il adviendra que tous les survivants de toutes les nations qui seront venus contre Jérusalem, monteront d’année en année pour se prosterner devant le Roi Eternel-Tsevaoth et pour fêter la fête des Cabanes ».

Cette prophétie fait de Souccoth la fête universelle par excellence, celle de la réconciliation entre Israël et les autres peuples de la terre. – C’est pourquoi notre tradition veut que la souccah soit ouverte pour accueillir tous les passants. C’est pourquoi également nous procédons au rite du loulav, cette gerbe composée de quatre plantes qui symbolisent l’ensemble du genre humain, et que nous agitons dans toutes les directions au moment de la lecture des psaumes du Hallel (113 à 118).

J’en viens à présent à l’incident dont je parlais plus tôt. Par pure « charité juive », je ne citerai pas le nom de la ville dans laquelle il s’est déroulé. Toujours est-il qu’au moment où la communauté était rassemblée sous la souccah de la synagogue, le rabbin a demandé aux conjoints non-juifs de la quitter.

C’est-à-dire qu’au moment où, précisément, était accompli le précepte de la fête léshev basouccah – de séjourner dans la souccah – ce symbole d’universalité proclamé par le prophète Zacharie et repris par toute notre liturgie, où la convivialité s’impose plus que dans toute autre fête, ce rabbin n’a rien trouvé de mieux à faire que d’exclure des non-juifs, conjoints de juifs, de l’accomplissement de ce précepte !

Honte à lui, honte à ceux qui y ont assisté sans s’émouvoir. Il y a là un terrible détournement de l’esprit du judaïsme, un rétrécissement inadmissible de ce que préconise notre tradition par rapport à l’étranger. Que cet étranger soit d’une autre nationalité ou d’une autre religion.

Et ce qui est plus grave dans l’attitude de ce pseudo-rabbin, c’est qu’il s’en soit pris à des hommes et des femmes qui partagent une vie de couple et de famille avec des Juifs.

Ces personnes, dont la présence ce soir-là dans la synagogue attestait de leur identification à la vie juive, ont été brutalement rappelées à leur condition de parias puisque non-juives.

Je sais bien que ce qui s’est passé dans cette communauté est heureusement exceptionnel ; j’espère aussi qu’un rappel à l’ordre sera adressé à ce responsable communautaire qui ne sait même pas lire intelligemment la prophétie de Zacharie. Il n’en reste pas moins que cette attitude doit être portée à la connaissance du plus grand nombre afin de pouvoir faire l’objet d’une réprobation officielle.

En des temps où les extrémismes de tous bords s’exacerbent dans toutes les religions, où des populations sont jetées sur les routes de l’exil, il paraît fondamental que le judaïsme, première religion monothéiste, donne l’exemple de la tolérance, de l’ouverture au prochain, de l’accueil de l’étranger.

Les Pirké-Avoth, ce traité moral de la Mishna, nous enseignent : אם אין אני לי מי לי וכשאני לעצמי מה אני ואם לא עכשו אימתי « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Si ce n’est pas maintenant, quand sera-ce ? ». Je crois qu’en ce qui concerne la première proposition, elle nous enseigne à nous prendre en main. La deuxième vient nous mettre en garde contre notre égoïsme. La troisième nous dit l’urgence à (bien) agir. Fassent les temps que nous vivons ne pas nous amener à nous replier sur nous-mêmes, ni ignorer la détresse de l’Autre, ni tarder à lui venir en aide.

Shabbath shalom et Hag saméah

Rabbin Daniel Farhi.