Comme je ne peux pas passer mon temps à évoquer des sujets graves au fil de mes chroniques hebdomadaires, j’ai décidé cette semaine de vous proposer une pause plus souriante tirée de la lecture d’une revue – Entr’actes – dont le nom pourrait laisser penser à quelque chose de frivole, mais qui, de fait, se consacre à des thèmes juridiques multiples.

C’est ainsi que le n° 46 (septembre 2006) abordait la question que vous ne vous êtes peut-être jamais posée du « régime social des agents religieux ». L’article, parfaitement documenté et argumenté, est ainsi présenté : « La France étant un pays laïque, et malgré le fait que l’Etat ne reconnaisse aucun culte, nous restons confrontés à diverses situations concernant le régime fiscal ou le régime social des agents religieux ».

Après avoir rappelé la fameuse loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat du 9 décembre 1905, loi qui fait couler des flots d’encre en France en ce moment, l’article aborde quelques-unes des dispositions prises par le législateur en 1911, 1923, 1926 et 1931 pour aménager le statut des prêtres catholiques et des pasteurs protestants (ce dernier très proche de celui des rabbins) par rapport aux impôts et aux cotisations pour le chômage, l’article se poursuit ainsi : « La question qui restait en suspens était de savoir si, d’un point de vue social, l’activité du pasteur protestant relevait du Code du travail. »

Puis, quelques lignes plus loin, nous lisons cette information qui a fait mes délices et dont je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager. – « C’est ainsi qu’en 1984, le Conseil des prud’hommes d’Arras s’est jugé incompétent dans une affaire opposant un pasteur à l’UERF (Union des Eglises Reformées de France).

La cour d’appel de Douai (5e chambre sociale, 30 mai 1984), a confirmé cela par un arrêt qui stipulait que : la préparation du règne de Dieu sur la terre ne constitue pas, du fait de sa finalité spirituelle, une activité relevant du code du travail, quelles que soient les modalités juridiques pratiques utilisées …

Permettez-moi de dire haut et fort que je nourris une admiration sans bornes pour les auteurs de tels arrêts et pour leurs rédacteurs ! Je sais infiniment gré à la loi de séparation de 1905 d’avoir accouché de telles réflexions sur la part respective du matériel et du spirituel.

Sans elle, nous serions-nous un jour posé la question essentielle de savoir si la préparation du règne de Dieu sur la terre (pour reprendre une terminologie chrétienne qui peut faire écho à celle de ביאת המשיח, bi’at hamashiah, la venue du messie, dans le judaïsme) relevait ou pas du code du travail ?

Quand je pense à la légèreté de certains ministres du culte qui s’imaginent sans doute exercer une banale profession salariée sans avoir pris en compte que, ce faisant, ils préparent le règne de Dieu sur la terre ! – Ici, je voudrais placer une parenthèse personnelle qui rejoint mon propos.

Lorsqu’en 1977, je me suis retrouvé sans emploi à la suite de mon départ de l’ULI, père de trois jeunes enfants et ayant contracté un crédit pour l’achat d’une maison, je me suis logiquement présenté à l’ANPE (ancêtre de Pôle emploi) pour m’y inscrire et bénéficier du statut de chômeur.

La personne qui m’a reçu, apprenant ma profession, m’a laissé entendre qu’il ne lui serait pas facile de me trouver un emploi équivalent car il y avait peu d’offres. Lorsque, de surcroît, je lui ai expliqué que j’étais rabbin libéral et qu’il n’y en avait que deux en France, elle était désespérée !

Elle a donc cherché patiemment, dans sa grille d’emplois ce qui correspondrait le mieux à mon statut, tant sur le plan de l’activité que du salaire. Pour la première, elle trouva « animateur socio-culturel » et me proposa un stage ; pour le second, elle me rangea au niveau de « chef de rayon »…

Je dois dire que ce genre d’expérience rend modeste si d’aventure la fonction de rabbin m’était monté à la tête. Heureusement, je n’eus pas à bénéficier des services de l’ANPE puisque trois mois plus tard, j’avais moi-même (avec l’aide de quelques amis) créé mon propre emploi en fondant le MJLF.

– Si je raconte ici cette anecdote, c’est qu’elle me semble rejoindre l’imbroglio auquel eut à faire face la Cour de Douai en 1984, à savoir déterminer jusqu’à quel point une mission spirituelle peut s’accommoder des aléas du matériel représenté par la loi civile.

En vérité, cette question de l’inévitable intrusion du matériel dans le spirituel puisque que l’homme ne saurait vivre que d’amour (fût-ce celui de Dieu) et d’eau fraîche peut amener à sourire et j’aime que les réalités de l’existence nous obligent quelques fois à « descendre de notre petit nuage ».

Les juges de Douai, dans leur sagesse, ont décidé que la préparation à l’avènement du règne de Dieu sur terre ne relève pas du Code du travail. Je dirais qu’ils ont eu raison et tort à la fois.

Raison, bien sûr, car c’est considérablement réduire la mission des prêtres, pasteurs et rabbins que de la soumettre à une législation civile qui en organise l’accomplissement comme elle le fait pour un électricien, un commerçant ou toute autre profession.

Imagine-t-on un instant Moïse, Josué, Samuel, rabbi Akiva assujettis à des règles qui auraient régi leur action ? Et pourtant ! Pourtant, il nous faut bien admettre que même ces hommes, dans l’exercice de leurs fonctions de guides spirituels, politiques ou intellectuels, devaient en répondre devant des lois et des hommes qui les incarnaient.

Pour Moïse, c’était son propre frère, Aaron le grand prêtre, qui avait en charge de l’accompagner, le conseiller et de dire la loi. Samuel, lui, eut à nommer un roi devant lequel il dut s’effacer. Quant à rabbi Akiva, c’était ses pairs qui limitaient son pouvoir et veillaient au strict respect de la démocratie dans les débats talmudiques.

Le dosage de l’équilibre entre matériel et spirituel est délicat. Le judaïsme préconise que cet indispensable attelage soit constamment réévalué à l’aune de la morale et de la réalité pratique.

Religion aux lois multiples et variées, il s’introduit dans tous les aspects et espaces de la vie. La foi et les œuvres y ont une part égale sans qu’à aucun moment l’une puisse supplanter les autres et réciproquement.

Je crois que de préparer le règne de Dieu sur la terre est un travail au sens le plus noble de ce terme. Travail, en français, contient étymologiquement la notion de souffrance et de fatigue ; mais c’est aussi « l’ensemble des activités humaines coordonnées en vue de produire ou de contribuer à produire ce qui est utile » (dictionnaire Robert).

En hébreu, le mot עבודה, avoda, se rapporte indifféremment au travail physique et au culte. On voit bien qu’il serait difficile, voire indésirable, que l’on sépare de façon tranchée travail spirituel et travail manuel.

Nous ne serons jamais assez nombreux, civils et religieux, à œuvrer à la venue du royaume de Dieu parmi nous. Que cette réalisation relève ou pas du Code du travail n’est finalement qu’anecdotique !