Alors que nous venons de célébrer le cinquantième anniversaire de la déclaration historique Nostra Ætate de Vatican II (octobre 1965) concernant la position nouvelle de l’Eglise catholique envers le monde juif, le Center for Jewish-Christian Understanding and Cooperation (CJCUC) vient de publier une déclaration de 25 rabbins orthodoxes du monde entier intitulée : « Faire la volonté de notre Père céleste : vers un partenariat entre Juifs et Chrétiens ».

Le texte comporte 7 points sur lesquels je vais revenir.

Auparavant, je dirai quelques mots sur l’organisation CJCUC. Elle a été créée en 2008 par le rabbin Shlomo Riskin, un disciple du fameux rabbin Joseph B. Soloveitchik. Sa vocation est d’établir une communication positive entre judaïsme et christianisme, notamment à travers l’étude des textes bibliques communs ; la mise en évidence de la signification théologique et historique de la terre d’Israël ; enfin le partage des valeurs communes que sont la sainteté et la dignité de la vie humaine, la paix, susceptibles d’influencer la culture et les conflits du XXIème siècle.

Le CJCUC accueille en Israël des groupes chrétiens du monde entier auxquels il fournit de multiples pistes de réflexion à travers des visites ciblées sur la Bible et des études menées en commun.

Parmi les signataires du document que nous allons analyser maintenant, se trouvent quatorze rabbins israéliens, quatre américains, et le reste de différents pays européens.

La France y est représentée par le grand rabbin René-Samuel Sirat. Je vous prie par avance d’excuser les nombreuses citations du document, mais il m’a semblé que celui-ci parle tellement de lui-même qu’il ne serait pas souhaitable de lui retirer sa substance en le tronquant.

Voici l’introduction générale : « Après presque deux millénaires d’hostilité et d’aliénation mutuelles, nous, rabbins orthodoxes responsables de communautés, d’institutions et de séminaires en Israël, aux Etats-Unis ainsi qu’en Europe, reconnaissons l’opportunité historique qui se présente à nous. Nous cherchons à faire la volonté de notre Père céleste en acceptant la main qui nous est tendue par nos frères et sœurs chrétiens. Juifs et Chrétiens doivent travailler ensemble, comme des partenaires, afin de relever les défis moraux de notre époque. »

D’emblée, l’accent est mis sur quelques points centraux, à savoir la reconnaissance d’une hostilité mutuelle pluriséculaire à laquelle il est urgent de mettre fin, et ce d’autant plus que nous partageons la croyance au même Dieu, Père de toutes Ses créatures.

Autre point : la communauté juive reconnaît la main tendue vers elle par les responsables des Eglises ; démarche sans ambigüité ni arrière-pensée prosélyte ; démarche de repentance incontournable pour progresser dans le dialogue renouvelé.

Enfin, c’est l’affirmation que notre union, je devrais dire ré-union, est seule susceptible d’affronter les défis moraux que nous lance le monde moderne.

Point n°1 : « La Shoah a pris fin il y a 70 ans. Ce fut le point culminant de siècles de mépris, d’oppression et de rejet des Juifs et de l’hostilité subséquente qui s’est développée entre Juifs et Chrétiens.

Rétrospectivement, il est évident que l’échec de la tentative de briser ce mépris et d’engager un dialogue constructif pour le bien de l’humanité a affaibli la résistance aux forces maléfiques de l’antisémitisme qui ont plongé le monde entier dans l’assassinat et le génocide. »

Il est bon et normal que la déclaration s’ouvre sur la référence à la Shoah dont – j’aime à le rappeler souvent – le RP Bernard Dupuy ז »ל avait affirmé qu’elle n’avait été rendue possible que sur un sol européen irrigué par la foi chrétienne.

Il aurait été inimaginable de produire une telle déclaration de réconciliation et reconnaissance mutuelles sans la fonder sur ce qui a été le pire crime de l’humanité, apogée d’une suite de persécutions, discriminations, accusations de déicide et de meurtres rituels, Inquisition, etc. initiés par l’Eglise.

Point n°2 : « Nous reconnaissons que depuis le Concile Vatican II, les enseignements officiels de l’Eglise Catholique sur le Judaïsme ont changé fondamentalement et irrévocablement. La promulgation de Nostra Aetate, il y a cinquante ans, a déclenché le processus de réconciliation entre nos deux communautés. Nostra Aetate ainsi que les documents officiels de l’Eglise postérieurs qu’il a inspirés, rejettent sans aucune ambigüité l’antisémitisme, confirment l’Alliance éternelle entre Dieu et le peuple juif, rejettent le déicide et soulignent la relation unique entre Chrétiens et Juifs, appelés « nos frères aînés » par le pape Jean Paul II, et « nos pères dans la foi » par le pape Benoît XVI. […] Nous apprécions l’affirmation par l’Eglise de la place unique d’Israël dans l’histoire sacrée et dans la rédemption ultime du monde. Aujourd’hui, les Juifs ont connu un amour sincère et un respect de nombreux Chrétiens, exprimés dans plusieurs initiatives de dialogue, réunions et conférences à travers le monde. »

Il y a quelques semaines, je consacrais une réflexion au cinquantenaire de Vatican II. Je n’y reviendrai pas. Je note seulement que les auteurs de cette déclaration ont, eux aussi, entériné positivement les décisions et les effets de ce concile historique pour les relations entre l’Eglise catholique et les religions non-chrétiennes.

Il n’est pas exagéré de dire que la Shoah d’un côté, et Vatican II de l’autre, ont bouleversé les relations judéo-chrétiennes, chacun à sa façon. Ces deux événements se sont déroulés à 20 ans d’intervalle ; c’est peu au regard de l’histoire.

Comment ne pas voir que le second a été rendu urgent et incontournable à cause du premier ?

Point n°3 : « Comme l’ont fait Maïmonide et Yehuda Halevi, nous reconnaissons que le Christianisme n’est ni un accident, ni une erreur, mais le résultat de la volonté divine et un don pour les nations. […] Le rabbin Jacob Emden a écrit que : « Jésus a apporté un double bienfait au monde. D’une part, il a majestueusement renforcé la Torah de Moïse… et aucun de nos Sages n’a exprimé tant d’empathie en parlant de l’immutabilité de la Torah. D’autre part, il a extirpé l’idolâtrie des nations et leur a imposé les Sept Lois de Noé afin qu’ils ne se comportent pas comme des animaux et leur a fermement inculqué des traits moraux […] Le rabbin Samson Raphael Hirsch nous a enseigné que les Chrétiens « ont accepté la Bible juive de l’Ancien Testament comme une révélation divine. Ils proclament leur foi dans le Dieu du Ciel et de la Terre, comme proclamé dans la Bible, et ils reconnaissent la souveraineté de la Divine Providence ». Maintenant que l’Eglise catholique a reconnu l’Alliance éternelle entre Dieu et Israël, nous, les Juifs, pouvons reconnaitre la validité constructive continue du Christianisme comme notre partenaire dans la rédemption du monde, sans aucune crainte que cela puisse être exploité à des fins missionnaires. Comme l’affirmait le Grand Rabbinat de la Commission bilatérale entre Israël et le Saint-Siège, sous la houlette du rabbin Shear Yashuv Cohen, « Nous ne sommes plus des ennemis mais des partenaires sans équivoque dans l’expression des valeurs morales essentielles à la survie et au bien-être de l’humanité ». Aucun de nous ne peut accomplir la mission divine seul. »

Il y a dans le texte qui précède des affirmations proprement révolutionnaires ! Nul, au sein du judaïsme, ne se serait aventuré à les énoncer il y a encore quelques années. Et je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui encore l’ensemble de nos coreligionnaires soient prêts à y souscrire. Mais puisque ce sont vingt-cinq éminents décisionnaires de notre temps qui les ont rédigées, il convient que nous y réfléchissions sérieusement.

Ce point n°3 reconnaît une valeur intrinsèque à la foi et aux croyances chrétiennes, ce à quoi, hormis sans doute des grands penseurs – isolés – tels que Maïmonide, Judah Halévi, Samson-Raphaël Hirsch, Jacob Emden, l’ensemble du judaïsme s’est toujours refusé. L’image de la Croix était telle que tout ce qui s’abritait à son ombre ne pouvait être que méprisable, écarté, fui, combattu, suspect.

Sur les relations entre Juifs et Chrétiens planaient toujours le spectre des conversions forcées, le constat de l’abîme qui séparait une prétendue religion d’amour et les procédés cruels et contraignants utilisés par l’Eglise pour les imposer au monde, que ce fût de ce côté-ci de l’Atlantique ou de l’autre où les Conquistadores massacraient à tour de bras les populations indigènes en brandissant la croix salvatrice. « Nous ne sommes plus des ennemis mais des partenaires » : quel changement radical de vision dans nos rapports avec l’Eglise !

Point n°4 : « Les Juifs et les Chrétiens ont une mission commune d’alliance pour parfaire le monde sous la souveraineté du Tout-Puissant, de sorte que l’humanité entière fasse appel à Son Nom et que les abominations soient retirées de la terre. […] Dans le passé, les rapports entre les Chrétiens et les Juifs étaient vus à travers la relation conflictuelle entre Ésaü et Jacob. Cependant, […] « A l’avenir, lorsque les enfants d’Ésaü seront amenés par un esprit pur à reconnaître le peuple d’Israël et ses vertus, alors nous serons également amenés à reconnaitre qu’Ésaü est notre frère ». (Rabbin Naftali Zwi Berliner, Netsiv).

« Parfaire le monde », il s’agit là du tikkoun olam, notion cabalistique de réparation du monde à laquelle doivent s’atteler ensemble tous les hommes de bonne volonté.

Jacob et Esaü, les frères jumeaux ennemis jusqu’à la fin des temps selon le midrash. Jacob, « l’habitant des tentes », c’est-à-dire celui qui prie et étudie ; Esaü, le chasseur, c’est-à-dire celui qui établit son pouvoir sur la force brutale et les combats victorieux.

La déclaration des 25 rabbins appelle à la disparition de cette opposition fondamentale à travers le chemin que Jacob/Israël et Esaü/Edom vont faire dorénavant de conserve sous la houlette de leur Père commun et de leur vocation fraternelle retrouvée.

Point n°5 : « Nous, Juifs et Chrétiens, avons plus en commun que ce qui nous divise : le monothéisme éthique d’Abraham ; la relation avec l’Unique Créateur du Ciel et de la Terre, qui nous aime et prend soin de nous tous ; les Saintes Ecritures juives ; la foi en une tradition qui nous lie ; et dans les valeurs de la vie, de la famille, de la justice compatissante, de la justice, de la liberté inaliénable, de l’amour universel et de l’ultime paix mondiale. […] Nous sommes ici au cœur-même de ce qui peut unir et réunir Juifs et Chrétiens : nos valeurs communes basées sur les textes que, les uns et les autres, nous reconnaissons. Ne sont-ce pas elles qui ont toujours guidé les enfants d’Abraham, de Moïse, des grands prophètes que nous sommes tous et en qui, tous, nous nous reconnaissons ?

Qu’on l’appelle l’Ancien ou le Premier Testament, la Bible hébraïque – le Tanakh – est bien la racine scripturaire à laquelle Jésus s’est référé constamment, lui le Juif élevé dans sa tradition ancestrale et dont aucun aspect de la vie ne pourrait être contesté par des autorités religieuses juives d’aujourd’hui.

Comme se plaisait à le dire Edmond Fleg, si Jésus revenait aujourd’hui, il y a fort à parier qu’il ne comprendrait rien à ce qui se passe dans une église. Ce serait plutôt dans une synagogue qu’il s’y retrouverait. Et il ajoutait malicieusement : sans doute davantage dans une synagogue libérale !

Points n° 6 et 7 : « Notre partenariat ne sous-estime en aucun cas les différences persistant entre les deux communautés et religions. Nous croyons que Dieu emploie de nombreux messagers pour révéler Sa vérité, tout en réaffirmant les obligations éthiques fondamentales que toutes les personnes ont devant Dieu et que le Judaïsme a toujours enseignées à travers l’alliance noachide universelle. » 7. En imitant Dieu, Juifs et Chrétiens doivent offrir des modèles de service, d’amour inconditionnel et de sainteté. Nous sommes tous créés à la sainte image de Dieu, et tant Juifs que Chrétiens resterons dévoués à l’Alliance en jouant, ensemble, un rôle actif dans la rédemption du monde. 

» Cette conclusion qui se veut universelle signe bien effectivement le précieux et novateur contenu d’une déclaration dont il est à souhaiter qu’elle fasse date, même si elle n’émane pas, et pour cause, d’une autorité centrale telle que le Vatican. C’est à la fois la richesse et le manque que représente l’absence, dans le monde juif, d’une hiérarchie pyramidale.

Celle-ci permettrait des révisions nécessaires et indispensables de la halakha ainsi que des prises de position officielles comme se voudrait le texte adopté par le CJCUC le 3 décembre dernier.

D’un autre côté, cette absence de hiérarchie laisse peut-être plus de liberté aux rabbins pour que, localement et temporairement, ils puissent apporter des solutions adaptées à des situations personnelles, sans être contraints par un corset institutionnel rigide. A condition toutefois qu’ils aient suffisamment d’initiative et de … courage pour ce faire.

En tout cas, il convient de saluer ce texte qui, je l’espère, fera date et référence pour les relations judéo-chrétiennes à venir.

Rabbin Daniel Farhi.