La scène se déroule à Bâle, en Suisse, en août 1903. Le sixième Congrès sioniste – un des plus dramatiques – bat son plein. Dans les tribunes réservées aux observateurs, un jeune Juif russe âgé de 24 ans prend fébrilement des notes, qu’il résumera dans un article au titre significatif : « La fin du sionisme et ses possibles héritiers ».

Ce jeune homme s’appelle Lev Davidovitch Bronstein, et il deviendra célèbre en tant que révolutionnaire et fondateur de la IVe Internationale, sous le surnom de Trotski.

Il n’est pas le seul à penser que le mouvement sioniste vit ses derniers instants : en 1903, nombreux sont ceux qui estiment que la « crise de l’Ouganda » – qui vient de déchirer le Congrès sioniste et dont Herzl ne se relèvera pas – a sonné le glas du projet d’un État juif énoncé par le fondateur du sionisme politique. L’avenir, on le sait, leur donnera tort, et le fameux slogan « Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve », s’avèrera prémonitoire. Mais en août 1903, l’avenir semble bien noir…

Pour comprendre les enjeux de la crise de l’Ouganda, un retour en arrière est nécessaire. Toute l’action politique et diplomatique de Théodore Herzl s’est concentrée sur une décennie, entre 1895 – année de la rédaction de son livre programmatique, L’État juif – et 1904, année de son décès subit.

A partir du moment où le jeune journaliste et homme de lettres a découvert l’idée sioniste, lors de l’affaire Dreyfus qu’il a suivi à Paris en tant que correspondant de la Neue Freie Presse, il a décidé de s’y consacrer entièrement, sacrifiant sa carrière, sa vie familiale et sa santé au rêve du retour à Sion, comme il le relate dans son Journal au printemps 1895 : « J’ai entrepris, depuis peu, une tâche immense. Parviendrai-je à la réaliser ? Je ne le sais encore. Cela ressemble à un très grand rêve ».

Deux ans plus tard, après le premier Congrès sioniste réuni à Bâle en août 1897, Herzl écrira : « A Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je le disais à haute voix, il y aurait un éclat de rire général. Mais dans cinq ans, dans cinquante ans sûrement, tous l’admettront ».

Cinquante ans plus tard, effectivement, l’État juif sera une réalité… Mais que de difficultés et d’obstacles quasiment insurmontables le «visionnaire de l’État» aura dû surmonter entretemps ! Considéré comme un fou par beaucoup de ses interlocuteurs, méprisé par les dirigeants juifs et combattu tant par les Juifs assimilés que par les orthodoxes, Herzl aura souvent le sentiment de mener une entreprise vouée à l’échec et, à 37 ans, il écrit dans son Journal qu’il se sent « fatigué comme un vieillard »…

Envers et contre tout, il poursuit toutefois son rêve, tout en se fixant des objectifs concrets et réalistes. Le génie de Herzl est en effet d’allier la grandeur du rêve et l’inspiration quasi-prophétique, au sens de la Realpolitik. Juriste de formation, auteur d’une thèse en droit public, il s’emploie à doter le peuple Juif des instruments qui lui permettront d’exister sur la scène internationale.

Le plus important est le Congrès sioniste, qui donne au peuple dispersé une direction politique, pour la première fois depuis deux mille ans, et lui permet de faire entendre sa voix dans le concert des nations. Mais pour que cette voix ait une portée sur les réalités internationales, encore faut-il que le projet sioniste soit entériné par les grandes puissances de l’époque.

C’est la raison pour laquelle Herzl se lance dans une incessante quête diplomatique, qui ne sera interrompue que par son décès. Il rencontre les grands de ce monde et tente de les convaincre de la justesse de son projet et de leur arracher une « Charte », c’est-à-dire la reconnaissance des droits du peuple Juif en Eretz-Israël.

De l’Angleterre à la Russie et à la France, il multiplie les contacts, rencontrant l’empereur Guillaume II, le ministre antisémite Plehve ou les Rohtschild… Mais c’est auprès du Sultan Abdul Hamid qu’il entreprend les démarches les plus pressantes, n’hésitant pas à apprendre le turc pour les besoins de la cause.

En 1903, après huit années d’efforts ininterrompus, Herzl désespère de parvenir à ses fins. Ses nombreux voyages à Constantinople l’ont convaincu que l’empire ottoman est dirigé par une « clique de malfaiteurs ». En février 1902, il relate ainsi ses dernières tentatives auprès de la « Sublime porte » : « Le Sultan veut bien ouvrir son empire aux Juifs qui accepteraient la nationalité turque… mais la Palestine en sera exclue. La Compagnie Judéo-ottomane pourra coloniser en Mésopotamie, en Syrie, en Anatolie, partout, sauf en Palestine ! Une Charte sans la Palestine ! J’ai refusé sur le champ ».

Le pogrom de Kichinev et « l’asile de nuit » ougandais

Au printemps 1903 se déroule le pogrom de Kichinev, dont les répercussions sur le mouvement sioniste et sur l’histoire juive seront considérables. L’horreur des émeutes anti-juives ranime chez Herzl le sentiment d’urgence qui l’a hanté depuis les débuts de son activité politique.

A cette époque, il est en bonne voie d’obtenir des Anglais une Charte pour coloniser une partie du Sinaï. Mais chaque avancée est suivie d’un recul, et Herzl redoute de nouvelles effusions de sang en Russie et en Europe orientale.

C’est dans ces circonstances que naît le projet de l’Ouganda, c’est-à-dire d’une colonisation juive en Afrique sous domination britannique, proposé par le ministre Joseph Chamberlain. Dans l’esprit du dirigeant sioniste, il ne s’agit nullement d’un projet de substitution à l’État juif en Eretz-Israël, mais d’une solution provisoire, contrairement à ce que ses détracteurs affirmeront.

Il écrit : « Commençons par avoir nos colonies… Que les terres situées entre le Kilimandjaro et le Kenya deviennent la première colonie d’Israël… Elles constitueront les prémices de Sion, le véritable Rishon–le-Sion du nouvel Israël ». C’est le sens de la proposition faite par Herzl devant les délégués du Sixième Congrès sioniste, réuni à Bâle en août 1903.

Au début, l’auditoire est conquis et même enthousiaste. Mais lorsque les différentes factions se réunissent chacune séparément, l’opposition se fait jour parmi les sionistes russes, qui s’opposent violemment au projet de « l’Ouganda ». Ils s’assoient par terre et prennent ostensiblement le « deuil » de Sion, comme si le projet d’Herzl mettait fin au rêve millénaire du retour à Sion…

La polémique enfle encore au cours des mois qui suivent le Congrès, au point que Max Nordau, fidèle supporter d’Herzl (c’est lui qui a forgé l’expression fameuse « Asile de nuit » – pour décrire le projet de colonisation en Afrique), est blessé par un étudiant juif russe, qui lui tire dessus en criant « Mort à Nordau l’Africain ! »

La crise de l’Ouganda affecte profondément le Visionnaire de l’État, qui a le sentiment d’être incompris et trahi par les délégués du mouvement auquel il a consacré sa vie. La suite est connue : Herzl poursuit sa quête jusqu’à ses derniers jours, rencontrant notamment le Pape Pie X, avant de mourir de maladie et d’épuisement en juillet 1904.

La crise de l’Ouganda aura été une crise de maturité du mouvement sioniste, qui restera orphelin après la disparition de son fondateur. Après Herzl, le flambeau du sionisme politique sera repris notamment par un jeune dirigeant, venu lui aussi du monde de la littérature, et converti au sionisme après le pogrom de Kichinev : Vladimir Jabotinsky.

C’est lui qui donnera au projet herzlien l’élément qui lui manquait – celui de l’armée juive dont il créera le premier embryon pendant la Première Guerre mondiale – permettant une avancée significative qui se traduira par la Déclaration Balfour. Mais ceci est encore une autre histoire…

* Pour en savoir plus, lire notamment le livre novateur de Georges Weisz, Theodor Herzl, Une nouvelle lecture, L’Harmattan 2005.