Alors que Reb Schmuel – que nous avons déjà rencontré à mainte reprise à l’occasion des fêtes de Tishri, rentrait de la synagogue du petit village de Pschatt après les prières de Rosh Hashana, il remarqua, installé dans une arrière-cour, une bande de joyeux compagnons qui tenaient festin. Le rabbin reconnut parmi eux certains de ses fidèles – connus comme de joyeux drilles — et s’approcha d’eux pour leur souhaiter shana tova. Sur une table improvisée – quelques caisses de guingois assemblées à la hâte — gisaient bon nombre de « cadavres » de bouteilles vides, preuve évidente que cette joyeuse assemblée ne s’était nullement attablée en l’honneur de la fête, mais pour le seul plaisir de festoyer et de s’enivrer.

Lorsqu’ils virent Reb Schmuel quelque peu effaré par leur attitude, les fêtards, dans un grand élan de générosité imbibée, insistèrent pour lui démontrer qu’ils étaient en train de tenir banquet en l’honneur de la nouvelle année ; en fait, expliquèrent-ils, ils souhaitaient organiser ce festin depuis longtemps, mais ils l’avaient pieusement repoussé de plusieurs semaines uniquement  dans le but de le faire coïncider avec Rosh Hashana.

Pour toute réponse, Reb Schmuel hocha la tête — et leur offrit la parabole suivante :

Il était une fois, commença-t-il, un jeune garçon du nom de Meisel qui avait perdu son père et vivait seule avec sa mère. Il était aimé de tous dans le shtetl, mais il était surtout connu pour ses dispositions intellectuelles hors du commun. Mais, parmi ses nombreuses qualités, la plus touchante était sans doute l’affection que Meisel portait à son professeur de talmud, qu’il aimait comme le père qu’il n’avait pas connu, et en faveur duquel il était animé d’un dévouement constant.

Un soir d’hivers, cependant, la tragédie survint. Alors que son vieux professeur rentrait au petit matin d’une nuit d’étude au ḥeder du village, il glissa et chuta en entrant chez lui. Il décéda sur le champ – le garçon, absent à cet instant, ne le sut pas.

Les villageois s’assemblèrent et discutèrent de la façon d’annoncer la nouvelle au jeune Meisel sans lui causer un chagrin excessif. Alors que personne ne se portait vraiment volontaire, l’un des voisins eut l’idée suivante : ils lui achèteraient un beau costume tout neuf, de façon à inspirer tout d’abord de la joie chez le jeune garçon, pour ensuite le rendre capable de recevoir la terrible nouvelle de la mort de son professeur sans s’effondrer.

Cependant, comme aucun villageois n’avait le courage d’annoncer lui-même la nouvelle au jeune Meisel, ils décidèrent d’écrire l’annonce de la mort du professeur sur un petit bout papier, qu’ils plièrent et placèrent dans l’une des poches du costume.

Ici Reb Schmuel s’arrêta, pour soupirer profondément : « Imaginez juste, conclut-il, ce que dut ressentir le petit Meisel lorsqu’il revêtit son nouveau costume et, quelques minutes plus tard, lorsqu’il découvrit et lut le mot dans sa poche. Et Reb Schmuel d’ajouter : c’est un devoir religieux d’être joyeux à Rosh Hashana. Nous devons tous ressentir la joie de la fête. Mais qui sait quelle sorte de jugement sera enregistrée au ciel en ce jour ? – Peut-être la fête n’est-elle que notre costume, et dans l’une de nos poches, se trouve un petit billet avec un message…

L’histoire ne dit pas si les ripailleurs eurent l’appétit coupé (ou plutôt la soif étanchée), ou s’ils puisèrent dans la parabole un surcroît de sobriété pour approfondir le sens de Rosh Hashana. A première vue, l’histoire exprime un indéniable fond de vérité. Rosh Hashana présente en effet un double caractère : c’est d’une part un jour de l’an, un jour anniversaire de la création de l’homme ; d’autre part un jour de jugement.

Si l’on décode l’image proposée par Reb Schmuel, le jour anniversaire serait donc l’aspect joyeux, le « costume », pour ainsi dire, de la fête ; le billet dans la poche, quant à lui, exprimerait la notion du jugement, encore masqué pour n’être scellé qu’au jour de Kipour, l’aspect sombre de la fête, peut-être fatidique.

A bien y réfléchir, pourtant, cette analogie ne me semble pas convaincante. Car plutôt qu’une parabole empreinte de justesse sur la double nature de Rosh Hashana, ce qui frappe avant tout dans cette histoire, c’est la lâcheté des villageois. Personne n’ayant le courage d’annoncer la triste nouvelle au jeune garçon, le stratagème du mot dans la poche nous laisse un sentiment de cruauté, transformant la bienveillance initiale en désastre psychologique.

Qu’avait donc en tête Reb Schmuel en racontant cette histoire ? La difficulté posée par la notion de jugement est peut-être la clé, la part de vérité de la parabole. Car si dans son récit le stratagème du costume a simplement pour fonction de retarder le moment de la terrible annonce, il est parfaitement exact que la notion de jugement, dans la tradition en général et pour les fêtes de Tishri en particulier, est précisément fondée sur cette idée d’un retardement, d’un délai dans le temps.

Comme l’enseigne Manitou, l’un des événements existentiels le plus important dans une vie d’homme est notre rencontre avec la loi. « Cette rencontre avec la Loi, c’est-à-dire avec la vérité, écrit-il, est un des drames de la conscience humaine. Nous sommes, nous hommes, infiniment supérieurs à la Loi, car la Loi met en œuvre des principes impersonnels ; oui mais, du fait que la Loi est la Loi, que la vérité est la vérité, elle est infiniment supérieure à moi. Ce drame de la conscience ne peut être résolu que par des solutions de mutilation : ou bien l’on préférera sacrifier la Loi à la personne, ou bien l’on préférera sacrifier la personne à la Loi. »

Manitou explique que ce problème a été résolu par Abraham, qui a su humaniser la Loi en la comprenant, non comme une impitoyable machine logique, mais comme l’expression d’un désir de Dieu pour l’homme. Et il explique la géniale solution de la Bible pour aménager ce problème à un niveau humain, vivable : la seule façon pour que l’être humain puisse rencontrer la Loi en évitant l’implacable face à face, est de lui aménager un délai, dans le temps, pour se mettre à hauteur du jugement.

Rien n’est plus clair pour comprendre cette idée que le modèle du premier jugement divin envers l’homme, celui qui suit l’expulsion d’Adam du jardin d’Eden, où Dieu énonce la sentence en maniant la conjugaison d’une façon des plus intéressantes : mot yamut, « mourir tu mourras ». Répétition qui interpelle, où le verbe « mourir » se trouve une première fois à l’infinitif, et une deuxième fois, à la deuxième personne, conjugué au futur.

Qu’est-ce à dire ? Dans l’absolu, le jugement strict, le jugement de vérité, pour l’homme, devrait être de « mourir » : pur verdict, sans conjugaison, jugement qui ne souffre aucune discussion, aucun aménagement temporel. Mais par un acte de grâce, Dieu transforme ce jugement infinitif – et définitif– en un « tu mourras ». Autrement dit, il invente le temps, l’épaisseur du temps, et nous accorde ce délai pour nous permettre, en une rencontre différée, de nous hisser à la hauteur du jugement.

Le  physicien Etienne Klein a dit un jour que le temps est la plus belle invention pour que toutes les choses n’arrivent pas en même temps. Pour la tradition, il est ce génial dispositif, un dispositif gracieux, qui nous permet d’honorer, de manière réaliste et vivable, la vérité du jugement.

Ainsi, sans doute, s’éclaire la mise en garde de Reb Schmuel… Mais que l’on se rassure, il n’entre pas dans mes propos d’inventer de fausses poches ni de mauvais lunes de papier.

Soyons simplement conscient que cette dimension de jugement de Rosh Hashana, qui se renouvelle pour nous pour la 5777ème fois, ne nous est pas donnée comme un stratagème, mais comme une chance, une dimension essentielle de notre humanité. Souhaitons-nous, en ce temps d’examen de nos actes, ce rendez-vous avec la justice et la justesse : car, en fait, nous ne sommes-nous pas créés pour être ensuite jugés. Au contraire, c’est le jugement qui nous est donné de façon première, pour nous permettre d’accéder à la création ! Et à travers la dimension du temps, dépasser notre statut de créature pour mériter enfin le nom d’homme.

Et puisqu’il nous fait faire honneur à notre tradition shmatologique, cousons, finalement, une deuxième poche à notre costume. C’est celle dont nous parle un bon ami de Reb Schmuel, Rabbi Mendel de Kotsk. Il disait : « Aie toujours dans tes poches deux papiers : dans ta poche de gauche, un papier sur lequel est écrit : « Souviens-toi que tu n’es que poussière ». Et dans ta poche de droite, un autre papier sur lequel est écrit : « Sache que le monde n’a été créé rien que pour toi ».

Soyez inscrits dans le livre de la vie !

Shana tova, oumetuqa !