Allez-vous souvent au zoo ? A Jérusalem, le parc zoologique est à la fois international, local, archéologique et contemporain. Les gens raffolent des animaux en général.

Les êtres humains, comme les animaux, sont originaires de tous les pays du monde comme les reptiles de tous genres, des paons, des autruches ou des perroquets magnifiques.

En ville, la paire de « perruches inséparables » est vendue pour une poignée de shekels. Les cages les montrent partout dans les quartiers arabes et les chambres d’ados « natives ». De même pour les perroquets, quelques serpents et mangoustes domestiques sans compter les poissons de toutes tailles et les huskies de compagnie entre la Vieille Ville de Jérusalem et Dizengoff à Tel Aviv.

Elles sont si touchantes, ces petites bêtes ! Tellement en phase avec le comportement des humains. Nous avons tous été ici un jour piqués au vif, parfois le venin nous laisse en vie, voire à vif. Il arrive qu’il nous tue ou nous tente au-delà de nos forces. Les ressources de combats physiques et spirituels au Bien comme au Mal sont stupéfiantes.

Esope et Jean de La Fontaine sont connus mais pas vraiment en Israël. Ivan Krylov, le grand fabuliste russe (1769-1844) est particulièrement apprécié par les « rapatrianty/рапатрианты, rapatriés ou olim » de l’ex-URSS et satellites pour la richesse de récits-fables très verts, amusants, graves et profonds, souvent calqués sur les deux autres écrivains.

Il n’est pas rare que Krylov ait utilisé des exemples historiques pour mettre en vers des caricatures mordantes aux faciès d’animaux. A Jérusalem – et en général en Israël – l’une de ses fables correspond tout-à-fait à notre situation : « Martyshka i otchki/мартышка и очки = la guenon et les lunettes ».

A mon sens, Il n’y a pas de meilleure façon de décrire notre « reality show ».

Voilà ! Une guenon prenait de l’âge et sa vue faiblissait. Elle entendit dire chez les humains qu’il suffisait de se procurer des lunettes. La guenon se retrouva ainsi devant un choix Optik 6000 large et varié, presqu’aussi saisissant que ce qui nous est proposé de nos jours, parmi les humains, même à titre gratuit et promotionnel.

La guenon est habituellement représentée, dans les livres d’enfants, avec des montures sur sa queue, sa tête, son corps sauf sur son nez. Elle met une paire, puis en essaie une autre, une troisième, à l’endroit, à l’envers, sur le côté ! Rien n’y fait : les lunettes ne l’aident pas.

Elle finit par s’écrier : « Tfou! Il est bien idiot (dourak/дурак) celui qui écoute toutes les balivernes des gens ! » Traduction en français courant : « Kesk’ils sont cons tous ces mecs avec leurs délires ; arrête, c’est trop tu me gaves ! »

Eh bien, ça, c’est du direct de Terre d’Israël-Canaan. Vous prenez votre « Petit Krylov Illustré pour les enfants ». Vous visualisez le tout à travers vos caméras « pro » ou digitales de poche : pas besoin d’aller plus loin.

Nous sommes comme la guenon sur le retour d’âge en train de tourner-retourner-traficoter sans succès apparents des lunettes de tous styles.

Et vous ? Eh bien, vous avez les singes ! Il y a ceux qui ferment les yeux, les oreilles, la bouche. On peut dès lors comprendre ce « Unbehagen in der Kultur – le malaise dans la civilisation » dont parlait Sigmund Freud… ou encore cette frénésie inutile de vouloir tout régler dans les deux mois, dans les six mois; la petite dernière Italienne veut un État palestinien dans moins de 5 ans ! A croire qu’elle sort d’une michpakha normale de chez nous où c’est un must de faire le perroquet « Ani rotze-a/אני רוצה = je veux », na !  

C’est comme si l’on appliquait le speed-dating aux singes et guenons à l’échelle internationale. Cette petite fable, apparemment simpliste, s’inscrit parfaitement dans notre panorama, exprimant cette courte vue faite d’éclatement récurrent des rétines dans toutes les communautés religieuses.

Cette guenon est une fille simple de nos campagnes pré-désertiques. Elle avale toutes les couleuvres, radote avec les perroquets, est fière comme la lionne, hurle dans le désordre avec les chacals… et elle fait des singeries, quoi !

Serions-nous trop humains ? Quand toute l’arche de Noé hulule, de manière unitaire et unanime, à plus de 500 voix contre le lion de Juda… le lion ne bouge même plus la queue. Il lève à peine la patte et les loups deviennent agneaux immolés… ou brebis galeuses ? Pour combien de temps ?

Nous avons besoin de forces et de courage vrais. Il ne suffit pas de s’auto-proclamer les dinosaures les plus anciens de la foi ou les corbeaux porteurs d’un message de paix après le déluge.

Peut-on parler de solidarité pour des papillons éphémères ? Il y a partout des abeilles qui butinent jour et nuit et achèvent la reine. Il y a aussi des fourmis de tous gabarits qui creusent, fouillent avec ardeur l’archéologie, l’histoire et bâtissent comme les termites.

Quand accepterons-nous de dire que nous ne voyons pas bien, comme la guenon ? Jérusalem ? Les cailles, les sauterelles ont passé. Il reste tout un microcosme qui tente de prendre, de sauvegarder, de garder visage humain.

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C’est qui, c’est quoi, c’est comment, c’est où Jérusalem ? Il y a des jours où rien n’irait plus. Et puis le temps passe, avec des pierres comme marqueurs. En hébreu, on dit en souriant que nous vivons entre le « gan hayeladim/גן הילדים = jardin d’enfants » et le « gan ha’hayot/גם החיות = zoo ».

Il n’y a pas que des catastrophes. Il y a des ballons et des bulles de savon, pleins de ballons et une joie quasi enfantine à fêter les anniversaires pour dire qu’on est content.

C’était hier l’anniversaire de Mathusalem, mort le 11 Mar’hechvan 1656 [2105 av. J.C.] et le décès de Rachel, la femme de Jacob, Yaakov devenu Israël, morte sur la route d’Efrat, à la même date en 2208 [1553 av. J.C.].  Aujourd’hui, l’Eglise orthodoxe de Jérusalem célèbre la fête de saint Jacques, le premier évêque de Jérusalem tandis que la société israélienne s’interroge en ce 19ème anniversaire de l’assassinat d’Yitzhak Rabin.

C’est intéressant : comme si nous avions une mémoire d’éléphant qui nous permette de déterminer avec exactitude les dates de trépas de ces êtres d’exception.

Il le faut pourtant. Mathusalem, le grand-père de Noé, est mort sept jours avant le début du Déluge, à 969 ans selon la tradition juive conservant nos mémoires d' »outre-trombes ».

Rachel (= Brebis) est cette matriarche, la « Mama » que Jacob, le fils à maman (Rébecca), est allé chercher à Aram, le pays des ancêtres. Abraham avait de la compassion pour Sarah et l’enterra et payant le prix fort (Bereishit/Gén. 23, 15-16). Isaac a montré de l’affection pour Rebecca. Le vrai amour est apparu dans la fascination de Jacob pour Rachel qui mourut en mettant au monde Benjamin, le premier bébé mâle à naître en Canaan.

Le calendrier annuel de l’Eglise orthodoxe de Jérusalem indique que le premier chef – évêque – de Jérusalem était Jacques. Il est mentionné à chaque prière dans le patriarcat Roum (grec-) orthodoxe de Jérusalem et de toute la Palestine. Son titre exact, traduit du grec, est : Saint Iakobos (Mar Yakub en arabe), frère du Seigneur selon la chair et « frère de Dieu » [un seul mot en grec : « adelphotheos/αδελφοθεος »].

Cela signifie que l’Eglise de Jésus de Nazareth a eu comme premier chef, celui que l’Eglise-Mère de Jérusalem dans son obédience orthodoxe reconnaît comme Iakobos, de la famille de Jésus et comme l’Eglise confesse qu’il est « vrai homme et vrai Dieu », il correspond à Iakobos le Juste/יעקב הצדיק ou encore Jacques le Majeur. Il n’y a pas aucune certitude sur ce « pilier » de l’Eglise de Jérusalem dont l’identité est souvent confondue entre deux ou trois autres personnages considérés comme historiques.

Il était sûrement un grand prêtre du Temple où il se rendait chaque jour. C’est lui qui prit la décision d’ouvrir l’Eglise embryonnaire de Sion et de Jérusalem aux Gentils lors du synode de Jérusalem en 49.

Nous n’avons pas de documents certains, encore moins d’époque ! Saint Jacques était marié, menait une vie frugale et jouissait d’un prestige réel auprès des Juifs. Il faut souligner qu’à l’époque la « secte » des fidèles en Jésus n’avait pas rompu avec le judaïsme officiel, ce qui nous est assez difficile à imaginer au bout de deux millénaires. Les contacts ressemblaient, comme aujourd’hui, à des disputes et des anathèmes très violents ou, au contraire à beaucoup de tolérance. Il est mentionné positivement dans le Traité Gittin 46b.

Saint Iakobos est réputé avoir écrit l’Epître néo-testamentaire qui porte son nom, très proche de la tradition talmudique. On sait qu’il fut dénoncé dans une querelle à l’approche de Pessah, poursuivi par le grand-prêtre Hanan Ben Hanan qui le fit lapider (entre 62 et 69), donc peu de temps avant la destruction du Deuxième Temple de Jérusalem (Flavius Josèphe et Eusèbe).

L’Evangile deutéro-canonique de Saint Jacques, uniquement reconnu par les Eglises orthodoxes et catholiques, est très important dans la tradition orientale. Il montre une chose : l’histoire a passé. Les liens avec la réalité des lois morales, juridiques comme porteuses de la foi au Dieu Un et vivant révélée depuis la descendance de Mathusalem, de Noé, donc aussi de Rachel, se sont distendus jusqu’à l’aliénation des uns et des autres… tout en conservant – pour chacun – la visée d’une unité indéfectible.

Nous invoquons souvent des êtres dont la vie et les actes sont singuliers et incertains mais qui ont scellé un mouvement puissant d' »espérance contre tout espérance ».

Jérusalem, la terre d’Israël et de Judée, de Samarie, de Cisjordanie, du Neguev n’est pas faite de tombes et de stèles mortuaires ; tuerait-on les prophètes sans même s’en rendre compte ?

A cette heure, à Jérusalem, un nouvel attentat à la voiture « folle » s’en est pris à des piétons, non loin de la Rue Shimon HaTzaddik, de l’hôtel « Grand Court » et la ligne de « tramway ».

Ce vendredi, nous allons commémorer le 70-ème anniversaire de l’exécution de Hanna Szenes, héroïne de la Haganah. Ses paroles sont de tout temps :

« La voix a appelé et je suis venue / Je suis venue parce que la voix a appelé ».
« Je ne mourrai pas mais vivrai et dirai les oeuvres de l’Eternel / לא אמות כי אחיה ואספר מעשי ה’.  » (Tehilim/Psaume 43, 118).