Ouvrir le livre de Samuel Sandler à peine après avoir refermé celui consacré à Sarah Halimi. Se plonger dans les témoignages si forts de ceux qui portent en eux tous les drames de notre époque.

Rendre hommage au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame qui vient de décéder, en héros, dans un geste à la bravoure presque anachronique. Christian Medves, 50 ans, et Hervé Sosna, 65 ans, n’auront pas survécu non plus, abattus froidement dans les allées d’un supermarché de Trèbes.

Et puis les nouvelles s’emballent : une enquête est bien ouverte pour un crime au mobile antisémite. Le meurtre de Mireille Knoll, en plein Paris, ce même vendredi 23 mars. Une vieille dame juive assassinée à coups de couteau à son domicile puis brûlée, vraisemblablement pour effacer les traces. Un modus operandi nazi et djihadiste en somme.

Mireille Knoll, 85 ans, était une rescapée de la rafle du Vel d’Hiv, à laquelle elle avait échappé grâce au passeport brésilien de sa mère. Une dimension vertigineuse. Un effroi. Un symbole sidérant, une colère et une peine infinies, un an quasi jour pour jour après le meurtre de Sarah Attal-Halimi. Deux femmes, deux femmes juives.

Et puis ces titres de presse, ces commentaires qui tombent : «Meurtre antisémite : grande émotion de la communauté juive». Oui, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il ne s’agit plus que d’ «émotion». Il s’agit d’une douleur immense. Il s’agit de principes, de valeurs, de mémoire, d’humanité bafoués, sauvagement.

«Emotion de la communauté juive» ? Seulement ? Ce serait ajouter un drame de plus à cette tragédie. Les Juifs ne doivent pas être seuls. Les femmes non plus. Il en va d’une survie collective. Au-delà des institutions, l’ébranlement doit être unanime dans notre pays comme il commence à l’être ailleurs.

Des messages déchirants appellent à une mobilisation de masse. Cet appel au secours doit être entendu, honoré. Il ne s’agit plus que de bougies et de 140 signes. D’Elie Wiesel à Frantz Fanon, de Primo Lévi à Aharon Appelfeld, de Simone Veil à Pierre Mendès France, beaucoup se raccrochent aux mots qui ont fait notre conscience collective tant ces derniers viennent à manquer et que notre vocabulaire finit par s’assécher face à cet abîme d’horreur. C’est notre histoire toute entière, toutes ces lumières qui nous citons, toutes ces pensées extraites de l’enfer qui nous invitent à ce rendez-vous, soit un devoir de citoyens unis, refusant l’inacceptable, la barbarie.

Il faut que nous soyons le plus nombreux possible, ce soir, à 18h30, place de la Nation, pour une marche silencieuse en mémoire de Mireille Knoll et de tous les autres dont en particulier : Ilan Halimi, Jonathan Sandler, Arieh Sandler, Gabriel Sandler, Myriam Monsonego, Yoav Hattab, Yoan Cohen, Michel Saada, Philippe Braham, Sarah Halimi.

Ensuite, il faudra agir. Non, décidément, il ne s’agit plus que d’émotion. Il s’agit de faits insupportables qui nous rongent, qui nous hantent insidieusement et qui sapent ce que nous sommes. Il faut un sursaut dans la durée. Notre calendrier se remplit avidement de dates commémoratives car la bête est insatiable.

Ces 365 commencements ne peuvent plus contenir les larmes de nos prochains. Ils sont trop nombreux. Il nous faut un début de printemps humain, fraternel, enfin. Car pour l’heure, l’image que nous tend le miroir de notre société est écorchée au plus profond. Mireille Knoll qui aura connu toutes les pires peurs que notre monde ait suscité a-t-elle pu être heureuse entre ces pulsions de haine entrelacées ? Aura-t-elle pu vivre sereinement ou seulement survivre ? Une question obsédante. Un seule prière demeure, qui ne doit plus être incantatoire : plus jamais de tel destin. Plus jamais.

«Vous n’aurez pas ma haine», est une promesse délicate mais permettez-nous de constater notre révolte.