Sept cibles visées dans Paris par les terroristes le vendredi 13 novembre.

Les commentateurs l’ont répété à satieté, elles n’étaient pas dues au hasard : lieu de spectacle sportif et salle de musique, cafés et restaurants où l’on s’amusait, buvait de l’alcool et draguait (bref à leurs yeux imbéciles tout le panel de l’idolâtrie), quartier mi-populaire mi-bobo, où des populations différentes se rencontrent, de toutes confessions, ce qui est le comble de l’abomination pour les fanatiques.

Un fait n’a pas été relevé cependant : aucun lieu juif n’a été visé (si ce n’est par raccroc le Bataclan compte tenu de son histoire) alors que le mode opératoire des terroristes, avec des tirs de kalachnikov par des tueurs bien entraînés et des ceintures d’explosifs, leur aurait permis, en cette soirée de kabalat shabat, de commettre à la sortie des synagogues de la Victoire ou de Copernic un carnage.

Le temps des explications viendra pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette tragédie si minutieusement préparée. On peut cependant sans doute avancer une hypothèse qui était celle de l’auteur de ces lignes depuis des mois pour « rassurer » les juifs sur la nature des cibles de ces attentats que le juge Trivic et les spécialistes nous prédisaient : le mois de janvier dernier a détourné les terroristes des symboles liés au judaïsme.

En effet si la France avait été Charlie, elle n’avait pas été pour autant l’Hyper Cacher ; les pancartes des manifestants en témoignaient, pour ne rien dire de la phraséologie compassionnelle développée sur les réseaux sociaux.

Le but des terroristes est de déstabiliser un pays en frappant des personnes auxquelles tout un peuple peut s’identifier.

C’était partiellement réussi en assassinant des dessinateurs dont la liberté de ton correspondait à l’idée que nous nous faisons de notre génie national, de notre manière de vivre en tant que français.

C’était raté avec les victimes de Vincennes : des juifs, encore des juifs, comme après le drame de Toulouse, qui n’avait pas bouleversé notre pays dans ses profondeurs malgré la présence de trois enfants dans ce martyrologe.

Contrairement aux paroles bienvenues et inspirées de François Hollande et Manuel Valls, lorsque l’on s’en prend aux juifs, la France tout entière n’est pas atteinte. Lorsque les juifs sont frappés, ce sont les juifs qui sont frappés, et les quelques amis qui restent, les républicains conséquentes, les esprits philosophiques. Rien qui constitue une frange significative de la population dans aucun pays.

Nous vivons dans une société fragmentée où il est de moins en moins fréquent de voir des personnes s’identifier à celles qui ne leur ressemblent pas.

Ce n’est pas de la haine (même si le traitement des événements du Proche-Orient par les médias français et les amalgames paresseusement entretenus ne favorisent pas le développement du philosémitisme…), c’est une pure incapacité à penser l’altérité et à prendre encore conscience de la fraternité qui lie chaque être humain à celui qui n’a pas la même histoire que lui.

Soyons-en assurés : si les terroristes avaient tué à la sortie d’une synagogue, ils auraient commis un massacre circonscrit à un ghetto, ils n’auraient pas réussi à faire vivre le sentiment d’identification provoqué par la mort de ces dizaines de jeunes dans des lieux de loisirs.

Tout le monde a dans sa famille un gosse qui est allé boire un coup. Mais peu de monde a un juif dans son environnement proche. Je l’avais dit et cela s’est vérifié : l’indifférence de nos concitoyens manifestée en janvier dernier a été le meilleur bouclier protecteur pour la communauté juive.

Vendredi dernier la solitude a eu son avantage. Elle est cependant un prix bien lourd à payer. Et surtout qui révèle la fragmentation d’une société dont on se demande, passée l’émotion de ces quelques jours suivant la tragédie, si elle est vraiment, vu ses fragilités, en état de lutter contre l’ennemi implacable qui a vu nos failles et ne nous fera pas de quartier.

A ces interrogations les élections régionales apporteront une première réponse dans trois semaines. Ne nous y trompons pas : les victoires du Front National, qui seront peut-être amenées dans deux, trois ou quatre régions par la peur de nos concitoyens, répondront aux voeux de Daesh, qui veut diviser les français selon leurs confessions et voir les musulmans encore plus stigmatisés pour faire de leur communauté un vivier de recrutement.

Il faut y réfléchir à deux fois avant de voter pour ceux qui nous affirment qu’il y a plusieurs sortes de français. Ajouter sa propre indifférence au sort de ses compatriotes à celle des autres, c’est justement nourrir cet abandon du vivre ensemble qui nous condamnera tous à plus ou moins long terme. Il arrive qu’un organisme affaibli meurt d’une simple grippe. Il en va aussi des nations.