Une incroyable rencontre.

Deux fois par mois, en vue du cours que je donne dans le cadre de l’association judéo-espagnole Al Syete, je me rends dans un grand magasin de photocopies du 15ème arrondissement de Paris.

Je dois à la vérité de dire que j’y vais souvent à la dernière minute ! Comme ce magasin se trouve en face d’un lycée professionnel, il y a fréquemment de nombreux jeunes gens et jeunes filles qui viennent faire reproduire à partir d’une clé USB les travaux qui leur sont demandés pour leurs études.

C’est un climat bien sympathique pour le septuagénaire que je suis depuis quelques années. Jeudi dernier donc, je m’y rends comme d’habitude, et comme d’habitude j’interroge la personne que je pense être la dernière pour savoir quel sera mon tour. Voyant un vieux monsieur assis là, je lui demande donc si c’est bien lui le dernier arrivé.

A ma grande surprise, il me répond en hébreu : yesh od shenaïm, il y a encore deux personnes avant lui. Je le regarde avec un peu plus d’attention. Il porte une canadienne d’un très vieux modèle et une casquette de ghetto comme celle de la photo ci-contre. J’engage la conversation et j’apprends qu’il est né à Lodz en Pologne, et que, pendant la guerre, il était là-bas.

Je lui demande s’il a été déporté et j’ai l’impression qu’il n’a pas bien compris ma question car il me répond : yaradeti, je suis descendu.

Finalement, me voyant parler avec son père, une jeune femme, qui était au comptoir, s’approche de moi. Elle m’explique que son père a 92 ans, qu’il a été effectivement déporté à Auschwitz où il n’a dû de vivre que grâce à son violon.

Très jeune encore, il avait montré une géniale vocation musicale. En 1943, il fut déporté à Auschwitz. Lorsqu’il se retrouva dans cet enfer, il fut intégré à l’orchestre juif.

La musique était le passe-temps des bourreaux et il fut contraint de jouer en boucle une dizaine de mélodies « pas dégénérées » et
« joyeuses » pendant les exécutions.

Il souffrit de ce privilège insupportable qui l’empêchait de mourir tout de suite. Il réussit à s’enfuir miraculeusement lors de la « marche de la mort » peu avant la Libération.

Après sa sortie, Haïm n’a plus pu toucher à son instrument, mais sa fille Shifra, son fils Arié, et ses petits-enfants, Naaman, Primor et Dorelle perpétuent la tradition musicale familiale à un haut niveau.

Pour en revenir à mon vieux monsieur assis humblement dans un magasin de photocopie, je me souviens que son histoire a fait l’objet d’un spectacle en 2012 repris en 2014, « Haïm à la lumière d’un violon », conçu par sa fille et dans lequel Naaman Sluchin, le petit-fils de Haïm Lipsky, jouait du violon.

Et voilà que j’avais l’immense honneur de me trouver face à cet homme qui porte sur son visage le poids d’une immense souffrance, même s’il peut constater que son art s’est transmis à travers ses plus proches.

Quand la banalité rencontre la sublimité dans un lieu aussi improbable, il convient de s’interroger sur ce « hasard ». Je n’ai pu m’empêcher de penser à mon texte « Au dernier survivant » où j’ai promis, il y a déjà plus de vingt ans, à cet ultime survivant de la barbarie nazie d’être à ses côtés pour tenir sa main dans la mienne. Qui sera-t-il/elle ? Comment savoir que ce sera le dernier/la dernière ? Lui aurai-je survécu ou m’accompagnera-t-il au cimetière ? Ce qui est certain, c’est que sa vie, comme la mienne, aura été marquée en profondeur par la Shoah. Je n’ai pas eu à la vivre dans la chair des miens, bien que né à Paris durant cette noire période. Mais j’ai senti toute ma vie le devoir de dire et de redire jusqu’à excéder mes proches ce qu’a vécu mon peuple bayamim hahème, bazemane hazé, en ces jours-là, en ce temps-là.

Je pense que Haïm Lipsky a employé le bon mot lorsqu’il m’a dit : yaradeti, je suis descendu. Il est allé jusqu’aux entrailles de l’insupportable. Il a dû mêler ce qu’il aimait le plus au monde, la musique de son violon, aux cris et aux râles des condamnés qu’on emmenait, vil troupeau, vers les chambres à gaz, qu’on pendait, qu’on fusillait. Ce qu’il a vécu, personne ne pourra le dire véritablement.

Parce qu’il s’appelle Haïm – la vie – il a dû poursuivre sa route d’homme, de vivant. Mais je n’oublie jamais ce que m’avait dit un ancien déporté, Hanokh Gourarier, lorsque je m’étais presque excusé auprès de lui de réciter le kaddish après la lecture des Noms du Yom Hashoah, y compris donc le sien, alors qu’il était vivant : « Daniel, tu peux le faire sans scrupule, car nous, les rescapés, sommes un peu morts là-bas »…

Aujourd’hui, nous assistons à une recrudescence d’un antisémitisme primaire, je devrais dire primal. Et nous nous questionnons, et nos enfants et petits-enfants nous questionnent : une Shoah serait-elle encore possible aujourd’hui ?

Question qui aurait paru incongrue il y a encore quelques années, mais que le réveil évident des passions antisémites nous oblige à considérer.

Des paroles, des actes que nous pensions relégués aux limbes de l’histoire du XXème siècle, dont nous espérions n’avoir jamais plus à les croiser sur notre chemin, ont de nouveau droit de cité en cette deuxième décennie du XXIème siècle.

Les autorités politiques s’en alarment et la plupart les condamnent, mais il apparaît que ce n’est plus suffisant. Légiférer non plus hélas.

Alors quoi ? Nous faudra-t-il raccrocher nos violons aux branches des saules des fleuves de Babylonie (Psaume 137:2) et reprendre l’incantation de nos pères à cette époque : « Là nos conquérants nous ont demandé des chansons, et nos ravisseurs des airs joyeux.

« Chantez-nous quelque chant de Sion. » Comment chanter un chant de l’Eternel en terre étrangère ? » (Ibid. 137:3-4) N’est-ce pas ce qu’a vécu Haïm Lipsky, lui qui a raccroché à tout jamais son violon ? Une seule chose est certaine, nous faisons nôtre cette affirmation tirée du même psaume (137:5-6) : « Si je t’oublie Jérusalem, que ma droite oublie ! Que ma langue colle à mon palais si je ne pense plus à toi, si je ne fais passer Jérusalem avant toute joie ».

L’antisémitisme ni son frère jumeau, l’antisionisme, ne nous feront renoncer à notre héritage millénaire et ne nous détourneront de notre fidélité – dût-elle être douloureuse – à nos valeurs puisées dans la Bible.

Shabbath Shalom,  à tous et à chacun. Bien amicalement,

Daniel Farhi.