Cette formule de Charles de la Roncière renvoie à une époque où les Juifs jouaient un rôle important dans le Grand Désert.

De fait, les liens entre les Juifs et l’Afrique remontent au temps des Pharaons, quand la plupart des grands personnages de la Bible – Abraham, Joseph, Moïse…- sont passés par l’Egypte, avant et après l’esclavage, quand ce pays a compté d’importantes communautés – Eléphantine (v° av. J.C.), Alexandrie, Fustat -, quand il est devenu pour les Juifs, un tremplin naturel vers le reste du continent noir.

Les incursions juives en Afrique du Nord, les migrations volontaires ou forcées furent quasi continues :

– IX° av JC. Au temps du Roi Salomon, des marchands hébreux sont venus avec les Phéniciens de Tyr jusqu’à Carthage ; certains se sont installés en Séfarad (Espagne) et dans le Sud-marocain.

– 587 av JC. Destruction du Temple de Salomon : des Juifs persécutés et chassés par les Babyloniens.

– II° av JC – II° ap.. JC. Persécution et déportation de Juifs vendus comme esclaves par les Romains dans les ports de l’Afrique du Nord.

– 70 ap.. JC. Destruction du second Temple par Titus ; diaspora.

– 115 – 118. Après les guerres de Cyrénaïque, grand exode des Juifs et de Berbères à travers le Sahara ; ils finissent par s’installer, probablement auprès de populations amies, dans le Djebel Nefouça, au Mzab, au Touat, dans le Tafilalet, le Dra’, le Sous…

Les dernières migrations vont modifier en profondeur la vie des populations sahariennes :
– Entre les III° et V°siècles, les tribus judéo-zénètes introduisent le dromadaire, ce qui va augmenter considérablement le rayon d’action des caravanes transsahariennes.

– Des Juifs d’Irak, apportent le palmier-dattier et la technique des qanat, qui a permis de creuser 2000 km de foggara pour aller chercher l’eau des nappes phréatiques et la canaliser jusqu’aux villages et aux jardins.

L’arrivée des conquérants arabes, au VII° siècle, va tout bouleverser au Sahara ; seul épargné, le Touat qui joue le rôle d’une véritable plaque tournante commerciale entre le Maghreb et le Soudan :
– Sur l’axe Nord-Sud circulent l’argent, le cuivre, le sel, les cotonnades, des dattes, du henné, du tabac, des armes et de la verroterie, dans le sens Maghreb-Afrique Noire, contre de l’or en poudre, de l’ivoire et des esclaves noirs…
– De l’Ouest vers l’Est, le Maghreb envoie du cuivre, des lingots d’or et d’argent, du safran, des tapis…

Particulièrement dynamique grâce à ses relations avec Tlemcen, Alger, Fès, Tunis, Alexandrie et Fustat. L’entité juive est prépondérante au point qu’il a été question d’un royaume juif au Touat, ce que tendraient à confirmer l’épigraphie et certains documents d’archives :

– E.F. Gautier découvre en 1903 à Ghormali une pierre tombale gravée en hébreu en 1329 : Mona bat ‘Amran.
– Découverte en 1988 de la stèle de Mimoun ben Shmuel ben Abraham Koubi

– Collecte par l’officier-interprète A.G.P. Martin, de chroniques locales qui ont permis de mieux connaître ce passé :
– « Les Indigènes racontent que les ksour de Tamentit furent créés par les Juifs l’année de l’éléphant. C’est ainsi que les Arabes désignent l’année de naissance du prophète, au cours de laquelle eut lieu l’expédition qu’Abraha, prince éthiopien, entreprit contre la Mecque pour renverser le temple de la Kaaba ; Abraha montait un éléphant blanc.»*
– « [Les] populations arabes trouvèrent dans ce pays une partie de celles qui l’avaient mis en culture dès le début : c’étaient les Beni Israël »
– « Mon hôte, le Mrabet Sidi Youssef, avait appris de son aïeul que ces Juifs avaient été les premiers habitants du Touat et qu’ils y existaient comme nation en 260 [905]. J’ai pu voir moi-même leurs synagogues et leurs boutiques à arcades».

– D’après le voyageur Helal ben Messaoud, venu de Mossoul (Irak) en compagnie d’exilés juifs, (et qui) s’est arrêté en l’année 131 [748-749 apr. J.-C.] à Takhfif, « que les Juifs avaient déjà évacué ; il amenait avec lui des commerçants juifs qui s’y installèrent et y résidèrent. Ils y trouvèrent mention sur les tombeaux des Juifs qui avaient abandonné ce pays, que ceux-ci y étaient arrivés en l’année 4429 de la sortie d’Adam […]. C’était vers l’an 5 après J.-C. … »

Paradoxe ? Au moment même où s’annonce au Maghreb, le déclin du Judaïsme, de grands auteurs arabes font état d’une présence juive importante au Sahara et en Afrique sahélienne :

Al Idrissi évoque, sur le «territoire des Lamlam … deux villes… Mallal… Daw... [où] les gens… sont des Juifs», [puis] «Kamnuriyya [dont] la population… prétendait être juive
– «la ville de Limi [dont les] habitants sont juifs». (Ibn Saïd)
– «les gens de Karafun… suivent la religion juive», «lisent la Torah». (Al Zuhri)
– des «tribus habitaient près d’une ville appelée Tatklasin, (et) suivaient la religion juive» (Ibn Abi Zar)

A partir du X° siècle, trois vagues d’invasions arabes – Beni Hillal, Almoravides Almohades – vont porter un coup sévère aux communautés juives du Maghreb, qui se voient appliquer le statut des dhimmis. Pour sa part, le Touat conserve une certaine forme d’autonomie et de stabilité, un dynamisme qui lui permet d’étendre son commerce caravanier jusqu’en Egypte, Ethiopie… et vers Europe, par Tunis et Tlemcen.

La lettre d’Is’haq ben Ibrahim al Touaty trouvée dans la Guenizah du Caire et datée de 1235, fait état d’un commerce caravanier de Marrakech – qui envoyait safran, lingots d’argent, poudre d’or africain – vers Fustat (Le Caire) qui fournissait des perles, des foulards et des tapis d’Orient…, les caravanes transitant par le Touat.

Au XIV° siècle, les liens du Touat avec Majorque offrent aux cartographes juifs des Baléares – Abraham Cresques, Mecia de Villadestes, Angelino Dulcert…- l’opportunité de recueillir des caravaniers juifs transsahariens, les renseignements les plus précis pour abandonner le principe des portulans et réaliser de vraies cartes du Maghreb et du Sahara, ce qui va faciliter la tâche des premiers voyageurs européens en Afrique.

Le XV° siècle voit des voyageurs européens tenter d’aborder l’Afrique occidentale par les côtes de Mauritanie :
– 1446 le Portugais Joao Fernandès a séjourné en Mauritanie chez un hôte connu sous le nom de Ahude (le Juif) Maïmoun

– 1455, le vénitien Ca da Mosto a réussi à atteindre Ouadane
– 1470, le Florentin Benetto Dei aurait atteint Tombouctou…
– Antonio Malfante a une place à part ; chargé de trouver la source d’approvisionnement en or africain pour la République de Gênes, il débarque à Honein, sur le littoral nord-africain et arrive à Tamentit, la capitale juive du Touat où il séjourne… assez longtemps pour s’informer sur tout ce qui préoccupait les Européens : les marchés d’échange, les grands centres commerciaux du bassin du Niger, le commerce caravanier transsaharien. Dans sa lettre envoyée du Touat en 1447, il décrit le commerce, les produits échangés, les habitants, l’interdépendance des négociants juifs avec leurs associés musulmans ; son témoignage est d’autant plus précieux que l’orage est proche.

Car les incursions de tribus musulmanes se multiplient ; de pus en plus nombreuses, turbulentes, voire belliqueuses, elles changent complètement l’équilibre social établi de longue date entre les communautés.

En 1479, vient s’installer à Tamentit, un prédicateur musulman – le Cheikh Abdelkrim El Meghili – qui s’étonne de voir des Juifs arrogantsvêtus comme des Musulmans… auxquels ne s’applique pas, comme au Maghreb, le statut infamant des dhimmis. Est-il permis à des infidèles d’élever un temple dans un pays où triomphe l’Islam ?

El Meghili saisit le prétexte de la construction – autorisée – d’une nouvelle synagogue à Tamentit, pour alerter les uléma de Fès, Tlemcen, Ténès, Tunis, et fort de deux réponses défavorables au projet, pour soulever ses partisans, les pousser à détruire l’édifice et les engager à tuer quiconque viendra les en empêcher.

Le succès de l’opération l’encourage, dès le lendemain, à ordonner le massacre, en promettant 7 mitkals (28 à 30 gr) d’or par tête de Juif assassiné.

Ce sera la fin de l’aventure exceptionnelle de ces Judéo-Berbères qui ont fait fleurir le désert, ouvert de grandes routes commerciales et vécu en harmonie durant près de quinze siècles. Leurs descendants dès lors, n’eurent plus le choix qu’entre l’Islam, l’exil ou la mort :
Combien furent massacrés ? L’histoire ne le dit pas.

Pour ce qui est des descendants des rescapés, ils se partagent entre ceux qui sont restés au Touat, les mohagrin (les humiliés), dont certains ont conservé le souvenir de leur origine juive les exilés qui se distinguaient par leurs patronymes – Touati, Touitou, Gourari, Zenati …- et leur habitude de se souhaiter, chaque année, au cours du seder de Pessah, de se retrouver l’an prochain à Tamentit.