L’incandescence calme du film « Le Nom des 86 » d’Emmanuel Heyd et de Raphaël Toledano

Je travaille sur la Shoah depuis plus de vingt ans et il m’arrive parfois
d’entendre ronronner le néant.

Je ne m’attendais point à être aussi bousculé par un travail cinématographique aux résonances lanzmanniennes, travail qui n’a pas été suffisamment relayé, voire célébré par les media. Le film revient sur le gazage d’août 1943, en territoire français annexé au Reich, au camp du Struthof, de 86 Juifs. A l’instar de l’auteur de Shoah, les auteurs du « Nom des 86 ont essayé de faire parler plusieurs intervenants sur les « lieux du crime »: au Struthof, à Auschwitz, à l’institut d’anatomie de Strasbourg.

La parole des témoins a eu une place primordiale dans la construction du film. La force du film, intitulé « Le nom des 86 », est de faire non
seulement de l’historique, mais de l’historial, dans l’accent incandescent de ce qui fait histoire.

Un des personnages du film évoque le gazage de 86 Juifs en août 1943 comme paradigmatique et représentatif de toute l’extermination. Sur la structure, c’est une évidence ; sur l’événement, ce serait plutôt une exception. Pourquoi ? Comment ?

Rappelons les faits, uniques dans l’histoire de la Shoah. 86 juifs sont
sélectionnés à Auschwitz, en 1943, afin d’être déportés au camp du
Struthof. August Hirt, directeur de l’institut d’anatomie et médecin de la
faculté de Strasbourg, souhaite constituer, dans le cadre d’un musée
consacré « au juif », une collection de squelettes pour témoigner auprès
des générations futures de la légitimité de l’éradication de cette race
inférieure. De ce projet naît l’unique chambre à gaz en France, chambre à gaz qui fonctionnera ni à partir du zyklon B d’Auschwitz ou de Maïdanek, ni à partir du monoxyde de carbone de Treblinka ou de Sobibor, mais à partir d’un assemblage unique.

Le témoignage, datant de 1945, de Josef Kramer, Hauptsturmführer,
est aussi précis qu’édifiant : « Au début d’août 43, je reçus donc les quatre-vingts internés destinés à être supprimés à l’aide des gaz qui m’avaient été remis par Hirt. Je commençai par faire conduire à la chambre à gaz, un certain soir vers 9 heures, à l’aide d’une camionnette, un premier groupe d’une quinzaine de femmes environ. Je déclarai à ces femmes qu’elles devaient passer dans la chambre à désinfection, et je leur cachai qu’elles devaient être asphyxiées. J’ai placé les sels dans une cuvette située dans la chambre à gaz, avant d’y faire entrer les victimes.

Assisté de quelques SS, je les fis complètement déshabiller et je les poussai dans la chambre à gaz alors qu’elles étaient toutes nues. Au moment où je fermai la porte, elles se mirent à hurler. Lorsque les victimes étaient entrés dans la pièce, je versai de l’eau dans l’entonnoir, j’ouvris le robinet et le contact de l’eau sur les sels placés à l’avance dans la chambre à gaz déclenchait le gazage lui-même.

(…) J’allumai la lumière à l’intérieur de la chambre à l’aide d’un
commutateur (…) et j’observai par le regard extérieur ce qui se passait à
l’intérieur de la chambre. Je pus constater que ces femmes continuaient à respirer environ une demi-minute, puis elles tombèrent à terre. Lorsque
j’ouvris la porte, après avoir fait en même temps marcher le ventilateur à
l’intérieur de la cheminée d’aération, je constatai que ces femmes étaient
étendues sans vie et qu’elles avaient laissé échapper leur matières fécales. Le lendemain, vers 5h30, j’ai chargé deux infirmiers SS de transporter ces cadavres dans une camionnette, pour qu’ils soient conduits à l’institut d’anatomie, ainsi que le professeur Hirt me l’avait demandé. »

Dans son ouvrage « Les chambres à gaz secret d’État« , Eugen Kogon
revient précisément sur cette expérience, relativement méconnue, de la
Shoah, en explicitant pourquoi ce gazage est à la fois paradigmatique et
exceptionnel, dans la procédure chimique mise en place : « Le moyen appliqué au camp de Struthof-Natzweiler, en août, présente un cas particulier. On sait que le Hauptsturmführer SS Josef Kramer, commandant du camp, s’était mis en rapport avec le professeur Hirt, de la faculté de médecine de Strasbourg, qui lui avait fourni un flacon contenant des sels que Kramer croyait être des sels cyanhydriques. A l’aide de ces sels, Kramer allait exécuter quatre-vingt-sept personnes, en opérant par groupes d’une trentaine chaque fois. Le procédé consistait à introduire dans la chambre à gaz hermétiquement close une certaine quantité de sels, fournis par Hirt, en même temps que de l’eau.

Est-il possible que des sels hydrocyaniques arrosés d’eau puissent
dégager de l’acide cyanhydrique ? La réponse est oui. Il suffit de consulter un manuel courant de chimie pour savoir que le sel de calcium de l’acide cyanhydrique (CN)² Ca, connu sous forme d’une poudre blanche stable et employée en agriculture comme fongicide sous le
nom de « Cyanogaz », se décompose dès qu’il est mis dans l’eau suivant la réaction chimique suivante :
(CN)²Ca+2H²0= 2 CNH+ Ca(OH)²

Si le professeur Hirt ne disposait pas de cyanure de calcium, il
pouvait facilement préparer lui-même un mélange de produits courants et faciles à acheter tels que le cyanure de potassium (CNK) ou de sodium (CNNa) en état cristallisé, ainsi qu’un acide organique cristallisé tel l’acide citrique (ou oxalique, ou tartrique). Un tel mélange peut-être
conservé indéfiniment tant qu’il reste en état sec. Mais il suffit d’y mettre
de l’eau pour que se produise une réaction chimique qui provoque la mise en liberté de l’acide cyanhydrique. Naturellement, Kramer ne savait pas tout cela. Cela n’en donne que plus de poids à son témoignage. »

Revenons alors au contenu du film. Tout se passe comme si le film
revenait à l’assertion lanzmannienne d’une impossibilité ontologique d’un
camp d’extermination en France. Pour étayer la thèse d’un antisémitisme polonais virulent qui aurait rendu possible l’installation et le
fonctionnement des camps d’extermination, Lanzmann avait déclaré que
les campagnes françaises n’auraient pas accepté l’installation de camps
d’extermination.

« Vous étiez au courant qu’il y avait une chambre à gaz au Struthof ?
– Naturellement. »

Nul besoin d’un emplacement caché, dans une forêt de bouleaux
(Birkenau) ou un bois de hêtres (Buchenwald), la chambre à gaz, hors du
camp, est à proximité du village. A l’époque du film, une plaque purement indicative ornait le bâtiment, situé à moins de cinquante mètres d’un restaurant chic. « Avant la guerre, c’était la salle des fêtes du restaurant. Et quand ils ont installé le camp ici, ils ont transformé cette salle des fêtes en chambre à gaz. » La monstruosité ultime prend toujours les allures de la banalité tranquille, d’un simple problème technique, d’une continuité qui se fait passer pour de la cohérence. Elle ne fait pas spectacle, la monstruosité, elle est banalité. Banalité et insignifiance du mal.

La reconnaissance du nom des 86 se fit en deux moment. Henri
Henrypierre, assistant à l’institut d’anatomie entre 1942 et 1944, recopia en cachette les matricules tatoués sur les quatre-vingt-six victimes. Le travail historique déterminant fut celui d’un historien allemand, Hans-Joachim Lang dont la ténacité, la rage silencieuse transparaissent à l’écran.

Un autre homme crève littéralement l’écran. Ou plutôt ce sont ses paroles qui font vaciller les lieux communs autour de la Shoah. Parmi ces lieux communs, le vocabulaire humaniste qui se complaît à désigner sempiternellement les nazis comme des malades mentaux.

« Au nom de quoi, aujourd’hui, voudrions-nous faire de Hirt un fou ? En quoi le fait d’accepter qu’il ait été normal pourrait-il nous gêner ? Je suis convaincu que Hirt était normal et qu’il a servi au mieux la médecine telle qu’il se la représentait. Et on ne pourra pas me faire admettre que cette médecine, en 33 et 45, peut être distinguée de la médecine allemande extraordinaire qui a éclairé le monde occidental de ses découvertes et de ses recherches fondamentales. Pour moi le nazisme est dans la continuité de la culture allemande et nous sommes les héritiers d’une partie de cette pensée. Pour moi, Hirt est définitivement normal. »

Ensuite, l’idée selon laquelle l’approche purement historique, événementielle de la Shoah cache une dimension plus fondamentale qui pense le processus d’extermination des Juifs, non en termes de volontés individuelles, mais en termes de structures rationnelles :

« Je suis convaincu que mes collègues allemands qui ont adhéré au nazisme considéraient les Juifs, les Tziganes, les homosexuels comme étant exclus de la communauté des hommes et donc n’ayant pas besoin de soin. Étant exclu de la communauté des hommes, et c’est à la faculté qu’ils ont appris à exclure l’autre. Étant exclu, il n’y avait pas besoin d’avoir d’états d’âmes en les tuant et en les sélectionnant auparavant. La question que je me pose aujourd’hui fortement, c’est en quoi sommes-nous différents de ces médecins-là dans nos représentations et en quoi les études de médecines d’aujourd’hui sont-elles différentes des études de référence en Allemagne à partir de 33 ? Pour moi, il n’y a aucune différence ! Pour moi, l’expérience, l’adhésion des médecins au nazisme ne nous a rien appris. »

Cet homme qui crève l’écran s’appelle Georges Yoram Federmann.
Ces paroles ne nous mettent pas simplement en face de l’histoire mais de ce qui, dans la modernité, reste impensé et rend possible la répétition
d’autres génocides. Est-on prêt à entendre cette vérité ?

Si le film de Emmanuel Heyd et de Raphael Toledano se présente
comme modeste, alors il y a des modesties qui confinent à des grandeurs. Ces grandeurs sont celles qui montrent l’humanité dans son universalité… et la réalité de ce qui la menace, de ce qui peut, à tout moment, l’annihiler.

Cet article a été publié dans le Huffington Post