Ou comment, dans le cadre prestigieux du Collège des Bernardins, un bâtonnier et un théologien, ont, consciemment ou non, réédité l’hérésie docète, en vidant de sa réalité le don de la terre fait par Dieu à Israël.

À l’évidence, ces deux-là ont eu une révélation (une espèce de chemin de Damas à rebours, je suppose). En effet, tant l’appel du premier à participer à un voyage (initiatique ?) à Jérusalem, pour défendre la cause de l’étranger, que le « nouvel évangile » de l’ « extranéité » [sic], prêché par le second, ouvrent une ère nouvelle (un nouveau paradigme, diraient les adeptes du New Age) de la pensée biblique, dans laquelle serait miraculeusement abolie l’injustice de la condition d’étranger. En somme, une version biblique idéalisée des droits de l’homme.

Vous penserez sans doute que j’exagère. Si c’est le cas, je vous recommande de visionner attentivement le podcast de cette conférence à trois voix (celles de Pierre-Olivier Sur, bâtonnier du barreau de Paris, du P. Jean-Philippe Fabre, théologien, et de Julia Kristeva, philosophe et psychanalyste), donnée dans le cadre du Cycle de conférences « Droit Liberté et Foi », au collège des Bernardins, en partenariat avec l’école de Formation Professionnelle des barreaux de la Cour d’Appel de Paris et l’Ordre des Avocats de Paris.

Quelques extraits (verbatim) des propos des deux premiers orateurs suffiront, je pense, pour que vous compreniez mon malaise, à défaut de le partager.

Le bâtonnier

« Si Jésus est l’avocat de Dieu, les avocats sont les avocats de l’étranger […] Alors, en ce qui nous concerne, à l’Ordre des avocats, je veux vous adresser une invitation. Nous nous rendons dans deux mois à Jérusalem. C’est un voyage difficile […] Et pourtant nous avons déjà 300 inscrits, car nous allons y emmener la communauté juive, la communauté chrétienne et la communauté musulmane du palais, sous une bannière : « L’ordre des avocats montre l’exemple ». Le premier soir, le jeudi, nous sommes reçus par les autorités politiques. Le deuxième soir, le vendredi, ce sont nos confrères de la communauté juive qui vont conduire la visite et la soirée évidemment du vendredi et le temps de réflexion. Le samedi, ce sont nos confrères de la communauté chrétienne qui vont effectuer, par un effet de miroir, la même démarche que celle de la veille, tandis qu’on ira évidemment au Jardin des Oliviers. Et le dimanche matin, nous aurons un moment de recueillement tous ensemble, sur l’esplanade des mosquées. »

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L’esplanade des mosquées… Lieu commun du « narratif » palestinien servilement intériorisé par tout ce que l’Occident, croyant ou agnostique, compte de partisans compassionnels de l’opprimé, réel ou fantasmé. Monsieur le Bâtonnier croit-il sérieusement, que Jésus a déambulé sur « l’esplanade des mosquées » ? À en croire l’évangile de Jean, c’est « sous le Portique de Salomon » qu’il « allait et venait » (cf. Jean, 10, 23). À l’époque, il s’agissait du « lieu du Temple », plus précisément, du « Mont du Temple ». Et il allait s’écouler de longs siècles avant que l’Islam émette en ce lieu ses premiers vagissements coraniques…

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Le prêtre théologien

[…] la Bible nous fait rentrer [sic] dans la question de l’Étranger par la question de l’élection. L’élection d’un peuple qui est choisi parmi les autres. […] L’élection met à part, donc rend étranger. Nation prise d’entre les nations, nation séparée des nations, Israël se singularise par l’affirmation justement qu’elle [sic] est l’étranger par excellence de sa propre… [sic] je dirais le terme d’extranéité […]. Et du coup, voilà: quelle est l’extranéité – ce sentiment d’être étranger – d’Israël ? Et, du coup, vous le voyez, c’est étonnant parce qu’un peuple ne va plus se juger à partir de lui, finalement, mais à partir des autres, à partir du fait qu’il est différent des autres… et c’est cette notion-là, de l’élection en tant qu’elle fait d’Israël un peuple à part, c’est cette notion-là qui va comme induire toute la réflexion biblique sur ce qu’est l’étranger.
[…] Quand Israël arrive sur sa terre, après le passage du Jourdain, il y a déjà du monde. C’est déjà une terre qui appartient à d’autres, et la grande question, ça va être la question de la cohabitation. Est-ce possible ou non ? Faut-il faire partir tous ceux qui sont sur cette terre ? Comment cohabiter avec ceux qui sont déjà là ? Même en arrivant sur sa terre, la terre promise par Dieu, Israël est encore à l’étranger. Et ça va être constitutif, tout cela, bien évidemment, de sa réflexion sur la cohabitation avec celui qui n’est pas du même peuple, qui n’est pas surtout de la même élection.
Deuxième point dans cette condition partagée de l’extranéité, je reprendrai en exergue cette phrase du Lévitique, au chapitre 25, verset 23. C’est Dieu qui parle : « La terre m’appartient et vous n’êtes que des étrangers et des hôtes. » Israël, sur sa propre terre, va faire cette expérience que, certes, la terre lui a été donnée dans une promesse, mais Dieu lui rappelle que ce pays ne lui appartient pas. Qu’il ne lui a été donné, en quelque sorte, que comme résidence provisoire. Qu’il n’a pas sur terre de demeure définitive. Ça fait partie de cette expérience-là, profonde, d’Israël : la terre est à Dieu. La terre est à Dieu [la répétition est du conférencier]. Et derrière ça, il y a bien sûr toute la question, que l’on pourra… sur laquelle on pourra réfléchir – la question de l’appartenance de la terre. Est-ce que celui qui est sur la terre depuis plus longtemps a un droit de propriété sur cette terre, et si oui, en admettant qu’il l’ait, quelles sont les implications que cela a pour sa propre, pour… [sic] la façon dont il va gérer la terre, et notamment la cohabitation avec l’étranger.
Et du coup, on comprend que ce qui distingue Israël, ce n’est pas la propriété d’une terre promise, mais la modalité éthique de l’habiter. C’est cela qui fait le lien à la terre. Comment je vais habiter cette terre ? Et de fait, dès le départ, Israël est appelé à être un peuple saint par la façon dont il va déployer la justice divine sur la terre qui lui a été donnée.
Voyez-vous, finalement, ce qui fait la vraie différence d’Israël, ce n’est pas d’avoir été mis à part sur une terre, c’est d’avoir été mis à part dans une pratique de la volonté de Dieu.
Cette conception […] qui est fondée finalement sur un nomadisme originel, et qui est fondamentale, en Israël, qu’au fond Israël, même sur sa terre, restera migrant dans un pays qui, au fond, n’est pas le sien. En terre de Canaan, Israël n’est pas chez lui, il est comme résident accueilli par un propriétaire qui, au fond, lui accorde le droit d’asile. Même sur sa terre Israël est à l’étranger…. »

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Je ne sais si vous avez été ou non offusqué par le ‘style’ et le contenu des discours de ces deux orateurs, ni si vous avez compris quelque chose à leur galimatias. Pour ma part, oui, j’ai été offusqué. En outre, j’ai ma petite idée sur l’arrière-fond idéologique de keurs propos, mais si je l’écris, on m’accusera de calomnie. Il faudrait un article approfondi pour montrer, par exemple, à quel point sont erronées la conception du don de la terre à Israël, et celle de la sainteté que le prêtre conférencier exige de ce peuple. Il est facile de déduire que la non-conformité d’Israël à cette perfection inaccessible, lui vaudra la sanction prévisible: la privation de la terre, ou au moins la délégitimation de l’autorité nationale qu’il y exerce, ainsi que son corollaire: pas de règne messianique pour le peuple juif – chose inimaginable d’ailleurs, pour les chrétiens, puisque le royaume est spirituel et qu’il a déjà été instauré par la venue de Jésus-Christ.

Avec de telles conceptions, la théologie de la substitution a de beaux jours devant elle.

Je précise que je n’affirme pas que ce que je résume ici traduit exactement ce que pensent les deux orateurs cités. Simplement, je veux attirer l’attention sur le caractère dévastateur de la tendance récurrente – consciente ou non – qui pousse nombre de responsables religieux, et tant d’hommes et de femmes qui portent le nom de chrétiens, à incriminer Israël, de manière systématique et partisane, et à mettre, plus ou moins subtilement en demeure le peuple juif de renoncer à sa spécificité ethnique, historique et religieuse pour se fondre au sein des nations, sous peine d’être condamné à disparaître de la scène de l’histoire.

© Menahem Macina

Depuis, j’ai transcrit, verbatim, et commenté, sur mon site Tsofim.org, la partie du podcast où figurent les exposés de deux des intervenants : le bâtonnier P.O. Sur, et le théologien J.-Ph. Fabre.