Je me rappelle la visite, voici quelques années, au kibboutz Nir Am à 2 km de Gaza, dans les environs de Sderot.

Nos hôtes nous avaient montré le boîtier électronique d’alarme anti Qassam. Ils en avaient actionné pour nous la sirène. « C’est une roulette russe. A l’alerte rouge, tu comptes jusque 12. Tu ne sais jamais où ça va tomber ». Le kibboutz avait encaissé plus de 500 missiles. Sans compter les quelque 300 tombés alentour.

Chacun déclenche l’alerte. Malgré cela, certains membres du kibboutz persistaient à entretenir des liens, par Internet et par téléphone, avec des palestiniens, en face.

Brusquement la question tombe sur notre groupe de voyageurs européens : « Vous vous dites sionistes. Pourquoi ne faites-vous pas votre aliya ? Vous êtes les bienvenus. Vous pourriez participer à la vie politique, ici, en Israël. »

Nous y voilà. Peut-on n’être légitimement sioniste qu’en Israël ? Cette phrase, je l’entends aussi en diaspora. « Je ne suis pas sioniste. Je vis en Belgique (ou en France), non là-bas. Ce sont eux qui subissent les attaques terroristes. Ce sont leurs enfants qui risquent leur peau à l’armée. Le gouvernement d’Israël est démocratiquement élu. Il sait ce qui est bon pour le pays. De quel droit lui donnerais-je des leçons ? »

La naissance de l’Etat a créé en diaspora un tropisme juif vers Israël.

Sur un plan démographique, le judaïsme israélien présente une taille similaire au judaïsme américain. Mais, pour la diaspora, il revêt une tout autre signification affective et politique. Quoi qu’ils pensent d’Israël, les Juifs diasporiques regardent nécessairement toujours vers Israël aussi. Tout qui se sent juif aujourd’hui en diaspora ne peut s’en empêcher.

Les Juifs israéliens ne constituent pas une communauté juive de plus au monde mais une nation. Les pionniers sionistes rêvaient à l’avènement d’un Juif nouveau.

A mille lieues de leur vision romantique, les Juifs israéliens incarnent néanmoins, de fait, une manière nouvelle d’être juif, une construction nationale totalement inédite dans l’Histoire moderne.

Comme l’écrit Alexandre Adler, « de tous (les) projets du 20ème siècle, (…) celui dont le succès semble bien le plus éclatant est le projet sioniste » et plus loin « beaucoup de Juifs américains ou Européens ont un passeport israélien (…). Le sionisme devient aujourd’hui tout autant un attachement qui relie les Juifs de la diaspora à Israël qu’une idée nationale propre à Israël. »

L’importance existentielle de l’Etat hébreu pour les Juifs diasporiques induit une responsabilité politique particulière de leur part envers lui.

Se taire sur la scène publique à son sujet équivaut à une forme de démission, inacceptable sur un plan éthique. Leur rôle ne peut non plus se réduire à jouer les porte-parole du gouvernement israélien. Il existe des services officiels pour cela.

Précisément parce que règne en Israël un pouvoir politique démocratiquement élu, un exécutif de coalition, sujet à arbitrages, à compromis, à rapports de forces comme dans n’importe quelle démocratie représentative – par exemple aux Etats-Unis ou en Europe occidentale – les possibles divergences de vues sont permises.

Si, pour le judaïsme mondial, l’existence d’Israël relève du sacré, ce ne peut être le cas quant à ce que décide le gouvernement israélien.

Fondé en 1959, le Centre communautaire laïque juif (CCLJ), principal centre communautaire en Belgique, illustre comment peut s’incarner un sionisme diasporique.

Acteur de la scène citoyenne et culturelle bruxelloise (quelque 500 activités par an), passionnément attaché à Israël mais non voué à préparer l’aliya, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme compte parmi les socles constitutifs du CCLJ.

L’antisémitisme actuel adopte toujours davantage le visage de l’antisionisme. Phénomène constaté dès la Conférence mondiale contre le racisme des Nations Unies (Durban, 2001) qui, sous prétexte de solidarité pro palestinienne, vit s’abattre sur les jeunes juifs présents un déchaînement de haine antisémite.

Aujourd’hui, le sinistre pitre Dieudonné et ses acolytes ont institué l’antisionisme en très lucratif fonds de commerce.

L’antisionisme manie la rhétorique de l’antisémitisme classique le plus éculé : Israël tirerait les ficelles mondiales de la finance, des médias, de la politique, etc. Il imprègne les campagnes de délégitimation d’Israël comme Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS) qui sévissent sur les campus universitaires et, entre autres, ostracisent les organisations estudiantines juives.

D’où, en diaspora, lutte contre l’antisémitisme et contre la délégitimation d’Israël se rejoignent sur le terrain. Du reste, l’adversaire ne s’y trompe pas. Quand bien même vous le nieriez, il vous qualifiera de sioniste.

En 1967, lors de la Guerre des Six Jours, le CCLJ organise la collecte de sang, de médicaments, d’argent et l’envoi de volontaires. En 1971, il réunit « Bruxelles I », Conférence mondiale des Communautés juives en faveur des Juifs d’URSS en présence de David Ben Gourion et Menahem Begin et « Bruxelles II » (1976) en présence de Golda Meir.

Cette mobilisation conduisit le régime soviétique à laisser émigrer plus de 250.000 Juifs qu’il séquestrait jusque là.

En 1977, David Susskind, fondateur et président du CCLJ accueille à Bruxelles la rencontre secrète entre le Palestinien Issam Sartaoui et l’Israélien Arié Lova Eliav. 1988 : conférence « Give Peace a Chance », où Israéliens – e.a. Abba Eban – et Palestiniens siègent pour la première fois en public.

En 1989, le CCLJ fonde les Amis belges de Shalom Archav – Peace Now. En 2002, il organise une conférence avec Ami Ayalon, ex chef du Shin Beth et Sari Nusseibeh, président de l’université Al Quds, initiateurs d’une pétition israélo-palestinienne en faveur de la paix, et en 2004 un colloque avec Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo, co-signataires des « Accords de Genève». En 2010, le CCLJ cofonde JCall, mouvement d’opinion juif européen en faveur d’une solution du conflit à deux peuples et à deux Etats.

Bref, oui les Juifs de diaspora possèdent une parole légitime sur Israël, sa politique et son destin. Et, oui il est possible de vivre en diaspora, de s’impliquer dans la vie juive et de se sentir pleinement sioniste et fier de l’être.